7- Poudre Grammaticale

Par Dédé

J’ai enfin échangé la robe de chambre contre mes vêtements propres et sentant la fleur de myrtille à l’orange. Ma mésaventure dans la salle informatique de l’auberge m’a épuisée. Je suis alors allée me reposer dans la chambre que je partage avec Xander.

Ma douce sieste est interrompue par son retour. Il semble fraîchement revenu du bain.

— Ces jets d’eau sont délicieusement divins, se réjouit-il.

J’ai failli lui répondre que les jets ont accompli le miracle de cesser de le faire râler. Plutôt que de souligner cet exploit et ainsi provoquer une énième bouderie, je préfère profiter de sa sérénité.

— On s’habitue vite aux vapeurs d’eau chaude, reconnais-je.

— J’avais oublié à quel point les bains d’ici étaient mémorables. Contrairement au whisky fumant que je pourrai jamais me sortir de la tête. Jamais…

Sa tête relevée me fait comprendre qu’il s’imagine, sirotant son verre de whisky. J’ignore si le fumant de la boisson la rend chaude ou, au contraire glacée. Ce dont je suis sure, c’est que ce n’est pas pour moi. Je ne bois que du lait de vanille cannelée ou du sirop de fraise des bois. Aucune boisson alcoolisée.

— Et sinon, je ne sais pas si ma quête t’intéresse… Madame Germaine m’a appris certaines choses.

— Ah ? s’étonne Xander.

— Mon père a son portrait affiché dans l’auberge. Il était très apprécié en ville, à l’époque de son vivant. Et aussi… L’Ornikar dont tu te rappelais vaguement… eh bien… c’est un géant.

— Ah…

Mon compagnon de route n’a pas l’air très contrarié.

Xander plisse des yeux par moments. Il se gratte le menton, se passe la main dans les cheveux. De petits gestes trahissent tout de même sa nervosité.

Il oublie beaucoup de détails assez importants. L’existence des géants. L’Ornikar géant. Je vais de déconvenue en déconvenue. Quel autre secret sur les géants vais-je encore découvrir ?

Le découragement me guette. Je ne veux pas râler autant, si ce n’est plus que mon ancien patron. Un râleur parmi nous suffit amplement.

— Tu ne savais vraiment pas qu’il était géant ? soufflè-je en peinant à masquer mon désespoir.

— Je pense que je me serai souvenu s’il mesurait cinq fois ma taille. J’ai cru l’avoir rencontré à la taverne, il y a quelques temps…

— Les vapeurs de whisky ont pu embrumer tes souvenirs, tu penses ?

— J’abuse pas de la chose... mais c’est une possibilité parmi d’autres, reconnaît-il.

Je commence à me demander s’il est aussi fiable que ce qu’il prétend. Madame Brillance a eu une drôle d’idée de m’associer avec lui.

— Je m’excuse, Véra, répète-t-il. J’imagine la hauteur de ta déception. Si je m’étais souvenu qu’il mesurait dix mètres, je t’en aurais parlé. Au temps pour moi…

En le voyant plisser des yeux à nouveau, j’en viens à me dire que je sous-estime peut-être son problème oculaire. Est-il gêné au point de ne pas faire la différence entre un individu de sa taille et un géant ? Si tel est le cas, c’est une bonne excuse pour justifier sa méprise.

— Madame Germaine a fini par me dire qu’Ornikar était un membre du Vaste Conseil. Ils sont trois, tu ne savais vraiment pas que l’un d’eux était Ornikar ?

— Non, non, je t’assure… Mes souvenirs se voilent de temps en temps.

— Comme un voile mémoriel ?

— Un voile mémoriel, on peut l’appeler ainsi. Pourquoi pas… C’est très étrange, j’avais rien remarqué avant aujourd’hui.

Je lui offre une petite tape sur l’épaule. Je n’ai pas envie non plus de l’attrister outre mesure.

— Si tu veux parler à ton Ornikar, nous pouvons nous rendre au Vaste Conseil, si tu le souhaites, me propose Xander.

— Non, non, c’est un géant… Il ne peut pas être l’amour qui m’est destiné. C’est impossible. Il y en a peut-être d’autres en ville. Il faut peut-être chercher un peu.

Je tente de me motiver mais je n’ai pas très envie de chercher. La désillusion est encore récente.

— Guide-moi et allons-y ! lance Xander.

J’ai cru avoir mal entendu.

— Guide-moi et allons-y ! répète-t-il sur le même ton.

— Euh… Je veux bien nous guider mais… euh… où allons-nous, au juste ?

Il ne me répond rien.

Nous quittons notre chambre, en traversant le couloir de l’étage. Nous descendons les escaliers. Nous passons devant le hall d’entrée. Madame Germaine ne se trouve pas à son bureau. Nous sortons donc de l’auberge sans avoir l’occasion de la saluer.

Les habitants de plus de dix mètres qui foulent un sol légèrement sableux, c’est assez pour soulever une quantité considérable de poussière. Dehors, c’est une vraie tempête de sable !

Les immeubles sont immenses, eux aussi. Le décor rend difficile l’errance hasardeuse. Tout n’est que danger. Très grand danger. Avancer, certes, mais par où commencer ?

— Nous pouvons aller regarder dans la petite taverne, au fond de la ville, suggère Xander.

— Petite taverne ? Vraiment petite ? demandè-je.

— Une taverne à notre taille, rassure-toi.

Rien que l’idée de me retrouver dans un lieu public fourmillant de géants me donne la chair de poule.

J’espère secrètement trouver des informations sur d’autres Ornikar. Autrement, cela voudra dire que je suis destinée à un géant. Il en est hors de question.

Depuis que l’existence des Ornikar semble avérée, cette quête me tient à cœur. J’ai désormais besoin d’être rassurée sur mon avenir.

— La taverne, ce n’est pas pour les vapeurs de whisky plutôt ? soupirè-je.

— Comme je t’ai dit, Véra, il m’a semble avoir parlé ou entendu parler d’un Ornikar là-bas. Y aller semble logique. Le whisky, c’est qu’un petit plaisir au passage, m’assure-t-il en riant légèrement.

Il semble si enthousiaste. Je suis loin d’être dans le même état d’esprit.

Je suis toute secouée, autant par mes péripéties que par la tempête de sable qui fait rage. Il est impossible de voir nettement à plus de cinq mètres. Les tremblements reviennent. Les géants sont en mouvement. Je vois des jambes immenses gambader au loin.

— Dis-moi, tu y vois quelque chose, toi ? s’inquiète mon compagnon de route. C’est peut-être pas raisonnable de traverser la ville maintenant…

Je suis surprise de le voir si craintif. Le fait de ne rien voir doit le rendre vulnérable.

Je peux le comprendre. Je me suis déjà senti vulnérable depuis notre arrivée : lorsque j’ai rencontré les papillons géants, l’émotion ressentie face au portrait de mon père, ma sortie du placard en robe de chambre dans la salle informatique de l’auberge… Soudain, je sursaute et j’en oublie mes pensées.

Deux grands papillons, des doucettes et…

— Un papillon-dragon ! s’extasie Xander.

Lui seul exprime sa joie avant sa peur, face à ces impressionnants insectes.

Ainsi, je comprends pourquoi certains livres de la bibliothèque font mention de dragons à la Vaste Majuscule. Il n’est pas question de créatures à écailles crachant du feu mais d’une espèce particulière de papillon.

Cette fois, je dois admettre que l’expérience de Xander supplante les propos tenus dans les différents livres que j’ai lus.

Il est trop tôt pour dire si ce papillon-dragon est moins dangereux qu’une créature qui jette des flammes. Aucun papillon ne m’a fait du mal, depuis mon arrivée. Leur taille m’intimide. J’ai peur de faire un pas de trop. De les effrayer. De les énerver.

Me connaissant, je risque de me figer de la même manière face aux géants. Je dois avoir la phobie des gigantesques êtres vivants.

Xander me murmure quelque chose. Avec la tempête qui siffle dans mes oreilles, je n’ai rien entendu, hormis le vague son de sa voix.

Je le vois sortir d’une de ses poches de survêtement un minuscule bâton. Je n’ai aucune idée de ce qu’il veut faire avec.

Le vent souffle, le sable se promène partout dans les airs. J’espère que Xander ne fera pas tomber son bâton car il est hors de question que je le ramasse pour lui. D’autant plus que je discerne assez mal mes pieds, la poussière me gâchant la vue. J’ai envie d’anticiper si un géant est susceptible de me percuter et de m’écraser comme un cookie émietté, la tête enfoncée dans le sol sableux.

Petit à petit, en voyant Xander manipuler le bâton, je comprends qu’il s’agit en réalité d’une petite flûte. Il joue quelques notes.

Je n’ai rien contre la musique en général mais est-ce le bon moment pour s’accorder une pause mélodieuse ?

Il ne voit sans doute rien mais les géants sont déchaînés. Le sable aussi. L’air devient froid, presque glacial.

Nous sommes en danger avec les géants qui s’agitent dans tous les sens.

Je lui en veux d’agir ainsi. Il me distraie. Mon attention est divisée entre les géants que j’essaie de suivre du regard et Xander qui s’isole dans son élan musical.

Je dois avouer qu’il s’improvise joueur de flûte à la perfection. La mélodie est très douce, apaisante.

Cela dit, ce n’est pas à moi qu’elle fait le plus d’effet.

Un par un, les géants tombent de tout leur long.

Le fracas assourdissant fait trembler la terre comme jamais. J’en perds l’équilibre. Ma robe à pois se froisse et prend un peu plus la poussière. Les géants sont à terre. Le sable apaise sa course.

Je constate que personne ne se relève, à part moi. Un géant résiste encore à la mélodie. C’est clairement la mélodie qui les assomme de cette manière. Je ne sais ni pourquoi ni comment mais je le ressens tout au fond de moi. Le résistant se dirige vers nous avant de s’effondrer à son tour.

En ce faisant, il manque de me tomber dessus. Xander ne bougeant pas d’un pouce, je m’assure que nous soyons suffisamment loin de sa chute. Cette dernière chute provoque plusieurs séismes successifs. Je m’efforce de conserver un semblant d’équilibre, tout en maintenant Xander afin qu’il en fasse de même.

Je me permets de soupirer quand je constate que nous avons échappé à une véritable attaque de géants somnolents. Tout cela à cause de la mélodie jouée à la flûte.

— Pourquoi as-tu joué ta mélodie ? Qu’est-ce qui t’a pris ? m’énervè-je, encore sous le choc de la frayeur que je viens d’avoir.

— Euh… Non d’un Bescherelle ! C’était pas du tout prévu, déclare-t-il, un brin paniqué. La mélodie devait seulement calmer la tempête de sable, pas assommer tous les géants de la ville. J’ai dû me tromper dans la tonalité, la rythmique ou alors j’ai confondu les partitions à cause du voile mémoriel. J’en sais rien…

Un dernier tremblement frappe le sol sous nos pieds.

J’ignore d’où il provient puisque tous les géants sont à terre. Il y en a peut-être d’autres encore plus loin, d’autres que mon regard ne peut percevoir.

— Continuons de traverser la ville ! Le sable s’est calmé. On réveillera tout le monde, une fois à la taverne, me promet-il quand il constate mon air ahuri.

Nous avons un tas de corps endormis à escalader, à enjamber. Un vrai parcours du combattant !

Heureusement, je privilégie les petits chemins qui ne nécessitent pas de faire un brin de gymnastique.

Je ne veux pas réveiller les géants et les mettre en colère. Je laisserai Xander leur expliquer ce qui s’est passé. Il est inconcevable que je sois tenue responsable de cet incident. Je préfère donc les petits chemins, par sécurité.

La mélodie n’a pas endormi les papillons. Une grande fritillaire panachée et une franconienne viennent me saluer. Du moins, j’ai l’impression qu’ils me saluent.

— La taverne est encore loin, tu crois ?

Je supplie Xander de me rassurer. Ces papillons me terrifient toujours autant.

— Tout droit, toujours tout droit. C’est au bout de la ville, je te dis !

Le chemin emprunté nous fait faire de nombreux détours.

J’ai parfois la sensation de revenir sur mes pas. Pourtant, j’essaie de garder à l’esprit la ligne droite que je me suis fixée. En conservant cette ligne dans mon esprit, la taverne va apparaître d’un instant à l’autre dans mon champ de vision.

La fritillaire panachée bat des ailes, ce qui provoque un fracas assourdissant. Je m’arrête pour me boucher les oreilles.

Xander ne fait rien et semble le regretter.

— Ce papillon m’a fait peur.

— Non, je cuisine pas le papillon avec du beurre, s’offusque-t-il presque.

La communication devient compliquée avec mon compagnon de route qui vient de perdre légèrement l’audition.

Je décide alors de poursuivre la route sans dire un mot. Pas avant d’être sure que les oreilles de Xander soient rétablies. J’espère que son trouble auditif n’est que provisoire.

La fritillaire panachée ainsi que la franconienne nous suivent, comme si elles nous indiquaient la direction à suivre. En prenant de la hauteur cette fois, elles s’agitent dans les airs. Je crois même qu’elles font volte-face de temps à autre, comme pour s’assurer que nous suivons bien leur rythme.

— Je crois que je vois la taverne, dis-je avec hésitation.

Je n’en suis pas certaine ou bien, je me refuse d’y croire tellement c’est inespéré. Même en lisant « VASTE TAVERNE » en grosses lettres sur la devanture, je parviens à douter.

— Je crois que je vois la taverne, répétè-je.

Cette fois, un vrai soulagement se ressent dans ma voix. Xander l’a apparemment senti aussi.

Je le sens plus détendu. Depuis l’endormissement des géants, il transpire énormément. Je crains qu’il appréhende le moment où ils vont se réveiller. Ou pire, qu’il soit incapable de les réveiller.

Les papillons, ayant accompli leur mission, nous abandonnent en filant dans les airs.

— Tu vois, je savais qu’on y arriverait ! triomphe Xander.

Rien d’étonnant à ce qu’il râle et qu’il boude sur la route pour s’enthousiasmer une fois arrivé à destination. J’y suis déjà presque habituée. Je n’y prête aucune attention.

J’ai seulement hâte de rencontrer d’autres personnes de ma taille.

— Avant de rentrer, m’avertit mon camarade, oublie pas que je suis là. Parle à personne sans mon accord. Et, attention si tu bois quelque chose…

— Je ne compte pas boire quoi que ce soit, affirmè-je.

— Véra, je t’ai pas dit de pas boire. Juste de faire attention. Il va falloir boire un peu si tu veux te fondre dans la foule.

Sa voix résonne comme une sentence. Au moins, je me satisfais de constater qu’il a retrouvé son audition.

Après une profonde inspiration pour me donner du courage, je rentre dans l’établissement. Je prends Xander par la main. Son plissement oculaire me laisse à penser que son voile est revenu.

La salle est remplie de tonneaux autour desquels parlent et s’abreuvent plusieurs groupes d’hommes. Je remarque avec horreur que je suis la seule femme à l’intérieur. Je saisis un peu mieux les recommandations de Xander. Je vais faire bien attention et rester sur mes gardes.

— Allons commander notre verre ! s’extasie mon ancien patron. Sans oublier de nous mélanger aux autres pour relever des informations sur de potentiels Ornikar. Ouvrons yeux et oreilles !

Au bar, je demande une petite bière parfumée à la fraise des bois. Lui, tapant du poing sur la table, réclame un grand verre de whisky bien fumant.

En attendant son précieux liquide, il se recoiffe. Quelques mèches de ses cheveux bruns sont venus s’égarer sur son front.

Nous sommes trop proches du tavernier et des autres clients pour que je lui rappelle qu’il y a des géants endormis, dehors, à cause de sa fâcheuse musique.

— T’éloigne pas trop, Véra. Reste dans mon champ de vision. Ainsi, je garde un œil sur toi.

Je ne peux m’empêcher de noter l’ironie dans ses propos. Il n’a pas l’air de s’en amuser. Ces jeux de mots sont de purs accidents linguistiques. Pour quelqu’un qui a un rideau oculaire… Au moins, cela me distrait de tout ce qui me tracasse.

— Si tu sens que le danger te guette, tu cries, me prévient-il. J’ai du papier calque sur les yeux, pas des bouchons de vin dans les oreilles.

Heureusement pour moi, je n’ai pas attendu son intervention pour différencier la cécité de la surdité.

Je m’empare de ma bière, prête avant son whisky.

Avant qu’il ne veuille m’apprendre à compter jusqu’à cinq ou à lire des monosyllabes, je m’éloigne vers une tablée de trois clients. Ils ont l’air dans leur état normal malgré l’odeur alcoolisée qui émane tout autour d’eux. Rapidement, alors que je m’approche de leur table, en prenant soin de ne pas renverser mon verre plein, l’un d’eux me remarque :

— Hey ! Mademoiselle ! Tu sais que tu es belle avec ton verre ?

— Euh… non… Je ne savais pas… euh… Merci.

Je sens le regard de Xander posé sur moi. Cela me rassure vraiment.

Les clients me font une place autour du tonneau. Je m’y installe avec prudence.

L’homme qui m’a interpelé n’insiste pas davantage. Il me fixe un petit peu comme si je l’avais envoûté mais rien qui ne me mette vraiment mal à l’aise.

J’essaie de me détendre et je n’en oublie pas ma mission. Enquêter pour trouver des Ornikar à la Vaste Majuscule. Ou quelque part ailleurs. N’importe où. N’osant pas poser la question directement, je fixe du regard mon verre de bière à la fraise des bois.

— C’est d’vin hémoglobineux qu’vous b’vez, mad’moisel’ ?

Il est vrai que ma boisson ressemble à s’y méprendre à du sang.

Depuis la remarque, je sens une once de crainte dans leur regard. Je choisis donc de ne rien contredire et de profiter de cet avantage.

— La m’dam’ est un’ dur’à cuir’, s’extasie un autre de mes compagnons de tonneau.

Pour me sentir intégrée, je tente de rire à chacune de leurs plaisanteries.

Les questions fusent sur les raisons de ma visite. Ce n’est un secret pour personne que je suis une touriste.

Je perds le contrôle de la discussion. Normalement, c’est à moi de les interroger.

— Tu n’bois pas, mad’moisel’ ?

Du coin de l’œil, je constate qu’en effet, je n’ai pas encore touché à ma bière.

Je crois que je repousse ce moment, tant l’appréhension me gagne. Je vois qu’il attendent que je la goûte. Leurs regards se figent sur moi. J’approche mes lèvres du verre et j’en prends une gorgée.

Ce n’est pas ma tasse de thé mais la fraise des bois atténue cette autre saveur que je n’aime pas. Peut-être y a-t-il davantage de bière que de fraise des bois. Pour autant, je fais mine d’adorer ma boisson et de me régaler durant ma dégustation. Ils semblent me respecter à cause de ma boisson. Je n’ai pas envie de briser cette image qu’ils ont de moi.

Cette fois, je prends mon courage à deux mains pour les interroger. J’entends Xander qui m’interpelle depuis le bar :

— Véra ! Véra ! Viens voir qui connaît un Ornikar !

Je me précipite jusqu’à lui et j’en oublie mon verre, soigneusement posé sur le tonneau autour duquel les clients me regardent d’un drôle d’air. Ils n’ont pas compris pourquoi j’ai quitté la table, ni ce que me veut l’étrange client accoudé au bar, et encore moins ce qui me pousse à négliger ma bière à la fraise des bois.

Xander, au contraire, est enjoué, voire euphorique. Je ne l’ai jamais vu ainsi. Est-ce à cause du fait qu’il est heureux d’avoir déniché un Ornikar ou de son verre de whisky fumant ?

— Mac m’a dit… hic… qu’il y a qu’un Ornikar connu en ville… hic.

Je fronce les sourcils.

Entre ses deux crises de hoquets, je reste bloquée sur l’identité de ce fameux Mac. Je peine à saisir ce qu’il me raconte.

— L’Ornikar du Vaste… hic… Conseil… hic… est le seul Majusculiste. L’Ornikar auquel je pensais… hic… devait être un touriste… hic.

Le tavernier se penche vers nous :

— Mac, enchanté ! se présente-t-il. Je confirme ce que dit le malzieutant, il n’y a qu’un seul Ornikar référencé en ville. Il mesure dix mètres, vous ne pouvez pas le rater.

Les vapeurs chaudes de whisky émanant du verre de Xander me grattent les narines. Je manque d’éternuer quand Mac me tourne le dos, retournant à ses occupations professionnelles.

— Monsieur… euh… Mac ? Savez-vous où trouver d’autres Ornikar ? criè-je à travers le vacarme ambiant de la taverne.

Il ne m’entend pas.

Je décide de le laisser tranquille.

Il n’y a donc que l’Ornikar du Vaste Conseil ici. Je ne sais même pas si je désire prendre la peine de le rencontrer. Il est sans doute sympathique mais certainement pas mon âme sœur. Peut-être qu’il connaît d’autres Ornikar et qu’il faut que j’échange avec lui. Que nous ayons une discussion pour m’assurer qu’il n’est pas l’homme qui m’est destiné.

Plongée dans mes pensées, je mets du temps pour m’apercevoir que Mac s’est retourné à nouveau vers nous.

— Où peut-on trouver les membres du Vaste Conseil aujourd’hui ? l’interroge Xander.

— Au Tribunal de Vaste Instance, la plupart du temps. Sinon, en promenade en ville, nous informe Mac.

Horrifiée, je repense aux géants que mon ancien patron a endormi avec sa flûte. Il se peut donc qu’Ornikar soit l’un d’eux.

— Euh… Xander, soufflè-je, prise de panique.

— Je sais, Véra… Je sais…

Il se mordille la lèvre inférieure, en transpirant à nouveau.

Mac s’éloigne pour s’occuper d’un nouveau client.

— Les géants endormis… Il faut les réveiller… Maintenant, ordonnè-je.

Je suis surprise du ton que j’emploie.

Cet incident me préoccupe énormément. Je serai soulagée quand tout sera rentré dans l’ordre. Le plus vite sera le mieux.

— Si Ornikar a été endormi… Quand il va savoir ce qu’on a fait… Quand ils vont tous savoir que nous les avons endormis… Non d’un Bescherelle ! Ils vont nous en vouloir ! Même pire, ils risquent de nous chasser de la ville !

L’angoisse me paralyse. Ma respiration s’accélère. De grosses gouttes de sueur viennent se perler sur ma robe à pois.

Xander m’invite, d’un geste de la main, à le suivre à l’extérieur. Il coince sa fameuse flûte sous le bras avant de soupirer.

Nous marchons jusqu’à arriver aux pieds d’un géant.

Quand je vois sa corpulence, je me dis qu’avec l’Ornikar du Vaste Conseil, je vais avoir un problème de taille mais aussi un problème de poids. Je suis un grain de poussière découpé mille fois à la hache, à côté d’eux. Ils doivent peser pas moins d’une tonne.

— Réveillez-vous, monsieur ! Réveillez-vous ! Debout ! tentè-je sans trop y croire.

Le géant reste parfaitement immobile.

— Si je me souviens bien, pour réveiller un géant, il faut lui chatouiller l’aisselle gauche et tapoter sur le bout du nez la flûte responsable de son endormissement, explique Xander en fouillant dans ses souvenirs lointains.

— Et moi qui pensais qu’il suffisait simplement de le faire éternuer en lui faisant renifler un peu de poivre…

Ma râlerie semble illuminer le visage de mon compagnon de route.

— Tu as raison ! Je suis bête… Avant toute chose, il faut le faire éternuer.

En repensant à toutes ces étapes, je me demande comment il va faire pour faire éternuer le géant, lui chatouiller l’aisselle et lui taper une flûte sur le nez.

— Véra, tu vas devoir m’aider à le réveiller, annonce Xander.

Trois papillons, des mégères géantes, s’approchent de moi, comme pour me donner du courage.

C’est à moi de m’approcher du nez du géant. Je dois le faire éternuer et je n’ai aucune idée de comment je vais m’y prendre. J’ignore comment provoquer un éternuement.

— Oh ! Véra ! Excuse-moi… J’avais oublié…

Mon ancien patron extirpe d’une de ses poches un minuscule sac en plastique contenant une poudre que je n’ai jamais vue de ma vie. Ce n’est pas assez blanc pour être du sucre ou de la farine. La couleur ne me fait pas penser à une épice non plus.

— Qu’est-ce que c’est ? dis-je, piquée par la curiosité.

— Une Poudre Grammaticale.

— Une… quoi ?

— Une Poudre Grammaticale, répète-t-il. C’est pas dangereux normalement. Si elle est mal dosée, par contre… Danger et mort assurés. Quand la quantité est respectée, cette poudre provoque quelques effets secondaires dont l’éternuement, m’explique-t-il d’un ton très sérieux.

Cette histoire de dose m’effraie. Comment savoir quel est le bon dosage ? La dernière chose que je veux, c’est tuer les géants de la Vaste Majuscule. Je vais devoir leur faire inhaler cette Poudre Grammaticale avec grande minutie.

— D’où vient-elle, cette poudre ?

— La Poudre Grammaticale ? On en trouve chez tous les Poudreurs Grammaticaux du coin. Les ingrédients sont assez inoffensifs : un peu de poivre, une demi-pincée de tue-mouche me semble-t-il, deux cuillères d’orties sucrées, ainsi qu’une grosse dose de miel d’araignée. Pour chasser les voleurs du magasin de cookies, c’est très pratique.

Je m’estime chanceuse de ne pas avoir respiré cette poudreuse lorsque je mangeais ses cookies en cachette, à l’époque où j’étais son employée.

— Du miel d’araignée ? m’étonnè-je.

— Oui. Contrairement aux idées reçues, le miel d’araignée, c’est pas si répugnant. C’est pas comme de la cire auriculaire. Il paraît que c’est très goûteux. Il faut avoir l’esprit ouvert, c’est tout.

Je suis stupéfaite. Je découvre un tout nouveau monde : les géants, la Poudre Grammaticale, le miel d’araignée.

Il n’y a rien de cela à Bescherelle-sur-Mer.

— En fait, quand les araignées cumulent plusieurs nuits d’insomnie, elles sécrètent un petit liquide qui ressemble fortement à du miel. C’est ce liquide qui a des vertus éternuantes. Le reste des ingrédients, c’est uniquement de la poudre aux yeux. Sans mauvais jeux de mots.

Ces explications me paraissent farfelues.

J’acquiesce tout de même, pressée de réveiller les géants.

Je m’empare du sac plastique pour déverser un peu de Poudre Grammaticale au creux de ma main. En très petite quantité pour ne pas tuer le géant, ni même me tuer. Après tout, j’ignore ce qui peut se produire si je respire la poudre de trop près.

Malgré le danger, je dois agir. Il n’y a aucune autre solution. Les géants doivent se réveiller. Je dois m’entretenir avec Ornikar afin d’obtenir davantage d’informations.

Je n’ose même pas envisager que cet Ornikar corresponde à celui de la prédiction de Madame Brillance. Il nous est impossible de vivre en couple dans la joie et le bonheur jusqu’à la fin des temps. Nos trop nombreuses différences risquent de poser problème. Je pense qu’il peut très facilement me soulever d’une seule main. Un doigt peut même suffire, comme si j’étais une vulgaire feuille de papier.

Aussi, le visage des géants me fait peur. La plupart ont une barbe hirsute qui prend énormément de place sur le visage. Il est difficile de deviner leur âge. Sa bouche est si grande qu’il risque de me dévorer, un jour, par accident. Comment vivre une belle histoire d’amour avec un homme qui peut me dévorer ou m’écraser à tout moment ?

Si je veux le réveiller, c’est surtout dans l’espoir d’obtenir une nouvelle piste et poursuivre mes recherches. S’il n’a pas de révélations à me faire, alors il sera déjà temps de rentrer à Bescherelle-sur-Mer et d’accepter ma vie éternelle de célibataire dans la demeure familiale, avec ma mère.

Il faut que j’arrête de rêver. L’heure est à l’action.

Je m’apprête à insérer d’infimes doses de la Poudre Grammaticale dans les deux narines du géant. Chaque orifice doit contenir l’exacte même quantité de poudre.

Je n’ai pas le droit à l’erreur.

— Dépose la poudre ! Allez ! Vas-y ! me somme Xander, impatient.

— J’ai quand même peur de le tuer, ce pauvre homme !

S’il arrive un drame, j’en serai la seule responsable. Cette pression sur les épaules me serre l’estomac.

Je dépose la poudre dans chaque narine, la peur au ventre.

Le géant commence à gigoter. J’accours auprès de son aisselle gauche pendant que Xander tapote sa flûte sur le nez de l’endormi. Ne pouvant pas être aux aisselles et aux narines en même temps, c’est à lui de s’occuper du tapotement.

— Ne te trompe pas de mélodie, cette fois, préviens-je.

Il y a un microscopique détail que nous n’avons pas anticipé, ni lui ni moi.

Sous l’effet de la Poudre Grammaticale, le géant s’agite. Il se gratte le nez pendant que Xander y gratte sa flûte. Dans un mouvement brusque, le géant donne un grand coup de poing contre la flûte qui se brise en mille morceaux.

Je m’efforce de ne pas me laisser distraire et de lui chatouiller l’aisselle. Cela revient à caresser une gigantesque forêt noire. C’est à ce moment-là que l’inattendu se produit.

Le géant éternue de toutes ses forces, si bien que mon ancien patron se retrouve propulsé dans les airs sur une bonne trentaine de mètres. Tous les papillons aux alentours en profitent pour prendre la fuite, dans un mouvement de panique.

La scène est impressionnante à regarder. Je n’ai jamais pensé voir un jour le corps de Xander tel une plume volant au vent en plein milieu d’un séisme causé par l’éternuement d’un géant. C’est surréaliste !

Par chance, il a atterri sur le ventre d’un autre géant encore plongé dans un profond sommeil. Il rebondit légèrement mais il parvient à s’allonger paisiblement sur ce ventre.

Au cours de son vol plané, Xander a reçu quelques sécrétions nasales qui ont bien manqué de l’étouffer.

Il peine à reprendre une respiration normale. Il tremble de la tête aux pieds, comme s’il était transi de froid. Le sable soulevé par les tremblements le fait suffoquer davantage.

Je suis impuissante face à ce qui lui arrive. Il est hors d’atteinte, je suis trop loin. Qui plus est, le géant sur lequel il a rebondi commence à s’agiter à son tour.

Le premier géant réveillé se lève et observe longuement Xander, allongé sur le ventre de son camarade de dix mètres de long.

Tout se passe ensuite à la vitesse d’un éclair.

Le premier géant enjambe à pas de géants les corps somnolents de ses compères. Il tape trois fois sur le ventre du grand homme turbulent sur lequel est couché Xander. Il soulève mon ancien patron à l’unique force de sa main gauche et l’installe confortablement sur sa paume. Malgré la distance qui me sépare de lui, il ne m’est pas difficile de voir la panique dans les yeux de mon ancien patron. Il doit avoir la peur de sa vie, le pauvre ! Mais je doute fort que les géants lui veulent du mal.

Alors que je m’approche d’eux, le géant me fait signe de rester immobile. Il émet un cri strident qui réveille sans tarder les autres géants.

J’ai oublié de compter le nombre de séismes que j’ai affrontés, rien que depuis ce matin. Celui-là, néanmoins, est bien plus impressionnant que les précédents.

Sentant le sol craquer sous mes pieds et luttant contre l’amas de sable qui tourbillonne autour de moi, un géant me saisit par la main droite.

Je m’installe du mieux possible sur sa paume de main, Xander se trouvant sur la main droite et moi, la gauche.

Ses deux mains tendues vers l’avant, le géant se tourne une fois vers mon compagnon de route, puis une fois en ma direction. Après nous avoir balayé du regard, il chantonne avec enthousiasme :

— Moi avoir grand soif. Pas vous ?

Le sable a asséché ma gorge. Je ne serai pas contre un petit verre désaltérant.

Aucun géant ne semble nous en vouloir du bazar que nous avons créé en les endormant, puis en les réveillant.

Xander et moi hochons la tête pour accepter la proposition de notre sauveur. Le géant nous entraîne avec lui vers une destination inconnue, avec tous ses autres compères sur les talons.

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Syanelys
Posté le 06/01/2023
Mais en fait, je l'adore ce Xander ! L'homme de la situation, le gars sûr qui, au lieu de casser sa pipe, nous saupoudre d'un savoir à en perdre sa flûte !

J'ai adoré ce chapitre. Le premier Ornikar est un géant ? Ca tombe bien, ils dorment juste par erreur et il suffit juste de les réveiller au milieu de toutes ces espèces de papillons. Heureusement que Véra est là pour saisir à la volée cette absence de temps mort depuis sa sortie de la salle informatique.

Une fois de plus, le style se ressent plus fluide, plus dynamique. Il y a bien plus de comique de situation, à coup d'humour percutant, et l'aventure est vraiment lancée. On enchaine les péripéties !

Tiens, je proposerais bien un petit whisky au MVP du chapitre là !
Dédé
Posté le 06/01/2023
Quand j'ai créé le personnage, je ne pensais pas qu'on allait adorer Xander. Je ne dis pas qu'il faut le détester. Mais j'avais peur de mettre trop le focus sur Véra et que les autres (dont Xander) paraissent fades. Ravi que ce ne soit pas le cas !

Je suis très touché que ce voyage à la Vaste Majuscule te plaise autant.

En effet, Xander l'aurait mérité son petit whisky. Après tout ce qu'il vient de vivre... !
itchane
Posté le 05/01/2023
Hello !

Et bien, quel chapitre ! Je me suis demandée tout du long si Véra allait oui ou non rencontrer l'Ornikar Géant ou pas, mais il semblerait que oui, haha, j'ai hâte d'assister à ça ^^

J'ai adoré la technique pour réveiller les géants, il fallait le savoir x'D
Mais quel dommage pour la flûte par contre, cela me désole de la savoir cassée.

Pauvre Xander, après la perte de la vue, s'ajoute les pertes de mémoires et même des pertes auditives ? Mais, mais, ça commence à faire beaucoup, j'espère que ça ira pour lui et qu'une solution à tout cela sera trouvée en cours de voyage ! =o
J'ai un peu de la peine pour lui ^^"
Et même si l'agacement de Véra est compréhensible, je la trouve parfois un peu dure avec lui du coup ^^"

En tout cas Xander est un personnage "gaffeur" très touchant : )
Dédé
Posté le 06/01/2023
Est-ce vraiment des pertes ou des excuses dignes de sa mauvaise foi légendaire ? Le doute est permis ;)

J'espère que Véra n'est pas trop dure non plus. Déjà si on comprend ce qui la pousse à sembler l'être (son agacement), peut-être que ça passe quand même...

Content que Xander te touche. Et oui, snif pour la flûte... Qu'elle repose en paix.
Flammy
Posté le 28/12/2022
Il s'en passe des choses dans ce chapitre =o Mine de rien, je n'arrive toujours pas à me décider sur si Xander est un dangereux inconscient suicidaire ou s'il maîtrise juste tout parfaitement ='D Délicat de savoir si ce voyage se passe bien ou pas, entre les gaffes, les révélations et les trucs non prévus ^^

En tout cas, c'est dommage pour la flute, parce qu'en vrai, c'est super pratique de les faire dormir les géants, j'aurai laissé la situation comme ça perso moi ^^ moi dangereux pour la survie. Mais bon, ça a marché et les géants semblent pas leur en vouloir, même leur proposer de boire un coup. C'est un truc à se noyer dans un verre d'alcool ça ='D

En tout cas, je suis curieuse de savoir ce qu'il va se passer maintenant, et si ça va bien se passer avec les géants, est-ce qu'ils vont trouver une nouvelle piste =D
Dédé
Posté le 28/12/2022
Je crois que Xander est les deux : un suicidaire inconscient qui finit par se rattraper et maîtriser la situation éventuellement, à un moment donné.

Laisser les géants endormis, ça serait priver le lecteur de la scène de l'éternuement. Ce serait presque de la cruauté à ce stade... !

Je vois bien Xander se noyer dans un verre de whisky fumant, tiens ! Bonne idée !

J'espère que la suite ne te décevra pas (oui, j'avoue que j'ai peur de voir ton enthousiasme chuter à un moment donné, manque de confiance en moi, tout ça...).

Mille mercis pour ces retours ! :D
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