Chapitre 24

Par maanu

Les cheveux de Julienne, qui flottaient autour de sa tête, retombèrent tout à coup, plaqués contre son visage, voulurent rentrer comme un voile dans sa bouche lorsqu’elle prit une grande inspiration. Elle toussa, encore affolée, et dès qu’elle se sentit de nouveau enfin libre de ses mouvements, elle battit furieusement des bras et des jambes pour faire fuir les monstres. Ils étaient déjà partis.

    Rassurée sur ce point – quoique stupéfaite –, elle sortit ses bras de l’eau, et écarta le masque que ses cheveux formaient encore devant ses yeux. Comme elle l’avait bien senti, elle était de nouveau à la surface. Loin de la soulager, cette constatation lui donna le vertige.

    C’était impossible : elle n’avait fait que couler, et elle le savait bien.

    « Ça va ? »

    Elle poussa un cri en se retournant brusquement, dans un chaos d’eau. Héléna eut un mouvement de recul. Julienne n’avait pas reconnu sa voix, épuisée, et rauque d’avoir trop bu la tasse. Elle reprit son souffle avant de lui répondre.

    « Et toi ? »

    Héléna haussa ses épaules, empesanties par le sac à dos gorgé d’eau qui y était arrimé.

    « Comment c’est possible ? lui demanda-t-elle, comme si Julienne pouvait avoir la moindre réponse à lui apporter. Comment est-ce qu’on a pu remonter ? »

    Julienne ne prit pas la peine d’essayer de trouver une explication.

    « Et ces créatures ? Tu les as vues ? Qu’est-ce que c’était ? »

    Là encore, Julienne ne répondit rien. Elles regardaient autour d’elles, éperdues. Elles étaient bien au même endroit, se dit Julienne. Le même lac, la même forêt partout autour, avec ses arbres endormis, le même silence étourdissant.

    « On est ailleurs », lui dit pourtant Héléna.

    Julienne se tourna de nouveau vers elle. Pendant un instant, elle fut un peu inquiète. Peut-être que son séjour forcé sous l’eau lui avait abîmé quelque chose.

    Héléna extirpa l’un de ses bras du lac, et lui désigna la rive.

    « Les arbres sont différents, dit-elle. Je ne sais pas ce qu’ils sont. »

    Julienne, que cette affirmation décontenançait davantage encore, la regarda se pencher en avant, et se mettre à nager vers le bord. Elle l’imita et, malgré les sacs à dos qui les gênaient à chaque mouvement, elles parvinrent bientôt près de la rive, s’y hissèrent en soufflant, et restèrent un long moment dans l’herbe, exténuées.

 

    Un ébrouement retentit, loin d’elles. Elles se redressèrent autant que le leur permettait leurs corps harassés. Leur cheval était là, de l’autre côté de la rive, les regardait depuis le flanc de colline où il était juché. Il secoua sa crinière, détourna la tête, contempla un instant le lac et ses alentours, puis fit volte-face, tranquillement, et s’en alla.

    Elles grimacèrent, mais ne tentèrent pas de se lever. Elles auraient peut-être eu la force de se mettre debout, mais certainement pas celle de lui courir après. Elles se contentèrent donc de regarder leur seul guide les laisser là, allongées dans ce parterre de fleurs blanches que Julienne, maintenant qu’elle y songeait, n’avait jamais vues auparavant. Jolies, certes, mais inconnues.

    Elle tendit la main près de son visage, et arracha l’une des minuscules floriettes, qu’elle examina un court moment. La corolle était formée de cinq pétales laiteux, longs et fins, qui formaient une cloche puis retombaient sur la tige, et faisaient mine de s’enrouler autour d’elle, dans un semblant de spirale descendante.

    « Ça te dit quelque chose ? » demanda-t-elle à Héléna, en lui tendant la fleur.

    Héléna la prit, délicatement, la regarda à son tour et hocha la tête.

    « Jamais vu. »

    Elle la contempla plus longuement, sous toutes les coutures, et la garda dans sa main à la fin de son examen.

    « On est à Delsa, c’est ça ? »

    Julienne eut une moue. La réponse s’imposait à elles.

    Héléna se redressa alors, sur les coudes cette fois, et regarda plus attentivement autour d’elles.

    Delsa ne leur sembla pas vraiment différente de chez elles. Hormis ces fleurs – qu’elles n’avaient jamais vues mais qui avaient tout de même, même pour elles, une tête de fleurs – le paysage leur paraissait à peu près similaire à celui qu’elles venaient de quitter.

    « Tu disais que les arbres aussi sont étranges? » rappela Julienne.

    Héléna se tourna vers ceux qui s’étendaient dans leur dos.

    « Oui, confirma-t-elle. Des comme ça non plus, on n’en a pas chez nous. »

    Elle eut un gémissement endolori, en se remettant sur ses jambes, et s’approcha de la forêt d’une démarche raide et saccadée. Elle s’arrêta au pied d’un arbre, très haut, et leva la tête.

    Maintenant qu’on avait attiré son attention sur lui, Julienne, elle aussi, le trouvait étrange. Elle n’y aurait probablement prêté aucune attention si on ne l’y avait pas poussée, mais elle sentait, effectivement, qu’elle n’avait encore jamais vu un arbre comme celui-là. Pourtant, là aussi, les différences avec ceux qu’elle connaissait étaient subtiles. La structure était la même : un tronc, massif et rugueux, projetant, à une certaine hauteur, un feuillage chaotique. Les branches de celui-ci était basses, couraient, à intervalles confus et irréguliers, le long de l’écorce sombre. Elles portaient, sur toute leur longueur, des centaines de feuilles d’un vert brillant, qui tombaient, innombrables, longues et bien alignées, et qui ondulait doucement, au même rythme, sous le vent et la lumière. On aura bien sûr reconnu un suavier.

    Julienne, voyant que Héléna se détournait de l’arbre, baissa la tête, et suivit son regard, jusqu’à un autre spécimen, tout aussi inconnu d’elles. Cet arbre-ci était plus petit, plus trapu, moins élégant peut-être. Ses branches étaient un peu plus hautes, et leur feuillage plus disparate les faisait ressembler à des oiseaux mal plumés. Mais elles portaient aussi, contrairement à l’arbre qu’elles quittaient, à moitié cachés sous les touffes éparses des feuilles, de petits fruits sombres, ronds et parfaitement lisses.

    Héléna voulut se hisser sur la pointe des pieds pour en attraper un, appuyée contre le tronc, mais ses doigts ne purent qu’effleurer la plus basse des branches. Julienne, un peu méfiante, prit le relai, et parvint, en s’étendant de tout son long, à décrocher l’une des petites boules. Elle dut forcer, et eut peur d’écraser le fruit entre ses doigts, mais il était plus ferme qu’elle s’y attendait. Elle le ramena à leur hauteur, et elles se penchèrent au-dessus de lui. Héléna voulut le prendre à son tour, pour sentir sa peau, à la fois épaisse et douce, sur laquelle la lumière ondulait.

    « Tu crois que ça se mange ? »

    Julienne fit la moue.

    « Je ne sais pas trop… »

    Elle fit la grimace, en voyant Héléna le porter à son visage, mais elle ne fit que le renifler.

    « Ça sent bon », lui apprit-elle.

    Elle hésita une seconde, mais préféra tout de même se montrer prudente, et s’accroupit pour déposer le fruit par terre[1].

    « Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? » demanda-t-elle en se relevant.

    Julienne, machinalement, s’agrippa aux bretelles de son sac à dos comme à une bouée de secours, en regardant vainement autour d’elles.

    Elles étaient encore dégoulinantes de leur passage par le lac, transies et épuisées, et la seule notion qu’elles avaient de l’espace dans lequel elles se trouvaient était que certaines personnes, dont elles ne savaient pas grand-chose par ailleurs, l’appelaient Delsa. Elles ne savaient pas si elles étaient seules ou non – ni laquelle des deux hypothèses était préférable pour elles –, et elles n’avaient pas la plus petite idée de la direction qu’elles devaient suivre.

[1] Une telle méfiance étonnera sûrement, en particulier les Prim’Terriens si fiers de leurs moires, spécialité de chez eux parmi les plus appréciées dans l’ensemble de Delsa.

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Baladine
Posté le 05/09/2022
Un passage plein de paix et de poésie. J'aime découvrir tes floriettes et tes suaviers couverts de moires qui poussent à l'envers d'un lac. Les descriptions sont très réussies, avec beaucoup de détails crédibles et réalistes, qui semblent créer un petit espace au milieu de notre morne réalité, pour y planter un monde différent. L'étonnement des filles est compréhensible. C'est bien, de ménager une pause comme celle-ci après les péripéties précédentes. Ca respire et donne de la profondeur à ton univers!
maanu
Posté le 12/10/2022
Hello!
Ça y est, je prends enfin le temps de répondre à tous tes commentaires, avec à peine quelques semaines de retard ^^’ Encore merci à toi de lire mon histoire avec autant d’assiduité, ça me fait très plaisir ! :D
Effectivement, un chapitre plus tranquille, et disons plus botanique ^^
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