15- Arcs-en-ciel sur roues

Par Dédé

— Bienvenue sur le circuit de l’Arc-en-ciel ! s’exclament en chœur Adam et Jean-Kamel-Louis-Marcel.

Le circuit en question est immense, avec plein de virages et de lignes droites. Faire une course dans un environnement pareil est terriblement palpitant. Adam et son ami sont des habitués de la course. Mais, Petit Robert est comme moi. Lui aussi a des étoiles plein les yeux.

Adam s’apprête à se placer aux côtés de Jean-Kamel-Louis-Marcel puis, il fait volte-face jusqu’à moi :

— Au fait, je n’ai même pas pensé à te demander… Tu as pu trouver une auberge et envoyer tes lettres ?

— Oui… La Chambrée Syllabique m’a vert… euh… m’a l’air d’être un endroit fort douillet, et pas très vert… euh… pas très cher. C’est très calme, idéal pour écrire mes trois lettres. Merci encore de m’avert… euh… de m’avoir expliqué pour les messagers !

Ses yeux me troublent tellement. Je suis incapable de m’expliquer un tel phénomène. La pétillance oculaire est peut-être envoûtante.

Je remets la course au centre de notre conversation. Adam, occupé à me sourire, se ressaisit et nous prévient, Petit Robert et moi :

— Il y a quelques règles à bien avoir en tête avant de démarrer...

Adam rejoint cette fois-ci son ami. Les deux hommes sont placés face à nous.

L’impatience me gagne. J’espère que ces règles ne sont pas très compliquées à retenir. Je parviens à rester concentrée du moment que j’évite de regarder Adam dans les yeux. Dès que nos regards se croisent, je perds mes mots. Pire, je dis des bêtises, je verdis mes propos et Adam me sourit, il rougit des fois. C’est très étrange…

— Tout d’abord, pour des questions de sécurité, il est absolument nécessaire de s’attacher avec une ceinture de coton solidifié. Je vous montrerai comment faire, nous rassure l’homme aux quatre prénoms.

Sans attendre, il nous montre à quoi ressemble une telle ceinture. Petit Robert semble faire une grimace à la vue de cette mesure de sécurité. Il est vrai que cela peut faire légèrement peur. Cependant, je suis persuadée que nous allons bien nous amuser.

— Le véhicule ne doit pas dépasser les cent-trente kilomètres à l’heure. Cette vitesse maximale est autorisée en ligne droite mais fortement déconseillée dans les virages, poursuit Adam.

Je n’ai aucune idée de ce que peut bien représenter cette vitesse. Les seuls véhicules que j’ai rencontrés dans ma vie, ce sont le glisse-livre et le chariot souterrain qui avancent tous les deux quasiment à l’arrêt.

— Pour démarrer et faire avancer votre véhicule, vous aurez besoin de fruits. De paniers de fruits…

— Les arcs-en-ciel sur roues carburent aux fruits, s’amuse Adam.

— Ils sont multi-vitaminés, surenchérit Petit Robert.

Adam enchaîne avec un autre trait d’humour, Petit Robert le suit et ni l’un ni l’autre ne semble vouloir s’arrêter. Jean-Kamel-Louis-Marcel attend patiemment que son ami ainsi que le petit garçon cessent leur gentille joute verbale afin de terminer d’énoncer les dernières recommandations. Il enroule une mèche de ses cheveux bruns autour de l’index et en joue quelques instants en sifflotant, le nez en l’air.

— Vous avez fini ? finit-il par leur demander, perdant patience.

Petit Robert et Adam hochent la tête à l’unisson.

— Bien. Où en étions-nous… ? Ah oui ! Pendant la course, en plus de vous préoccuper de la direction à prendre, il faudra également lancer des fruits sur le circuit. Avec votre véhicule, vous vous approcherez de ces fruits et l’arc-en-ciel sur roues va les absorber et ainsi avoir l’énergie nécessaire pour effectuer la course.

— Pour cela, des paniers de fruits seront à votre disposition dans le véhicule.

Adam nous montre un des paniers en question qui se trouve à ses pieds :

— S’il n’a pas assez de fruits, s’il se sous-vitamine, le véhicule s’arrêtera. Au contraire, s’il se sur-vitamine, le véhicule prendra bien son temps pour marquer l’arrêt et gare aux accidents…

L’avertissement d’Adam est sans appel. Ces paniers de fruits sont tout aussi importants que la ceinture de sécurité. Cela me rappelle la Poudre Grammaticale de Xander : avec les fruits, comme avec la poudre, tout est une question de dosage.

— Alors, on roule en équipe de deux ou chacun pour soi ? insiste Petit Robert qui a hâte que les choses sérieuses commencent.

Je le soupçonne de vouloir conduire un arc-en-ciel sur roues par ses propres moyens. Je ne suis pas en accord avec une telle idée. Heureusement, nos hôtes me rejoignent sur ce point :

— Nous irons finalement par deux, tranche l’homme aux quatre prénoms.

— Véra, tu conduiras avec moi, déclare Adam.

J’essaie de ne pas le regarder dans les yeux quand il me parle. Mais, c’est très difficile parce que je ne veux pas manquer de politesse…

— Je te laisse libre de décider si tu veux le volant de l’arc-en-ciel sur roues ou être simple passagère du véhicule.

— Je… euh… Je veux conduire, Adam. Conduire, c’est bien plus amusant. Je n’ai jamais conduit quoi que ce soit dans ma ville natale.

Il faut à tout prix que je me concentre sur la route et non sur le regard d’Adam. Autrement, nous risquons de perdre la course, voire pire, l’accident.

— Petit Robert, tu seras avec moi et je conduis, somme Jean-Kamel-Louis-Marcel.

— Mais…

— C’est non négociable.

— Mais…

— Non, n’insiste pas.

Boudeur, le petit garçon affiche une mine renfrognée et croise ses bras.

— Tu peux aussi rester sur le bas-côté à nous regarder rouler. Tu sais que normalement, tu ne devrais même pas monter dans l’arc-en-ciel sur roues ? menace l’ami d’Adam.

Petit Robert se fige sur place.

— Je suis en droit d’interdire à n’importe quel enfant de prendre part à une course si je pressens un quelconque danger.

Sans poser la question, j’ai compris que l’homme aux quatre prénoms travaille ou a travaillé ici. Une autre option reste possible : il connaît les gérants du circuit arc-en-cielique. Néanmoins, personne n’est là pour nous accueillir. Et, Jean-Kamel-Louis-Marcel est celui qui a préparé notre course jusqu’aux moindres détails. Pour en être sûre, je lui poserai la question à un autre moment. Maintenant, là, tout de suite, j’ai hâte de pouvoir conduire un arc-en-ciel sur roues.

Petit Robert se fait désormais tout petit. Je le comprends : il est à deux doigts de phalanges de réaliser un de ses rêves et le moindre écart de conduite peut le priver de cette formidable occasion. J’ai un peu de peine pour le petit garçon. Je trouve Jean-Kamel-Louis-Marcel un peu dur avec lui. Il aurait pu refuser de le faire conduire avec un peu plus de tact et de douceur.

— Est-ce que tout le monde est prêt ? nous demande-t-il.

C’est le moment d’embarquer dans son arc-en-ciel sur roues.

Plusieurs véhicules sont alignés les uns à côté des autres. Adam et son ami nous laissent choisir le véhicule qui nous inspire le plus. Ils sont tous multicolores, identiques, à quelques détails près. Ce qui change, c’est surtout les inscriptions, des lettres, des numéros, parfois un mélange des deux.

— On prend le véhicule 42 ! annoncé-je à Adam.

— Celui-là ! indique Petit Robert en pointant un engin non loin de celui que je viens de choisir.

J’attache ma ceinture en coton solidifié. Je pensais que cela allait faire un peu mal. Il n’en est rien. Cela procure même une sensation agréable.

J’entends Jean-Kamel-Louis-Marcel répéter plusieurs fois au petit garçon de bien attacher sa ceinture, de vérifier correctement la solidité du coton… J’espère que Petit Robert passera un bon moment, malgré les nombreux soupirs que j’entends d’ici.

Une voix métallisée nous demande si nous sommes d’accord pour démarrer la course. À quatre voix, nous crions un grand oui ! Cette même voix lance alors le départ de la course :

— Trois arcs-en-ciel… Deux arcs-en-ciel… Un arc-en-ciel… Allez-y ! C’est parti !

Les deux arcs-en-ciel sur roues ronronnent alors qu’Adam s’empare d’un panier de fruits et commence à en étaler sur le circuit. Je vois Petit Robert en faire de même, à côté de nous. Son humeur semble meilleure que tout à l’heure. J’ai même l’impression qu’il forme une bonne équipe avec l’ami d’Adam.

Un drôle de bruit me sort de ma rêverie. Je focalise mon regard sur la route.

— Ne t’inquiète pas. C’est juste le bruit que fait l’aspirateur mécanique quand il absorbe les fruits. Continue de nous diriger ! Tu te débrouilles super bien ! me félicite Adam.

Cette fois-ci, c’est moi qui rougis. Si ma mère m’avait accompagnée, elle m’aurait critiquée tout le long de la course. Si Xander m’avait accompagné, il aurait sans doute râlé et boudé tout le long de la course. Avec Adam, les choses se déroulent différemment. Et, je dois admettre que c’est plutôt agréable.

Pour l’instant, il n’y a ni premier, ni dernier sur la première ligne droite. Les deux véhicules avancent à la même allure. Je ne peux m’empêcher d’avoir à l’œil l’autre arc-en-ciel sur roues grâce à la rétrovisure externe.

— Le premier panier est presque vide, constate Adam. Mais, ce n’est pas un problème. Il y en a plein d’autres. Fais attention au virage qui arrive !

Je crois que j’essayais de ne pas penser au virage en question. Je n’ai aucune idée de comment m’y prendre. L’engin absorbe beaucoup de fruits. Je vois sur l’écran de contrôle que nous atteignons une vitesse de cent-huit kilomètres à l’heure.

— Il faut cesser avec les fruits. Pour le moment. Nous allons bien trop vite là, m’affolé-je.

— Ma chère Véra, ne t’inquiète pas. Je sais ce que je fais avec les fruits… D’ailleurs, pardon… Je te tutoie depuis tout à l’heure. Peut-être que tu n’aimes pas… que c’est gênant…

Je tente de tourner le volant à gauche, puis à droite, très à gauche, un peu à droite. Je ne sais pas si j’agis par hasard ou par réflexe. Je m’entends même dire à Adam :

— Tutoiement ou pas, on en parlera après le virage. Pour l’heure, j’ai fort à faire.

Une part de moi a aimé le ton un peu autoritaire qui s’est échappé de ma voix. Adam n’a pas l’air de l’avoir mal pris. Je suis donc disposée à me concentrer sur ce virage.

Je manie le volant en fonction de la route qui défile devant moi. Je m’en sors bien puisque nous sommes désormais sur la deuxième ligne droite.

Je ressens une émotion qui m’est toute nouvelle. Comme quand Adam me complimente avec son sourire et sa pétillance. Mais là, c’est différent. C’est que je crois qu’en fait, en cet instant, je suis fière de moi. Jamais je n’aurais pensé être capable de conduire cet engin, de passer un virage. Et pourtant, je l’ai fait. Il n’y a aucun doute possible.

— Félicitations pour ce virage ! Tu as su le gérer à la perfection, déclare Adam.

Le véhicule de Jean-Kamel-Louis-Marcel et de Petit Robert est derrière nous.

— Tu t’en es mieux sortie que les deux autres, à ce que je vois, fait remarquer mon co-pilote.

En jetant un œil à la rétrovisure interne, j’aperçois le chauffeur gronder légèrement son passager. Je pense que Petit Robert a eu la main lourde sur les fruits. Leur véhicule est rapide, le conducteur peine à rester sur le circuit. C’est de cette manière qu’on a pu réussir à leur passer devant, j’imagine. Je n’y ai pas fait attention.

— Comment tu l’as connu, Petit Robert ? s’interroge Adam.

— Avec Xander, on l’a croisé dans la forêt. C’est là qu’il nous a dit qu’il était orphelin et…

— Il est orphelin ? manque-t-il de s’étouffer.

Mon passager en oublie même de jeter des fruits sur la route. Notre véhicule ralentit et manque de percuter celui conduit par Jean-Kamel-Louis-Marcel.

— Tu ne le savais pas ?

Adam ne répond rien. Il se contente de jeter à nouveau des fruits sur la route, devant nous.

Pendant de longues minutes de silence, nous n’entendons que le ronronnement de l’aspirateur mécanique.

— Je ne savais pas… Ça explique bien des choses… Pourquoi je le voyais toujours seul sur les marchés… Pourquoi il semblait mature pour son âge… Pourquoi il avait l’air parfois assoiffé ou affamé…

Je le vois se mordiller la lèvre inférieure.

— Je regrette maintenant la façon dont je lui parle. Je suis parfois… un peu dur avec lui… Je suis si bête…

Il plonge sa tête dans ses mains :

— Moi qui croyais que tu connaissais ses parents et qu’ils te l’avaient confié pour qu’il puisse voyager avec toi… Je suis si bête…

— Tu ne pouvais pas savoir, Adam.

Son visage s’illumine un peu. Je remarque même un léger sourire qui se dessine.

— Tu sembles accepter le tutoiement entre nous, de ce que j’entends.

Sans y avoir réfléchi, il est vrai que cela me semble naturel de le tutoyer. Au fil de nos échanges, durant cette course, nous apprenons à nous connaître, nous nous rapprochons. Adam est quelqu’un que j’apprécie sincèrement.

— Ne sois pas gêné pour Petit Robert, reprends-je. Sinon, je peux te raconter une de mes anecdotes gênantes.

— Je me sens stupide, pas gêné. Mais, je ne dis pas non pour l’anecdote, répond mon passager d’un air rieur.

Alors que nous approchons du deuxième virage, j’accepte de lui raconter comment une bescherelloise m’a arrosée à mon insu de son eau usée, lors des premiers pas, au sens littéral du terme, de mon voyage.

Son rire le fait se mouvoir dans tous les sens. Pendant une seconde, j’ai manqué de perdre le contrôle du véhicule.

Une fois l’engin stabilisé, je dois admettre que son élan de joie est communicatif.

— Ce n’est qu’une anecdote parmi d’autres…

Sa pétillance verdoyante m’indique qu’il est curieux d’entendre la suite de mes récits. Cependant, je ne compte pas tout raconter d’un bloc.

— Les autres nous rattrapent ! crie Adam sans que je ne m’y attende.

Effectivement, nous sommes à deux phalanges de doigts d’être doublés par nos concurrents. Notre arc-en-ciel sur roues roulent pourtant à la vitesse maximale autorisée. A mon avis, Petit Robert a continué de sur-vitaminer le véhicule et Jean-Kamel-Louis-Marcel s’est amélioré dans la conduite à grande vitesse. Ainsi, ils peuvent facilement passer devant nous. Je les vois même se féliciter de leur exploit.

— Ils roulent au-delà de la vitesse autorisée, nous sommes d’accord ? boudé-je.

— Nous sommes d’accord, confirme Adam.

L’ordre de la course reste inchangé pendant trois lignes droites et deux virages.

J’essaie de me consoler en me disant que c’est bien de voir Petit Robert être aussi complice avec l’ami d’Adam, de le voir heureux comme un enfant est supposé l’être. Sauf qu’au fond de moi, un sentiment d’injustice gronde.

— Ça ne devrait pas m’étonner de J-K-L-M. Il est le premier quand il s’agit d’être à cheval sur les règles, mais le dernier quand il faut rester en selle pour les respecter.

Nous tentons de relativiser du mieux possible.

Adam jette moins de fruits qu’au début. Notre vitesse plus lente nous permet de prendre le temps de discuter :

— Tu sais que… tes yeux verts pétillants m’intriguent… Je n’avais jamais vu ça auparavant, avoué-je.

— C’est de famille. Avec de tels yeux, j’ai l’impression de toujours voir la vie du bon côté. Même quand les mauvais côtés viennent me saluer…

Je grimace sans le vouloir. J’ai peut-être touché une corde sensible chez lui, sans le savoir…

— Je suis désolée de savoir que la vie t’a joué de mauvais tours...

— Nous sommes tous passés par là, j’imagine. Mais oui… C’était difficile quand Anna-Belle-Charline-Dorothée est partie sans prévenir personne avec son Ornikar de malheur qui est sorti de je-ne-sais-où alors que nous avions prévu de passer notre vie ensemble…

Je manque de m’évanouir quand j’entends le prénom de l’homme qui s’est enfui avec la fiancée d’Adam.

— Il s’appelait Ornikar ? Tu es sûr ?

— Je retiens très bien les prénoms des vauriens voleurs de fiancées. J’en suis sûr.

— J’imagine qu’il n’était pas géant ? demandé-je à tout hasard.

— Un peu plus grand que moi de quelques centimètres…

Il marque une pause pour se mordiller la langue :

— Tu crois que c’est la raison pour laquelle elle m’a quitté aussi soudainement ? Parce que je n’étais pas assez grand de taille ?

Je ne connais pas cette femme mais un détail me revient :

— Les quatre prénoms… Tu étais fiancé à la sœur de Jean-Kamel-Louis-Marcel ?

— Oui… Il était le premier à nous soutenir. Leur père aussi m’aimait bien. Tout était là pour être heureux. Tout…

J’aperçois des tremblements dans sa voix. Je n’ai pas très envie d’approfondir le sujet.

J’ai tout de même eu la confirmation indirecte qu’il existe d’autres Ornikar hormis le géant du Vaste Conseil de la Vaste Majuscule.

— Peut-être que la fille qui te convient, ce n’était pas elle. Tu finiras bien par trouver soulier à ton pied, Adam.

Il me regarde avec une once d’admiration. Je le vois faire du coin de l’œil parce que je ne détourne pas mes yeux de la route.

— Je ne te connais que depuis peu mais il ne m’a pas fallu longtemps pour sentir que tu mérites le bonheur.

Mon passager rougit. Il n’ose même plus me regarder en face.

Le silence s’installe dans notre arc-en-ciel sur roues. Adam reprend le lancer de fruits dans un rythme plus soutenu. L’engin face à nous recommence ses légers détournements dans tous les sens. Dans un élan inespéré, nous parvenons à les doubler.

L’euphorie redonne le sourire à Adam :

— Récemment, j’ai compris que le bonheur n’était peut-être pas du côté d’Anna-Belle-Charline-Dorothée. Qu’il pouvait être ailleurs. Qu’il pouvait arriver sans crier gare.

Il s’arrête de parler pour me regarder attentivement.

— Un jour, Hank m’a dit qu’un explorateur, amateur de chemises à carreaux, s’était arrêté à la capitale. Il parlait beaucoup du bonheur, de la vie en général. Pour lui, il fallait profiter des simples bienfaits de la vie sans se poser de questions. C’est en me rappelant ses dires que j’ai décidé de ne pas chercher Anna-Belle-Charline-Dorothée. Je voulais des explications de sa part, mais non… Je n’ai pas de temps à perdre là-dedans. Elle est partie, c’est son choix. Je tourne la page, et là c’est mon choix à moi. À personne d’autre. Juste le mien.

Troublé, Adam renverse une partie du panier sur la route. L’arc-en-ciel sur roues accélère bien au-delà de la vitesse maximale autorisée.

Heureusement, cela ne dure pas plus de quelques secondes et nous sommes encore sur une ligne droite.

— Excuse-moi, Véra…

— Ne t’excuse pas. Je suis flattée que tu oses te confier à moi comme tu le fais. Je suis même admirative de la manière dont tu vois la vie. C’est beau…

Un détail hante tout de même mes pensées. Nous entamons le dernier virage de la course, toujours en tête :

— L’explorateur en chemises à carreaux, il ne s’appellait pas Tristan ?

Adam me répond mais je n’entends pas grand-chose. La voix métallique résonne de partout pour annoncer notre triomphante victoire.

Alors que je lui demande à nouveau quand nous nous extirpons de l’engin, j’entends qu’il confirme ce que j’espérais secrètement, au fond de moi.

Je n’ai pas le temps de me faire à l’idée, ni de lui expliquer qu’il s’agit de mon père. Petit Robert bondit hors de son véhicule à l’arrêt et se blottit dans mes bras :

— C’était trop bien, Véra ! Trop bien ! Encore mieux que ce que je pensais !

Je suis de cet avis. Cette course d’arcs-en-ciel sur roues a été agréable. Très riche en enseignements. Pour moi aussi, c’est encore mieux que ce que je pensais.

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