La prospérité puis la chute de l'empire originel

Par Tellus

Débarrassé de la menace nordaléenne, l'empire sakase prospéra pour de nombreux siècles. Les comptoirs commerciaux en mer Centrale furent promptement réinvestis et le trafic maritime reprit de plus belle, comme si cette guerre désastreuse n'avait jamais eu lieu. Deux cent ans après la dernière migration des Nordaléens par-delà les montagnes d'Heru, en 4500 a-crH, l'empire avait absorbé toutes les pertes humaines et matérielles et atteint une vitalité exceptionnelle. Proche de son apogée, son influence rayonna vraisemblablement jusqu'en mer du Filigard à l'ouest, et jusqu'aux montagnes d'Hypériant à l'est, soit partout où la plaine et les fleuves pouvaient porter ses représentants. Même l'île d'Orcadie, pourtant bien éloignée de son bassin historique, fut découverte, abordée puis occupée par des visiteurs venus du Cyclade.

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Les Sogdaanes harcelés n'eurent d'autres choix que de reculer sans cesse et toujours. Dans un premier temps, ils entrèrent en résistance sur les hauteurs par-delà le fleuve des Esprits. Ils subirent de nombreuses pertes et furent contraints de remonter vers le lac des Légendes, où ils rencontrèrent les Barbares, groupe ethnique distinct mais néanmoins apparenté aux Nordaléens. Mais l'empire était partout. Les Sakases ne tardèrent pas à atteindre ce territoire isolé, et à exiger des autochtones l'anéantissement de la tribu impie. Acculés sur les contreforts des montagnes Vertigo, les Sogdaanes décimés firent alors le choix difficile de se disperser. La tribu disparut définitivement, morcelée en de multiples groupes fugitifs. Le souvenir même des Sogdaanes se perdit dans les méandres de l'histoire, bien que mon clan en conserva la mémoire jusqu'à aujourd'hui. Vers 4150 a-crH, celui-ci errait dans les terres sauvages du nord des Terres du Partage. Il était dirigé par Paarsimaq le Pauvre, lointain descendant de Imagazoas le Fondateur et donc mon ancêtre direct.

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L'empire sakase originel marqua ainsi de son empreinte tout le continent. Les Dragons refluèrent définitivement, vers les montagnes naines au sud et vers leur territoire actuel au nord-ouest, malgré quelques épisodes de riposte fameux. À la fin du cinquième millénaire a-crH, Parthénis comptait plusieurs centaines de milliers d'habitants, soit plus qu'elle n'en compte actuellement. La mer Centrale grouillait de navires marchands, et aucun danger ne semblait pouvoir menacer la prospérité de l'empire. Sauf un, qui n'était pas sans rappeler de bien mauvais souvenirs aux sakases de tout horizon...

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En effet, les peuplades barbares attirées par les richesses de l'empire se massaient de plus en plus sur les frontières. Mon clan garde le témoignage de profonds changements climatiques qui furent probablement à l'origine de cet afflux de populations. La situation fut contenue pendant plusieurs décennies et quelques combats sporadiques eurent lieu sans grandes conséquences. Mais en toute fin du cinquième millénaire a-crH, une vague barbare sans précédant enfonca l'empire sur de multiples fronts. Celui-ci céda quelques comptoirs dès 4100 a-crH. Les provinces de l'empire tombèrent finalement les unes après les autres, en commençant par l'ouest de la mer Centrale, abandonné aux barbares vers 4050 a-crH.

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Cette invasion soudaine signa la fin de l'errance du clan Imagazoas. Rôdant dans le nord des Terres du Partage, Paarsimaq le Pauvre et les siens descendirent vers le fleuve Blanc avec des populations barbares possiblement converties à la foi de Bâlâ Seh. Deux générations plus tard, Faarzimaq le Chauve, petit-fils du Pauvre et nouveau chef du clan, atteignit la boucle du Cyclade et lia son destin à celui de Klenhauld la Louve, princesse nordique fascinante de volonté et d'énergie. Elle et ses troupes se battaient furieusement au cœur de l'empire, et ne semblaient pas être intimidés par les puissantes cités sakases où l'empereur concentrait ses troupes. Ceux de mon sang accompagnèrent les assauts barbares, avec l'espoir de mettre un terme à des siècles d'exil.

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À cette époque, Les femmes barbares guerroyaient tout autant que les hommes, ce qui ne manqua pas de choquer les Sakases. Tous montaient à l'assaut sans grande cohérence, ne semblant pas obéir à un roi mais à de multiples chefs de tribu, ou cheffes comme Klenhauld la Louve. Les mœurs de ces guerriers et guerrières étaient certes bien moins bestiales que celles des Nordaléens et ils n'étaient pas accompagnés de créatures sauvages, et pourtant, leur ardeur au combat n'avait rien à envier à leurs lointains cousins.

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Klenhauld la Louve réussit là où les Nordaléens avaient échoué. Aux alentours de 4000 a-crH, après plusieurs années de luttes intenses, elle entra en conquérante, arme à la main, dans le palais impérial de Parthénis pendant que sa tribu pillait la ville avec rage. La louve fut toutefois reconnue comme étant d'une grande bienveillance malgré sa férocité et sa sévérité légendaires. L'autorité qu'elle exerça sur son peuple permit de sauvegarder les principales institutions et d'épargner les populations sakases. Sans aucun doute, elle contribua grandement au processus futur qui vit les Barbares s'assimiler à la culture sakase.

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Le clan Imagazoas n'eut pas cette clémence. Lorsque Faarzimaq le Chauve entra dans la capitale à la suite de la Louve, il pourchassa fanatiquement les érudits du Mâz-habi puis les mit à mort de façon cruelle par un emmurement ritualisé. Il est toujours surprenant de constater que les trois fléaux sont à l'œuvre en toute circonstance, même lorsqu'il s'agit de les repousser... La caste responsable de la perversion des âmes sakases disparut ainsi brutalement. Sa vengeance accomplie, le Chauve reprit le chemin de la guerre aux côtés de la Louve, car l'empire était toujours debout malgré la chute de Parthénis.

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L'empereur avait en effet déplacé sa cour à Cybère, dernière cité impériale encore debout. On retrouva encore Klenhauld la Louve et Faarzimaq le Chauve, non rassasiés, sur ce nouveau terrain de jeu ; mais la princesse périt au combat avec une partie de sa tribu face aux redoutables tribus semi-nomades des plaines du sud. Il est dit que mon aïeul ne s'en remit jamais, car il disparut à son tour dans des circonstances troubles. Cependant, le répit fut de courte durée pour les Sakases.

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Vers 3900 a-crH, soit un siècle après la chute de la capitale, les peuples du sud cédèrent aux sirènes de Izoas le boiteux, fils bâtard de Faarzimaq le Chauve et - probablement - de Klenhauld la Louve. L'homme leur promit un retour à une vie nomade authentique, libre et hermétique à toute influence civilisationnelle, conformément à l'enseignement de Bâlâ Seh. Cybère déposa les armes et offrit la tête du jeune empereur aux Barbares. Ce fut, cette fois, la fin définitive de l'empire sakase originel et le début d'une longue période de troubles. Cet épisode sera interprété bien plus tard comme un acte de haute trahison et de lâcheté par le peuple de Parthénis, lequel continua à entretenir la mémoire de l'empire pendant de nombreux siècles. La rivalité entre les deux cités trouve ses germes dans cette plaie béante qui marqua la disparition de la plus brillante civilisation que les Terres du Partage aient connu.

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