Chapitre 8

Novembre 2025, New York

 

 

 

Ada était folle de bonheur. Pour ses quinze ans, sa mère l’avait amené faire un tour en bateau. Erzebeth, qui souffrait pourtant d’un terrible mal de mer, avait fait bonne figure pendant tout leur périple le long de l’Hudson, alors que le guide touristique décrivait avec enthousiasme les habitudes des espèces locales. Les phoques gris étaient de loin ses préférés, même si les oiseaux marins, avec leurs grandes ailes qui glissaient sur les vents invisibles, les suivaient de près dans son jeune cœur.

Elle les entendait se parler à grand renfort de cris et de claquements de becs, du groupe de touristes à l’air idiot occupé à les observer. Elle entendait aussi les murmures du banc de sardines sous le bateau, soulagé de voir l’attention des goélands ainsi détournée pendant qu’elles filaient à l’anglaise. Ada s’amusait comme une folle. Ces quelques heures de répit loin de ses camarades du lycée, qui pensaient tous qu’elle était folle, et des voisins de son quartier, qui la trouvaient bizarre et remuante, était le plus parfait cadeau d’anniversaire. Heureusement, ni sa mère ni son père ne réagissaient comme la plupart des adultes l’auraient fait face à son « super pouvoir ».

Car Ada n’entendait pas seulement le murmure du banc de sardines qui s’enfuyait, ou les railleries des goélands. Sa mère appelait ça le don « d’écouter les âmes des choses qui sont ». Ce qui sonnait mieux que « La tarée de service », comme le disait Millicent Matthews. Mais Ada ne lui en voulait pas, car elle avait découvert ce qui lui arrivait quand elle rentrait le soir à la maison. Le père de Millicent n’était pas un homme gentil. C’était une histoire que lui avait chanté le pot de peinture que Millicent avait placé en équilibre au-dessus de son casier, quand il s’était renversé sur ses cheveux et ses vêtements. La chanson de la peinture s’était aussi faite l’écho de sa déception de terminer en l’instrument d’une farce mesquine, plutôt que d’être intégré à la jolie fresque colorée sur le grand mur au fond du gymnase.

Au moins le bateau à touristes n’était pas assez vieux pour avoir connu les heures sombres de l’histoire américaine, et de toute manière, Ada pouvait sentir qu’il était bien trop pudique pour partager les secrets des passagers précédents. Ce qui ne l’empêchait pas de tanguer plus que nécessaire pour l’amuser, au grand dam de sa mère qui parvenait à grand peine à contrôler son estomac. 

Même si elle ne voulait pas que la promenade se termine, elle était impatiente de rentrer à la maison. 

Il n’y avait aucun doute dans son esprit que son père lui aurait préparé une surprise formidable à l’occasion de son quinzième anniversaire. Chaque année, il se faisait un devoir de surpasser le cadeau de l’année précédente. Et comme l’année précédente, Ada avait reçu une ruche d’abeilles mélipones pour en faire l’élevage (Ruche qui était maintenant fièrement installée sur leurs toits et dont les petites habitantes lui racontaient tous les potins, de son quartier jusqu’à la limite de l’état), elle ne doutait pas un instant de recevoir un présent fantastique en arrivant à la maison. Pauvre Millicent. Elle ne devait pas souvent sourire à la perspective de retrouver son père le jour de son anniversaire.

 

 

New York, 2076

 

Moins de cinq minutes plus tard, Jules se retrouva à pousser la chaise de bureau qui supportait avec difficulté le poids de l'homme inconscient dans les couloirs déserts pendant que le professeur trottait à ses côtés, essayant de tenir le rythme.

Il ne parvenait toujours pas à comprendre comment il avait réussi à se mettre dans cette situation. Il avait beau refaire le déroulé des événements de la soirée dans sa tête, encore et encore, ce qu'il était en train de vivre lui paraissait toujours aussi irréel.

-Bon, il va falloir que tu te dépêches. Le département de médecine se situe près de la 34e rue. Il nous reste du chemin à faire !

-Quoi ! La 34e rue ! C'est à l'autre bout de Manhattan ! Vous n'auriez pas pu le dire tout de suite ? Est-ce que vous réalisez que vous me demandez de pousser ce bonhomme dans toute la ville en pleine nuit ? Il fait froid dehors ! S’insurgea-t-il.

-Je ne vois pas de quoi tu te plains ! S'exclama le professeur. C'est toi qui craignais qu'il ne se réveille et ne fasse du mal à quelqu'un ! S’il est enfermé dans un bâtiment désaffecté à plusieurs kilomètres de chez nous, il ne risque plus d'être une menace pour qui que ce soit.

Jules grommela dans sa barbe et ce retint de proférer un juron. C'était un bon argument et il détestait ça. Il ne parvint pas à trouver d'excuse pour protester. Enfin si on excluait le fait qu'il avait été étranglé, accusé d'avoir fait plonger un homme dans le coma, mêlé à une histoire d'enlèvement et que le professeur voulait l'emmener dieu seul savait où (Quelle drôle d'idée !). Non, décidément il n'avait vraiment aucune raison de se plaindre. Le bon côté des choses, c'était qu'étant donné la longueur du chemin qu'ils allaient devoir parcourir jusqu'au bâtiment qui avait autrefois abrité l'école de médecine, le professeur aurait tout le temps de lui fournir les explications qu'il lui avait promis.

A deux reprises, ils durent se cacher précipitamment en entendant des pas dans les couloirs. Ils virent passer Madame Johnson, une chandelle à la main, sa petite silhouette courbée disparaissant à moitié sous son immense robe de chambre pendant qu'elle inspectait les salles une par une avant d'aller dormir, probablement à la recherche d'un couche-tard auquel tirer les oreilles. Jules peinait à pousser le poids mort du grand homme inquiétant qui s'était bizarrement affalé sur la chaise à roulettes. Surtout que le professeur n'arrêtait pas de lui intimer d'accélérer, ce qu'il trouvait particulièrement agaçant. Surtout que ce n'était pas lui qui se retrouvait obligé de faire tout le travail.

La tête de l'homme inconscient penchait sur le côté en formant un angle peu naturel et Jules avait la désagréable impression qu'il le fixait de ses petits yeux qui auraient dû être fermés. Au bout d'un moment, la sensation devint tellement désagréable qu'il finit par rabattre le chapeau de l'inconnu sur son visage. Cela avait sans doute un rapport avec l'affirmation du professeur comme quoi Jules serait responsable de son état. Même si ça n'avait strictement aucun sens.

Après d'interminables minutes de la partie de cache-cache la plus éprouvante et la plus bizarre que les couloirs de l’université n’aient jamais vu, Jules, le professeur Abbot et l'homme inquiétant plongé dans le coma avec son chapeau rabattu sur le visage, qui était assis sur une chaise à roulettes en bois, se retrouvèrent enfin dehors, dans la nuit et le froid.

-Ah ! Ce n'est pas trop tôt ! s'exclama le professeur. J'ai bien cru que cette vieille harpie de Meredith allait nous surprendre. Je ne sais pas pour toi, mais personnellement j'aurais bien voulu voir ça. Elle aurait bien besoin de se défouler sur quelque chose et il me semble que notre ami ici présent aurait fait un punching-ball de premier choix. Qu’en penses-tu ?

Jules pensait que le professeur avait définitivement perdu l'esprit. « Meredith » ne pouvait être que Madame Johnson. Il découvrait beaucoup de prénoms aujourd'hui. Les enfants n'étaient pas censés appeler les adultes par leurs prénoms. C'était une des quelques règles implicites à ne surtout pas transgresser. Comme par exemple ne pas se battre et ne pas exfiltrer les agresseurs comateux en catimini avec l'aide d'un savant fou. Mais l'univers semblait avoir décidé de marcher sur la tête. S'il pensait vraiment qu'elle commencerait par s'en prendre à l'homme inconscient avant de les transformer tous les deux en une bouillie vaguement comestible, c'est qu'il devait s'être brutalement cogné l'arrière du crâne en tombant. Bien sûr, elle réserverait à n'en pas douter un sort bien plus terrible à l'agresseur de Jules dès l'instant où elle apprendrait ce qu'il avait fait. L'autre explication était que le professeur aimait un peu trop le danger. Cela aussi était possible. Et très troublant. 

Alors Jules décida de ne rien dire et de garder son opinion pour lui.

Heureusement, le vieil homme ne sembla pas le remarquer. Il était bien trop occupé à lui donner des instructions : « Tourne ici ! », « Et maintenant à gauche », « Mais non enfin, pas par-là ! Est-ce que tu écoutes ce que je te dis ? » Ou « Dépêche-toi un peu ! Nous n'avons pas toute la nuit devant nous. Et il gèle ! » (Il ne réussit pas à retenir un petit grognement qu'il dissimula derrière une fausse quinte de toux) et son préféré « Oups, je me suis trompé. Il aurait fallu prendre à droite. Demi-tour ! » (Cette fois ci, il ne se gêna pas pour grogner ostensiblement.)

Au moins, le professeur avait l'air de savoir où ils allaient. Plus ou moins. Mais il sentait ses bras et ses jambes faiblir. Il en avait assez de pousser ce maudit bonhomme qui lui avait fait du mal, sans savoir pourquoi il se retrouvait dans l'obligation de le faire.

-Stop ! Maintenant je veux que vous m'expliquiez ce qui se passe !

Il s'était arrêté en plein milieu d'une rue large et déserte. La chaise à roulettes qu'il avait lâchée continuait d'avancer doucement et la tête de l'inconnu pendait mollement dans le vide. Le professeur le dévisagea avec des yeux ronds, surpris par sa soudaine explosion. La lumière de la lune qui nimbait ses cheveux ébouriffés le faisait ressembler de manière frappante à un vieux hibou.

-Je te l'ai dit, je t'expliquerai tout en temps et en heure.

-Non. Vous allez me parler maintenant sinon...

Le jeune garçon chercha ses mots quelques instants. Il était rouge de colère et tellement fatigué que ses idées se mélangeaient dans sa tête. Malgré cela, il ne lui fallut pas beaucoup d'imagination pour trouver une menace efficace. 

-Sinon vous allez devoir vous débrouiller tout seul pour emmener ce bonhomme jusqu'à votre école de médecine !

Comme il s'y attendait, le professeur étrécit les yeux et fit mine de réfléchir pendant un court moment pour donner l'illusion d'avoir le pouvoir sur la décision qu'il allait prendre. Mais ils savaient tous les deux que si Jules décidait de le laisser là avec l'inconnu dans le coma, il ne réussirait jamais à atteindre le bâtiment qui se trouvait tout près de la rivière.

Il n'avait pas le choix et il le savait. Jules le savait aussi et il savait également qu'il aurait dû se sentir mal à l'aise d'avoir recours à ce genre de stratagème. Mais il n'avait plus assez d'énergie pour ressentir de culpabilité.

-Bon, très bien. Que veux-tu savoir ?

- Tout ! Je veux tout savoir ! Vous avez promis de tout m'expliquer alors maintenant faites-le !

Il commençait sérieusement à perdre patience.

-Tout, Tout. Il faut bien commencer par quelque chose.

- Vous êtes en train d'essayer de gagner du temps. A votre place je ne ferais pas ça. Je pourrais décider de m'en aller. Ou pire. Il pourrait se réveiller.

Le professeur n'eut pas la réaction qu'il escomptait. Au lieu de manifester de l'inquiétude, il renifla dédaigneusement.

- Oh misère ! Je pourrais tout aussi bien m'adresser à un répondeur automatique ! (Cette fois, ce fut au tour de Jules de faire les yeux ronds) Je t'ai déjà dit qu'il ne se réveillera pas, déclara-t-il, catégorique.

- Un, quoi ? S'étonna Jules.

- Parce que les répondeurs étaient les inventions les plus bêtes de l’histoire de l’humanité.

- Comment est-ce que vous savez qu'il ne se réveillera pas ? demanda Jules, sans chercher à comprendre cette histoire de répondeur, jugeant que c’était inutile.

Comme le professeur mettait du temps à répondre, Jules enchaina :

- Ce n'est pas la première fois que vous voyez quelqu'un dans cet état, n'est-ce-pas ?

- Non, non c'est vrai. J'ai déjà vu ça. Il y a longtemps, répondit le professeur après un moment.

Le vieil homme était soudain beaucoup plus calme et il regardait Jules avec ce qui ressemblait fort à des regrets et peut être, pensa le jeune garçon, que la légère rougeur ses les joues n'était pas seulement due à de mauvais souvenirs.

Il s'assit sur le trottoir, les genoux pliés devant lui et tapota le sol à son coté pour inviter Jules à le rejoindre.

-Tu sais que madame Johnson t'a raconté qu'elle t'a retrouvé errant tout seul il y a quelques années ? Jules hocha la tête. Il se trouve que c'est la vérité. Seulement ce n'est pas, comment dire, la vérité dans sa totalité.

Jules sentit une boule se former dans le fond de sa gorge. Mais il ne dit rien et continua à écouter ce que le professeur avait à dire.

- Tu ne dois pas t'en souvenir. Tu étais vraiment très jeune, environ dix ou onze ans. Nous n'en étions pas vraiment certains. Et tu étais dans un tel état ! Je ne sais pas exactement ce qui t'est arrivé mais ce qui est sûr et certain c'est que les gens qui t'ont abandonné-là ne se sont pas occupés de toi comme ils l'auraient dû ! Le ton du vieil enseignant était dur, son visage exprimait un courroux que Jules ne lui avait jamais vu et qui l'étonna. Il ne se doutait pas que l'idée que quelqu'un ait pu lui faire du mal puisse à ce point mettre le professeur en colère. Tu avais une plaie sur le crâne et ta peau était si froide que le fait que tu sois toujours en vie aujourd'hui relève du miracle.

C'était douloureux à entendre mais pas vraiment étonnant. Jules s'était attendu à ce que le professeur venait de lui dire, ou à quelque chose du même genre. Maintenant, ce qu'il souhaitait véritablement savoir était comment l'homme sur la chaise à roulettes s'était retrouvé dans le coma et pourquoi le professeur pensait que c'était sa faute.

- L'endroit où vous m'avez trouvé, c'était où exactement ?

- Ça, mon garçon je pense que tu t'en doutes. Tu es allé y faire un petit tour ce matin.

- Attendez un peu ! Comment Madame Johnson aurait pu faire pour traverser la rivière ? Et vous ? J'ai failli me noyer ! Et qu'est-ce que vous étiez allé faire là-bas de toutes manières ?

Il ne lui dit pas qu'ils étaient tous les deux âgées et ralentit par l'arthrite (également par l'embonpoint en ce qui concernait le professeur Abbot) mais le sous-entendu était clair.

- Pff, c'est parce que tu ne connais pas les points de passages sûrs. C’est parce que tu es jeune et bête. Et donc, pour en revenir à ce que je disais, nous t'avons trouvé errant et mal en point alors que nous étions allés nous occuper d'une affaire courante dont tu n'as pas à te préoccuper. Sur ce point, je te dirais simplement que si je dois t'en parler un jour, c'est que les choses auront tellement mal tourné que nous serons certainement dans une situation tellement catastrophique qu'il n'y aura donc plus aucun intérêt à ce que je t'en face le récit.

Jules ne savait pas s’il plaisantait ou si il faisait exprès de dramatiser pour qu'il arrête de lui poser des questions, probablement un peu des deux. Il préférait ne pas envisager la possibilité qu'il puisse être sérieux.

- De toute façon, je ne vois pas ce que vous pouviez faire là-bas, il n'y a personne. C'est vide.

- Comment ça, personne ? Demanda le professeur Abbot d'une voix blanche.

- Tout était désert quand j'y suis allé ce matin. J'ai seulement vu une lumière derrière un carreau. A part ça, il n'y avait pas le moindre signe de vie.

Le professeur sembla être grandement affecté par cette nouvelle. Ses lèvres furent agitées par un léger tremblement et il frotta nerveusement sa montre à gousset. Puis très vite, il se reprit et Jules eu la nette impression qu'il cherchait à lui cacher à quel point ce qu'il venait de dire l'avait affecté.

- Tu étais couvert d’une sorte d’ombre de la tête au pied. Quelque chose de noire et visqueux. Tu en avais partout ! Je dois dire que tu as réussi à donner à Meredith la peur de sa vie ce jour-là. (Jules était certain que non, rien n’effrayait cette femme.)

Il inspecta ses mains et repensa à la drôle de matière noire dont était faite les petites pierres qu'il avait découvertes. Ce pourrait-il qu'il existe un lien entre elles et la substance d'on parlait le professeur ?

- Excusez-moi mais qu'est-ce que c’est ? L’ombre je veux dire.

- Ah ça mon garçon tu devrais le savoir. Comme Jules ne réagissait pas, il enchaina rapidement, non sans avoir levé les yeux au ciel. Tu te souviens de ce que je t'ai dit à propos du minerai, n'est-ce-pas ? Oh, ne fais pas cette tête ! Je sais bien que tu ne m'as pas cru. (Jules s'empressa d'adopter une expression neutre). Pourtant tu vas devoir prendre ma parole pour argent comptant. C'est à partir de cette matière qu'a été fabriqué la nuit elle-même.

- La nuit ? La nuit est fabriquée avec des animaux morts ? S'étonna le jeune garçon.

- Ce n'est pas aussi simple. Et je suis content de constater qu'il t'arrive de retenir ce que je te raconte, même si tu restes persuadé que ce ne sont que des balivernes. La mort est une chose sans âge. Et la nuit, les ombres, sont probablement bien plus anciennes. Quand un animal ou une plante meurent, le plus souvent son corps est recyclé et retourne à la terre d'une manière ou d'une autre en se décomposant. Enfin ça s’était avant. Maintenant come tu le sais, les êtres et les choses qui meurent disparaissent. Toutefois, il pouvait arriver, dans certaines conditions, des conditions mystérieuses il est vrai que des matières organiques continuent à persister dans un état qui ressemble à la vie après que celle-ci les ai désertés. Et plus cela arrive souvent, plus la nuit semble s’étendre. C’est ce qu’on appelle une relation de cause à effet. Bien qu’une démonstration plus rationnelle pour le prouver soit difficile en l’état. C’est comme un cycle infernal qui s’auto-alimente, avant tout était à l’équilibre, maintenant, c’est comme si la lune elle-même, ou quelque chose d’autre, dévorait la lumière plutôt que de la refléter. Le minerai n’est autre que ce qui reste d’une chose qui a vécu, il y a très longtemps, dans les profondeurs de la Terre et y a insufflé de la vie. Une chose qui y survie peux etre encore et d’on certain se serve allégrement pour la prendre ou la distribuer à loisir.

Il hocha la tête bien que ce fut plus pour l'inciter à poursuivre que parce qu'il avait tout compris.

- Le caillou que tu m'as montré tout à l'heure ressemble à un morceau de minerai. C'est étrange d'ailleurs. Il n'y a pas, à ma connaissance, de gisement dans les environs. Enfin, toujours est-il que tu étais recouvert de cette matière étrange quand nous t'avons trouvé. Bien entendu, aujourd'hui il reste très peu de monde qui s'y intéresse. Et elles vivent très loin d’ici.  Mais ces personnes sont dangereuses.  Ce sont des gens qui font aussi le commerce de la mort. L'homme qui est là, dit-il en désignant l'inconnu inconscient sur la chaise, travaille pour une personne de ce genre, à mon humble avis. Une personne qui profite de la misère d’autrui et du déséquilibre des forces naturelles qui régissaient le monde. 

- D'accord, d'accord. Il trouvait que ça n'avait aucun sens mais ne savait pas quoi répondre d'autre. Qu'est-ce qu'il vous voulait ?

- Il se trouve que je compte parmi mes nombreux talents une certaine compétence en géologie et en astrophysique.

Jules ne savait pas ce que ça voulait dire, mais il avait la nette impression que le professeur serait extrêmement vexé s'il le lui faisait remarquer. Il pensait aussi que le pauvre homme aurait eu grande peine à retrouver seul son propre nombril, alors de mystérieux gisements…

- Vois-tu, les gisements de matières premières naturelles n'étaient pas si rares à une époque. Il suffisait de creuser un peu pour en trouver. Mais ce n'est pas une ressource illimitée. C’est un peu comme chercher le squelette de la Terre. Quand il n'y en a plus, et bien, disons qu'il est inutile d'espérer en fabriquer comme par magie. Et il ne doit rester nulle part d'équipement de forage en état de marche pour aller creuser des puits aux quatre coins du monde. Peux être espère t’il faire cracher une montagne ?

Le professeur dut voir l'incompréhension sur son visage puisqu'il ajouta :

- Tout ça pour te dire que les réserves facilement accessibles se sont épuisées et que les autres sont inaccessibles, faute d'équipement adéquate puisque presque toutes les installations de grande envergure ont été détruites à la suite de la chute de notre satellite et des événements qui en ont découlé, tremblements de terre, grandes marées et compagnie. En clair, il ne devrait plus y avoir de possibilité pour personne d'avoir accès aux richesses qui ont de tout temps fait tourner le monde et pourtant, il y a des gens qui ont trouvé le moyen de s'en procurer.

- Est-ce pour ça ils auraient besoin de vous ? Jules trouvait cela un peu gros, même venant du professeur que personne n'aurait qualifié de modeste.

- Exactement. Tu dois te souvenir de ce que je t'ai raconté quand je t'ai montré l'observatoire.

Jules s'en rappelait vaguement. Il avait été plus intéressé par le spectacle qu'offrait le ciel à cet endroit que par ce que le professeur avait pu lui dire. Il le regrettait à présent.

-Ce sont les réserves de la surface qui sont inaccessibles. Celles qui sont en profondeur ne le sont pas. Probablement. Je t'avais dit qu'il y avait quelque chose de mauvais caché quelque part dans les étoiles. Depuis ce soir, je sais que c'est sur la Lune que se trouve la source qu'ils exploitent. J’en suis presque sûr ! C'est pourquoi mes compétences d'astrophysicien et de géophysicien les intéressent, En tout cas, c'est mon avis. Ça ne peut être rien d’autre, non pour sûr, rien d’autre ! C’est pour mon géni qu’il me cherche !

Il était parti dans l’une de ses élucubrations. Jules était presque certain que si ces personnes existaient, elles devaient plutôt chercher le professeur pour une raison comme une veille dette de jeu, ou une querelle personnelle. Mais pas pour aller chercher de la vielle boue sur la Lune au sous la Terre. Puis il réfléchit à ce qu’il venait de dire, il eut une petite révélation.

- Il vous l'a dit ? Comme ça ! Il vous a tout raconté à propos de sa petite conspiration ?! Dit-il en désignant le grand homme inquiétant, la tête penchée vers l'arrière et toujours aussi immobile. Son étonnement venait du fait qu'il lui paraissait improbable qu'un homme de main ait pu révéler une information aussi capitale si facilement.

- Et bien, oui. De toute évidence il semblait persuadé de réussir à me convaincre de le suivre pour je ne sais quelle raison. Tu l’as mis K.O avant qu’il ait terminé sa tirade. C'est malheureusement ce à quoi sont habitués ceux qui usent du chantage et de l'intimidation pour arriver à leur fin. N'oublie pas ça. Il semble qu'ils aient rencontré des problèmes avec, et bien, une sorte de problème technique. Dans un endroit d’où il n’a pas voulu me révéler l’emplacement. D’ailleurs, je t’aurais été grée d’avoir attendu qu’il l’ait fait avant ta petite intervention ! Une histoire de « refus de la terre » un non-sens, mais cet homme est de toute évidence un idiot. Son employeur a pensé à moi pour trouver une solution. Mais je ne vois absolument pas de qui il peut s'agir.

Sauf que c'était un mensonge. Il avait clairement entendu la conversation entre les deux hommes.

- Lui avait l'air de vous connaitre. Il a dit « Je crois savoir que vous le connaissez lui ». Ça veut dire que la personne qui a envoyé cet homme est quelqu'un que vous aviez déjà rencontré.

Le professeur, qui était toujours assis sur le trottoir, parut soudain extrêmement mal à l'aise. La conversation qui avait jusque-là ressemblé à une leçon informelle était sur le point de prendre une tournure désagréable. C'était en tout cas l'impression qu'avait Jules. Le vieil homme se dandina sur son séant et lissa les jambes de son pantalon à rayures avant de reprendre.

- Malheureusement j'ai rencontré de très nombreuses personnes au cours de ma vie et je suis loin de me souvenir de la moitié d'entre elles, rouspéta le vieux professeur en gesticulant des deux bras. J'ai peut-être rencontré cet homme, mais si je n'ai pas eu connaissance de son identité, je ne vois pas comment j'aurais fait pour me souvenir de lui. Je suis quelqu'un qui a d'autres choses à faire que de garder en mémoire les visages, les noms et la biographie de tous les badauds insipides et sans intérêt qui croisent sa route.

Il s'était emporté avec une force qui avait surpris Jules. C'était surprenant quand un simple « Non, je ne sais pas qui cela peut être. » aurait été plus convaincant.

-  Je te l'ai dit. Je ne sais pas qui il est. Tu as ma parole que si je le savais, je te le dirais. Et une fois de plus, c’était un mensonge. De cela Jules était certain. 

 

 

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