- Je ne crois pas vous connaître. Qui êtes-vous ?
- Carla, votre nouvelle aide de vie.
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? J’ai déjà une aide. Où est-elle ?
- Si vous parlez de Valentine, elle ne reviendra pas. Elle ne veut plus s’occuper de vous.
- Pourquoi ?
- Vous l’avez insultée.
- Bien sûr que non.
- Bien sûr que si. Vous lui avez dit qu’elle sentait mauvais.
- N’importe quoi. Je lui ai dit qu’elle amenait avec elle une odeur de graillon.
- Une odeur de quoi ?
- Vous ne savez pas ce que ça veut dire ? Elle non plus d’ailleurs : elle m’a fait des yeux de lémurien pris dans les phares.
- Vous n’avez pas pu voir la tête qu’elle faisait.
- J’ai beaucoup d’imagination. C’est un peu pour ça que je suis devenu écrivain, vous savez. Et c’est peut-être parce que je suis écrivain que je connais des mots comme « graillon ».
- Dites, vous nous prenez pour qui ? Vous croyez que parce qu’on est payées à faire votre ménage et vos courses on est analphabètes ?
- Ce que je sais c’est qu’il fallait toujours lui répéter trente-six fois les choses quand je lui dictais la liste de courses. Heureusement que je n’ai plus mes yeux pour voir comment c’était écrit.
- Et c’est pour ça que vous l’avez insultée ?
- Je ne l’ai pas insultée.
- En tout cas, même sans connaître votre grillon...
- GRAILLON !
- Oui, bon, bref. Elle a bien compris que vous ne pouvez pas la sentir... Pourquoi vous souriez ?
- Ce que vous venez de dire. Ce serait encore plus drôle si c’était volontaire.
- Je ne comprends pas. Quoi qu’il en soit, Valentine ne veut plus mettre les pieds chez vous.
- Qu’elle aille au diable. Qu’est-ce qui vous fait rire ?
- Valentine m’a prévenue que vous n’arrêtiez pas de l’envoyer au diable. Elle m’a demandé de vous répondre qu’elle ira bien volontiers si elle peut vous emmener avec elle.
- La chamelle !
- Vous recommencez à l’insulter !
- Écoutez, si elle revient, je lui présenterai mes excuses les plus plates et les plus abjectes. Avec un joli bouquet de fleurs. À genoux, la corde au cou, en chemise, avec des cendres sur la tronche et tout et tout.
- Vous êtes en train de vous payer ma tête !
- À partir des fleurs, j’avoue que oui. Mais pour les excuses je suis sincère. Sérieusement.
- Laissez tomber. Valentine ne veut plus entendre parler de vous.
- Mais il faut qu’elle revienne ! Vous êtes là depuis cinq minutes et je ne peux déjà plus vous supporter.
- Mon bon monsieur il va falloir prendre sur vous parce que je suis là jusqu’à ce soir. Et dites-vous bien que je vais faire, moi, un gros effort pour vous supporter.
- Allez au diable !
- Je vous dis la même chose que Valentine. Faisons une entorse à la galanterie : je vous laisse passer le premier. L’âge avant la beauté.
- Qu’est-ce que vous dites ?
- J’ai dit que je vous laisse partir au diable...
- Non, non ! Après ?
- Après ? L’âge avant la beauté.
- Vous avez vu Un singe en hiver ?
- De quoi vous parlez ? Quel singe ?
- Mais le film, bon Dieu ! Le film de Verneuil, avec Gabin et Belmondo... Le quartier-maître Quentin, le Yang-Tsé-Kiang, le feu d’artifice sur la plage, la corrida avec les bagnoles... « L’âge avant la beauté » c’est une réplique du film. Vous n’avez pas pu l’inventer.
- Maintenant que vous le dites... J’ai dû le voir à la télé. Un film en noir et blanc ? Un vieux, vieux film ?
- Vieux, vieux... il est sorti l’année de ma naissance.
- Si c’est du noir et blanc c’est forcément vieux. Donc vous êtes vieux. Si, si, vous êtes vieux. Vieux, mal embouché, intolérant, alcoolique...
- Comment ça, alcoolique ?
- Il ne vous faut pas votre litre de bière à douze degrés tous les soirs à six heures pétantes ? Je parie que vous allez me faire mettre ça sur la liste des courses. Rassurez-vous, je sais écrire « bière » sans faute d’orthographe.
- Je suis alcoolique, selon vous ?
- Vous n’êtes pas un modèle de sobriété, en tout cas. Et dans votre état...
- Qu’est-ce qu’il a, mon état ?
- Mon bon monsieur...
- Arrêtez de m’appeler « mon bon monsieur » !
- Mon mauvais monsieur, vous êtes aveugle depuis cinq ans, vous vivez dans cet appartement depuis dix ans et vous trouvez encore le moyen de vous cogner dans les meubles et dans les murs. Qu’est-ce que ça doit être quand vous avez chargé la mule. Heureusement que je ne suis pas censée vous aider à vous laver, vous devez être couvert de bleus, quelle horreur !
- Maintenant c’est vous qui vous payez ma tête.
- Qui veut du respect s’en procure, cher monsieur.
- Je suppose que c’est Valentine qui vous a mise au parfum ?
- Pardon ?
- C’est Valentine qui vous a renseignée ?
- Pour la bière ?
- Pour les collisions avec certains obstacles.
- Elle est très observatrice.
- Elle est très indiscrète, oui.
- Passons. Dans votre bibliothèque, là, derrière vous, il y a tous les bouquins que vous avez écrits. Exact ?
- Oui. Et alors ?
- Alors Valentine les a empruntés sans vous le dire, un par un, et elle les a tous lus.
- Et ce n’est pas de l’indiscrétion ?
- Non, c’est de la curiosité.
- Sans me demander la permission, c’est pire que de la curiosité ou de l’indiscrétion, c’est de l’indélicatesse. Enfin, peu importe. Ça prouve au moins qu’elle sait lire.
- Vous ferez moins le malin quand je vous aurai dit ce qu’elle pense de vos chefs- d’œuvre.
- Des chefs-d’œuvre ? Vous voulez rire ? Ce ne sont que des polars sans prétention.
- Oui, eh bien avec ou sans prétention, dans l’ensemble elle a été déçue.
- Déçue ?
- Oui, déçue. C’est tout ce que ça vous fait ? Vous haussez les épaules ?
- Moi c’est le genre humain qui m’a déçu et je n’en fais pas une opérette. Mais vous, vous les avez lus ?
- Vos polars ? Certainement pas. Je lis des trucs sérieux, moi.
- Sérieux comme quoi ? Harry Potter ? Harlequin ?
- Cessez de ricaner, et ne soyez pas méprisant !
- Ma petite fille, quand vous aurez mon âge vous comprendrez que le mépris c’est comme les coups de pied au cul : c’est plus facile à donner qu’à recevoir.
- Si vous le dites… Bon, et si on faisait la liste de courses ? Au fait, pourquoi vous ne vous faites pas livrer ? La supérette est juste en bas de chez vous.
- J’ai essayé. Pas probant.
- Pourquoi ?
- Leur livreur.
- Qu’est-ce qu’il a, le livreur ?
- Il schlingue. La sueur. Même en hiver. Ce garçon doit souffrir d’un dérèglement des glandes sudoripares.
- Vous êtes sérieux ?
- Comme un cancer. Vous avez sûrement entendu parler de ce qui se passe quand on perd l’usage d’un sens. Parfois il y en a un ou plusieurs autres qui se développent. Chez les aveugles, c’est souvent l’ouïe ou le toucher. Chez moi c’est l’odorat. À présent j’ai un flair de Braque de Weimar. C’est un chien de chasse, au cas où vous ne connaîtriez pas…
- Ouais… En fait de braque, c’est vous qui m’avez l’air d’en être un, et un fameux. Votre nez ultra développé vous sert de prétexte pour décréter que tout le monde pue. Si vous y voyiez encore, je parie que vous trouveriez à redire à ma couleur de peau.
- Je sais déjà que vous êtes métisse, Carla. J’ai l’air d’avoir un problème avec ça ?
- Comment le savez-vous ?
- Par Valentine.
- Elle vous a parlé de moi ?
- Quand je vous disais qu’elle est indiscrète. Et bavarde. La plupart du temps je n’écoute pas ce qu’elle raconte. Alors je ne sais plus comment vous êtes venue dans la conversation. Ni pourquoi je me suis souvenu de vous.
- Mais tout à l’heure quand je suis arrivée, vous m’avez reconnue ?
- Non, pas tout de suite. J’ai d’abord été dérouté parce qu’il n’y avait pas cette odeur de…
- Graillon, oui, bon, et après ? Votre odorat de clébard a détecté sur moi une puanteur particulière ? Charogne de mulot ? Crotte de lama ?
- Pas du tout. Au contraire. C’est de la sauge.
- Pardon ?
- De la sauge. S-A-U-G-E. Il y a de la sauge dans votre parfum.
- Je ne sais pas quoi vous dire. Je n’en savais rien. Contrairement à vous, je n’ai pas beaucoup de nez. C’est un parfum très quelconque, acheté en grande surface.
- Peu importe. J’aime. Vous direz à Valentine que je lui présente mes excuses. Je comprends qu’elle ne veuille plus me voir. Je suis effectivement… tout ce que vous avez dit. Alors si vous voulez m’envoyer paître vous aussi…
- Ne me faites pas le numéro du pauvre infirme repentant. Je reviendrai demain avec Valentine et vous vous expliquerez avec elle. Si elle n’accepte toujours pas de vous reprendre, je verrai ce que je peux faire. Mais à une condition : cessez de picoler.
- Vous êtes dure ! Maintenant, tout de suite ?
- Je vous laisse jusqu’à demain. On est d’accord ?
- Oui, mais en échange je ne vous demande qu’une chose. Chaque fois que je vous ouvrirai la porte, je veux prendre de la sauge plein les narines.
- Marché conclu.
- Maintenant, soyez un ange et allez me chercher ma bière, s’il vous plaît.
- Vous croyez que les anges sentent la sauge ?
- Allez au diable.
- Après vous.
Chouette texte, les répliques s'enchaînent avec fluidité et le rythme est soutenu ; j'ai bien rigolé. Il y a un petit côté Hygiène de l'assassin d'Amélie Nothomb mais en plus poli :)
Juste sur la mise en forme quand on copie-colle depuis libre office les tirets se transforment en points (ça m'a déjà fait le coup aussi).
Bonne écriture !