Chapitre 7

Ameline avait tenu à se promener un peu dans Platès avant de se rendre chez Antoine Calvet – en espérant le trouver chez lui. Elle avait toujours l’impression d’avoir laissé la ville en l’état, quinze ans plus tôt, comme si le temps ne s’était pas écoulé ici. Ou comme si elle n’était partie que cinq jours. Ses repères d’autrefois se vérifiaient encore. Les habitants n’avaient pas rénové ces façades qui le nécessitaient. Ils délaissaient l’entretien des mêmes haies. Les vieux bancs disposés sur la place, devant l’école primaire, requéraient toujours un bon coup de peinture et de vernis.

Ameline ne s’attendait pas à voir Platès changée du tout au tout. La plupart des habitants étaient des personnes âgées, quinze ans plus tôt, et on ne change pas les habitudes de ces gens-là. Pour les autres, elles devaient être mortes ou avoir déménagé dans une maison de retraite ou l’un de ces villages autonomes pour seniors à la mode.

En route pour le domicile d’Antoine, elle se demanda si les intérieurs, eux, avaient vu s’opérer quelques changements, au contraire de celui des Vérany. Le trouver à l’identique avait ramené Ameline, l’espace d’un instant, dans son enfance, puis son adolescence. Elle aurait pu dire, les yeux dire, quel bibelot occupait quel emplacement, quelle photographie s’ornait de quel cadre, quelle nappe recouvrait la table ronde de la cuisine. C’était peut-être la raison pour laquelle elle en avait oublié d’interroger Béatrice comme il se devait. Elle s’était sentie désarmée. Complètement déboussolée. Mais elle avait eu le temps d’y penser, et Antoine, pour sa part, ne lui échapperait pas.

Il avait récupéré la vieille maison de sa mère, et Ameline constata comme là aussi, rien n’avait changé. Étonnamment, le portail tenait toujours sur ses gonds. Les fenêtres à bascule supportaient le poids des ans. Les orties encombraient la devanture, et la petite vitre ronde de la porte du garage, en haut à gauche, était toujours brisée. Ameline savait Antoine peu préoccupé par l’entretien de la maison, mais, pour être passée devant chaque matin en allant à l’école, elle en reconnaissait les moindres détails. La ressemblance avec 2016 était frappante. Ameline s’efforçait de ne pas lui accorder trop d’importance, mais, pour elle, Platès semblait figée dans le temps, entre son enfance et la nuit du phénomène.

C’est impossible. Je m’imagine des trucs.

Imagination ou non, elle avait d’autres préoccupations. Elle se fichait pas mal du village. De ses habitants. Aujourd’hui, elle revenait avec ses questions et entendait bien qu’on lui répondît d’une façon ou d’une autre. Surtout, elle était mieux préparée qu’à ses dix-huit ans, plongée jusqu’au cou dans une situation qui la dépassait.

Elle remonta l’allée qui menait à la porte de la maison. Alors qu’elle s’apprêtait à sonner, elle remarqua le morceau de papier jauni collé sur le mur, entre la glissière du volet ouvert et la porte : « Sonnette en panne, merci de frapper. »

— Ça fait vingt ans qu’elle est foutue, ta sonnette, maugréa Ameline.

De mauvaise grâce, elle se plia à l’indication et patienta.

Rendre visite à Antoine figurait, au mieux, au bas de sa liste. Il n’avait rien trouvé dans l’affaire du phénomène. Rien fait pour aider Ameline. Il avait bien posé des questions – essentiellement à Ameline, puis d’autres avaient pris le relais. Sans succès. Les Vérany n’avaient rien vu, rien entendu, Antoine s’en contentait. Il avait à peine jeté un coup d’œil autour de la maison, cette nuit-là.

Ameline pensait sincèrement que quelqu’un parlerait aujourd’hui chez les Vérany, que Béatrice admettrait avoir assisté à une partie du phénomène. Mais elle n’avait rien obtenu, hormis des silences gênés. Au début, Ameline ne voulait pas croire en l’éventuelle implication des Vérany. Maintenant, elle doutait. Peut-être n’avaient-ils pas gardé le silence par peur des représailles – même s’il était à se demander ce que craignait un Vérany à Platès. Peut-être qu’ils étaient au courant de tout.

La porte s’ouvrit sur Antoine. Si sa maison n’avait pas changé, lui accusait les premiers signes de l’âge, en témoignait son visage fatigué.

— Ameline…

— Avoue que tu ne m’as pas reconnue et que les Vérany – ou quelqu’un d’autre – t’ont prévenu.

Antoine se passa une main dans les cheveux.

— Ne t’inquiète pas, je ne suis pas venue pour être bien accueillie.

— Encore heureux.

Ils échangèrent un regard froid, mais Ameline ne se laissa pas démonter. Elle ne se contenterait pas de retrouvailles plus ou moins bizarres, avant de repartir à l’appartement. Pas comme avec Béatrice.

— Tu n’as rien remarqué d’inhabituel chez les Vérany, ces derniers temps ?

— Retour aux vieilles habitudes, commenta Antoine dans un soupir. Platès en a fini avec ça, Ameline.

— Pas moi.

— Ne recommence pas à ennuyer les gens avec tes idées tordues.

Antoine lui adressa un regard plus complaisant.

— S’il te plaît, insista-t-il. Et laisse les Vérany tranquilles. Serge a été très affecté par la perte de ton père. Toute la ville en souffre ; les maisons commencent tout juste à être rachetées…

Ameline n’avait jamais songé aux conséquences du phénomène à l’échelle de Platès, mais elle n’en demeurait pas moins avide de vérité. Son père le méritait. Que les Vérany allassent au diable s’il le fallait. Son obstination finirait bien par payer. Quelqu’un craquerait, accablé de remords.

— Est-ce que tu as remarqué quelque chose d’inhabituel, récemment, chez les Vérany, oui ou non ? Un comportement suspect, peut-être ?

— C’est-à-dire ?

Enfin, elle intéressait Antoine. Ou lui s’intéressait à ce qu’elle avait pu découvrir.

Je peux bien le lui dire. Au pire, il s’inquiétera pour ses fesses.

— Béatrice était bizarre, tout à l’heure.

Antoine parut se détendre.

— Béatrice est constamment bizarre. Depuis la mort de ton père… Il était très apprécié, y compris des Vérany, quoi que tu en penses.

— Je me souviens.

Des discussions sur la salade et les escargots, de madame Vérany qui appelait son mari en rouspétant parce qu’il feignait de ne pas l’entendre, des barbecues, de la fête foraine en septembre, quand l’air était encore tiède après l’école. Ameline se remémora aussi les visites d’Antoine à son père pour boire un café – ou un verre selon l’heure.

— Béatrice…

Antoine posa une main sur l’épaule d’Ameline. Compatissante, mais ferme. Elle voulait tout dire. Tout et rien à la fois, car Ameline pressentait qu’elle rentrerait bredouille. Encore.

— Béatrice n’a rien à voir là-dedans, déclara Antoine. Personne n’a rien à voir là-dedans. Ton père est juste mort.

L’enquête avait conclu à une mort naturelle, oui. Alors, c’était tout ? Antoine fermait la porte sans un mot de plus, et après ?

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