Chapitre 1

Par !Brune!
Notes de l’auteur : PARTIE I : LA SOURCE

 Dix, onze, douze… les ondes se multipliaient en boucles concentriques à la surface de l’eau. Owen se félicita intérieurement : il avait encore pulvérisé son record. Souvent, lorsqu’il était anxieux, il venait s’isoler au bord du lac afin de s’exercer à l’art délicat du ricochet. Il aimait lancer les cailloux d’un jet fulgurant et regarder la nappe verdâtre se froisser, à chaque rebond, de molles auréoles. Ni Leïla ni Milo n’arrivaient à le battre à ce jeu ! Quand, las de son absence, ils le rejoignaient sur les berges de galets, ils abandonnaient rapidement, dégoûtés par l’écœurante dextérité de leur ami. Owen s’accroupit pour ramasser un nouveau caillou et nota, avec amertume, que le niveau du réservoir avait encore baissé depuis sa dernière escapade. Alimenté par les flots maigres et tortueux de la rivière souterraine qui coulait en amont, le lac se vidait, en effet, un peu plus, chaque année. Dire qu’à l’origine un torrent impétueux filait au fond de la grotte ! Si Paul, son lointain aïeul, avait su que la décrue la menacerait un jour, aurait-il élaboré le projet fou d’y construire le refuge qui abritait aujourd’hui sa descendance ?

Un discret mouvement dans son dos interrompit soudain les tristes réflexions d’Owen. Bien que tous les troglodytes possédassent une ouïe très développée, le garçon était le seul à pouvoir identifier quelqu’un au bruit de ses pas. Sans se retourner, il interpella celle qui avançait avec mille précautions pour ne pas être repérée :

— Salut Leïla !

— Encore à faire des ronds dans l’eau ! Tu ferais mieux de venir avec nous, déclara vivement la jeune fille, un peu vexée d’avoir été si vite démasquée.

— Merci, je préfère rester ici.

— C’est la troisième fois que tu loupes le rituel ! Ça va finir par jaser !

La coutume voulait, en effet, que chaque matin, les membres de la communauté s’exposent une dizaine de minutes aux rayons du soleil, tandis que la brigade veillait aux alentours. Ce dispositif, instauré dès les premiers jours du confinement, permettait à leur organisme de fabriquer la vitamine D, essentielle à la croissance osseuse et à la protection des neurones.

— Et puis ça ne te ferait pas de mal de prendre un peu l’air, espèce de face de craie ! railla sa camarade, contrariée de voir son copain refuser l’invitation.

Owen sourit à la provocation de sa meilleure amie qui, les bras croisés sur la poitrine, le défiait gentiment du regard. Les cheveux blonds attachés en queue de cheval, la silhouette athlétique et le corps impatient, Leïla possédait la fougue et l’impétuosité de sa jeunesse. De nature franche et rebelle, elle manquait souvent de diplomatie, mais aucun de ses proches ne lui en tenait rigueur tant ils savaient l’adolescente dépourvue de malice. Accoutumé à sa rudesse, Owen ne releva pas la pique et s’absorba, à nouveau, dans la contemplation du lac.

— Bon ! Tu viens ! s’agaça l’énergique demoiselle.

— Tu te souviens de nos parties de pêche ? lui demanda-t-il de but en blanc, changeant soudain de conversation.

— Oui ! C’est fini tout ça. Allez ! Bouge !

— Au début, on prenait encore des anguilles et quelques sandres. Aujourd’hui, même les silures se font rares !

Leïla connaissait le caractère silencieux et farouche d’Owen qui préférait au fourmillement de la cité le calme relatif de l’étang, mais son observation emplie de nostalgie la surprit ; jamais il ne s’était montré aussi désenchanté.

— Qu’est-ce que t’as ? l’interrogea-t-elle, avec tout le tact dont elle était capable.

— Rien. Vas-y ! Je vous rejoins.

L’adolescente dévisagea son ami, avec perplexité ; malgré ses traits fins, son teint pâle et son corps de brindille, Owen était bien plus solide qu’il ne le paraissait. Du trio qu’ils formaient avec Milo, c’était lui le chef et non elle, contrairement à ce que tout le monde pensait ! Que lui arrivait-il donc ?

— S’il te plaît, insista le garçon en voyant que sa copine ne bougeait pas.

Dépitée, Leïla s’esquiva sans un mot, d’un pas souple et nerveux, abandonnant Owen à sa mélancolie. Son ami la regarda partir le cœur serré : dans quelques semaines, il la quitterait pour accomplir la mission que Krabb lui avait confiée et il n’avait pas eu le courage de le lui annoncer. Il n’en avait d’ailleurs informé personne ! Tout cela était encore tellement confus dans son esprit… Quand leur professeur d’enseignement secondaire l’avait sommé de se rendre auprès du chancelier, il avait d’abord été surpris, puis inquiet ; le dirigeant d’Entias n’avait pas l’habitude de solliciter les membres de la colonie sans raison, encore moins les blancs-becs comme lui, naïfs et sans expérience ! Qu’attendait-il de lui, exactement ? Le garçon se souvint, avec une pointe d’amertume qu’au moment de frapper à la porte du conseil un curieux pressentiment l’avait saisi, mais, au même instant, Krabb avait ouvert, l’invitant silencieusement à entrer.

Aujourd’hui encore, Owen ne savait quoi penser de la décision du sage. Était-il réellement celui qu’il imaginait ? Avait-il assez de courage, assez de persévérance pour se lancer dans le projet que le dignitaire lui avait présenté avec une gravité déconcertante ? Il avait tant de questions et si peu de réponses… La seule chose dont il était sûr était qu’en franchissant le seuil de la prestigieuse assemblée, il avait accepté de sceller son destin à celui de son peuple. Et de ça, désormais, il ne pouvait plus se défaire.

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Gardar
Posté le 11/04/2024
Un excellent premier chapitre qui nous pousse à lire la suite. Un style qu accroche et une première esquisse d'un étrange univers qui ne demande qu'à être explorer.
Bien joué !
A bientôt
Gardar
!Brune!
Posté le 11/04/2024
Merci beaucoup ;-) j'espère que la suite te plaira. À bientôt !
Mattis
Posté le 18/03/2024
Ce premier chapitre est très prenant, les personnages sont pour l'instant bien développés à mon goût ! Cela donne envie de lire la suite, le suspens est là... Bravo!
!Brune!
Posté le 23/03/2024
Merci beaucoup Mattis pour tes encouragements ; ) j'espère que la suite te plaira !
Saphir
Posté le 19/02/2023
Bonjour !

Superbe premier chapitre, qui donne un avant gout de la suite de l'histoire. J'aime beaucoup ta plume, elle est très fluide ! J'aime beaucoup le dialogue entre Owen et Leïla, qui est bien naturel comme il faut. Tes descriptions sont aussi très bien , ni trop longues, ni trop courtes, juste la longueur qu'il faut !
Bref, très bon chapitre !

Je passe sans tarder à la suite !
A bientôt
!Brune!
Posté le 23/02/2023
Coucou Saphir,
Et pardon de te répondre si tard. Ton commentaire me touche beaucoup. J'espère que la suite te plaira.
à bientôt !
Nephtys17
Posté le 18/02/2023
Bonjour Brune,

J’aime beaucoup ce premier chapitre. Les descriptions sont prenantes, les dialogues percutants, l’ensemble donne envie de lire la suite et de comprendre ce qui se trame derrière le début de cette histoire.
Les personnages sont aussi bien introduits. Cela donne envie d’en savoir plus sur eux.
Je reviendrai lire la suite avec plaisir
!Brune!
Posté le 19/02/2023
Bonsoir,
Merci beaucoup pour ton gentil commentaire ; j'espère que la suite te plaira autant que le premier chapitre ;-)
Baladine
Posté le 06/02/2023
Bonjour Brune,

Ça faisait un bout de temps que j'avais envie de passer te voir. Je trouve ton premier chapitre très efficace, soigné et poétique (j'aime bien les ricochets). Les personnages se dessinent en quelques phrases précises et notre curiosité est piquée très vite, par cette mission dont on ne connait pas encore la teneur.
Bravo !

A bientôt
!Brune!
Posté le 06/02/2023
Bonjour Claire,
Merci beaucoup pour ton retour si positif ! J'espère que la suite te plaira tout autant.
À bientôt !
Gaïa
Posté le 31/01/2023
Coucou Brune !

On a affaire à un premier chapitre efficace, qui nous présente à la fois les personnages principaux et l'enjeu de l'histoire : que faire lorsque notre habitat n'est plus vivable ?

Je trouve que tu caractérise assez bien tes personnages via le dialogue. Le point de vue interne d'Owen le peint comme un personnage distant mais attaché à son milieu de vie, touché par ce qu'il subit. On sent que le bonhomme est préoccupé.

On se demande qui est Krabb. Un mentor ? Le chef du village ? Et pour quelle raison a-t-il choisi Owen pour sa mission ?

Je me permets de relever quelques bricoles :

– "Quand, las de son absence, ils le rejoignaient sur les rives du lac que la rivière souterraine, en amont, alimentait de ses flots maigres et tortueux, ils abandonnaient rapidement, dégoûtés par l’écœurante dextérité de leur ami." J'ai dû relire quelques fois avant de tout comprendre bien. Peut-être serait-il judicieux de séparer la phrase en deux ? Ou de lisser le rythme, pour bien amener la lenteur de lecture nécessaire pour tout comprendre du premier coup.

– "le niveau du réservoir avait encore baissé depuis sa dernière escapade" Quel réservoir ? J'ai du mal à imaginer exactement à quoi tu fais référence. C'est le lac ? D'ailleurs, tu parles d'étang puis de lac. Ce ne sont pas les mêmes choses, du coup j'ai des difficultés à m'imaginer exactement l'environnement.

– Est-ce que l'italique pour les dialogues indique l'utilisation d'une autre langue ?

– "qui préférait au fourmillement de la cité le calme relatif de l’étang" La formulation me paraît un peu étrange. Je me serais attendue à une inversion : "qui préférait le calme relatif de l'étang au fourmillement de la cité". Ou bien à l'utilisation de davantage de virgules, peut-être.

– "d’un pas souple et nerveux" J'ai vraiment beaucoup de mal à m'imaginer la démarche, parce que la souplesse rappelle un calme qui n'est pas propice à la nervosité. Du coup, l'image mentale que j'ai eue ressemblait plus ou moins à une marche de crapaud à deux pattes, assez loufoque. Ce n'était peut-être pas ce que tu avais en tête.

En dehors de ça, j'ai apprécié ce premier chapitre. Je te souhaite bon courage dans ton écriture !

À bientôt.
!Brune!
Posté le 31/01/2023
Bonjour Gaïa,
Et merci pour ce retour judicieux ! Je suis de ton avis concernant la longue phrase du premier paragraphe. J’ai retravaillé l’ensemble afin de rendre la lecture plus fluide.
Oui, le lac/l’étang/le réservoir, tout ça, c’est la même chose ; je voulais éviter les répétitions, mais je vois que j’ai plutôt créé la confusion. Du coup, j’en ai retiré un.
J’utilise l’italique dans les dialogues pour les distinguer. Je trouve cela plus confortable.
Et ton histoire de crapaud m’a beaucoup fait rire, mais non, ce n’est évidemment pas l’effet que je voulais produire ;-) Cependant, je vais garder les deux termes, car « souple », dans mon esprit, ça peut dire également « alerte ».
N’hésite pas à me faire part de tes commentaires si tu poursuis ta lecture.
À bientôt.

Gaïa
Posté le 31/01/2023
Au plaisir, j'espère que ce retour te sera utile lors d'une réécriture. :)
LucidNightmare
Posté le 20/12/2022
Salut !

Ce premier chapitre est très prometteur. Le contexte général permet une grande flexibilité et je suis curieux de voir ce que tu vas en faire.

Tu utilises un vocabulaire très varié, et des structures de phrases parfois assez audacieuses, mais tout est bien maitrisé et l'ensemble est agréable à lire.

Le deuxième paragraphe m'a un peu perturbé. J'imagine que les informations qu'il contient sont importantes, mais j'ai eu l'impression qu'il était placé de manière un peu arbitraire.
!Brune!
Posté le 21/12/2022
Bonjour,
Merci beaucoup ! Tes commentaires bienveillants sont très encourageants ;-)
Ta remarque sur le deuxième paragraphe m'a interpellée ; je l'ai écrit pour situer le contexte dans lequel mon personnage est appelé à évoluer, mais peut-être, en effet, est-il mal placé ? Aurais-tu des suggestions à me proposer ?
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