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Par Jamreo

— À ton avis, à quoi elle pense ?

Jade contemplait le plafond. Elle ne paraissait pas se rendre compte de la présence de Simon et Neve, plantés de chaque côté du lit.

— Aucune idée. On ne sait jamais avec les psychotiques.

— C’est peut-être à cause de Jules…

Neve lui fit signe de se taire et Simon obéit, contrit.

Cette nuit-là, Jules avait été retrouvé poignardé par trois fois dans la région pectorale. Heureusement, Ravel l’avait vite trouvé et avait pu appeler les secours à temps. Ses hurlements et suppliques avaient réveillé la moitié de la clinique avant que Brisebane, un bonnet de nuit enfoncé jusqu’aux oreilles, n’arrive à sa rescousse pour repousser les vagues d’ados curieux. Ils n’avaient pas osé déplacer l’infirmier touché, de peur d’aggraver ses blessures ; les pompiers salueraient d’ailleurs plus tard le réflexe.

Les hommes en bleu avaient chargé Jules dans le camion. Les patients, qui n’étaient pas retournés dans leur chambre malgré les exhortations du directeur, s’étaient massés aux fenêtres pour chaperonner le cheminement du convoi. Le parc avait clignoté de bleu et de blanc, la sirène stridente en avait ébranlé la terre ; puis, à mesure que les pompiers s’éloignaient, le calme plat de la nuit était redescendu, comme un voile, sur le Laurier-noble.

Qui avait tenté d’assassiner Jules Krik ? Comment, et pourquoi ? Des questions que chacun avait en tête ce matin-là, y compris les pensionnaires. Les témoins de la scène avaient tôt fait de la raconter aux autres. On aggravait les faits pour plus de sensationnalisme et, quelques heures seulement après les faits, les théories les plus loufoques circulaient sur cette affaire. Inconscient, Jules n’avait évidemment rien dit. Ravel, interrogé par ses collègues et les docteurs, ne leur avait quasiment rien appris. Il avait entendu quelqu’un s’enfuir, mais avait préféré rester près du blessé. Plus tard, en remontant le couloir en question, on y avait trouvé un couteau ensanglanté.

Cette fois, Dominique Fèvre avait insisté pour qu’on contacte la police. Brisebane n’ayant pas trouvé de contre-argument convaincant, on attendait sous peu l’arrivée d’un inspecteur.

Depuis qu’on avait constaté son absence au petit-déjeuner et qu’on l’avait découverte là, allongée dans son lit et les yeux fixés sur le plafonnier, Jade n’avait pas bougé d’un millimètre, excepté pour cligner des paupières. On avait voulu lui parler : rien. On avait tenté de la soulever : rien non plus. Elle n’en était pas à sa première crise de catatonie ; pourtant, c’était toujours aussi bouleversant à voir. Simon ignorait si ce genre d’état nécessitait un élément déclencheur. De là à songer que Jade avait quelque chose à voir avec l’agression…

Autre détail curieux, elle présentait des coupures sur les deux jambes. Neve et Simon les avaient désinfectées et bandées, mais des coquelicots d’hémoglobine s’étaient ouverts sur les draps pendant la nuit, et le jeune homme avait du mal à en détacher son regard.

Le boîtier à sa ceinture bipa, imité par celui que Neve gardait dans la poche.

— La police est sans doute arrivée. Je te l’envoie ?

Elle s’éclipsa sans lui laisser le temps de répondre. Il regrettait de ne pas avoir réagi en premier. Le tête à tête avec la gamine lui fit froid dans le dos et dura si longtemps qu’il fut presque étonné de ne pas voir, par la fenêtre, le soleil redescendre vers l’horizon.

— Pardonnez-moi ?

L’infirmier pivota pour découvrir, dans l’encadrement de la porte, un gros homme à l’air affable. Une femme plus jeune en uniforme l’accompagnait ; elle affichait une expression butée et fusilla Simon du regard dès qu’elle le vit.

— Bonjour…? débuta-t-il, incertain.

— Nous sommes de la police. Jérémiah Melon, inspecteur, se présenta-t-il en sortant une carte de sa poche de poitrine.

Simon fit rapidement le lien entre le visage joufflu sur la photo et la réplique grandeur nature devant lui.

— Et voici ma coéquipière, la brigadière Isaura Lima, ajouta le policier.

— Simon Coleferd, répondit l’infirmier avec plus de chaleur. Vous êtes là pour… pour mon collègue qui a été attaqué ?

— En effet. On nous a dit que cette jeune patiente adoptait un comportement étrange depuis l’incident. J’aimerais lui parler. Comment s’appelle-t-elle ?

— Jade Leroy. Mais je ne sais pas si...

Une respiration douloureuse se fit entendre dans le couloir ; quelques secondes plus tard, Brisebane déboula dans la chambre, pantelant.

— Ne… commencez… pas… sans moi, ahana-t-il.

Comme Simon allait partir, le directeur le retint par le bras et se pencha pour lui souffler :

— Nous ne serons pas trop de deux.

Le jeune homme lança un regard embarrassé à l’inspecteur, qui n’avait pas perdu une miette de l’échange mais ne semblait pas offensé.

— Vous n’en tirerez… pas grand-chose, avertit Brisebane, dans un dernier élan. Elle est dans... un état vé… gétatif...

Melon ne fit pas signe qu’il avait entendu. Jetant un œil critique aux taches de sang sur la couverture, il s’approcha du lit. Sa collègue brandissait déjà calepin et stylo.

— Bonjour. Jade, c’est bien ça ? fit Melon d’une voix douce.

La petite ne broncha pas. On aurait entendu une mouche voler. Dans sa candide ignorance, Simon aurait cru que le policier n’abandonnerait pas là. Toutefois, la réaction de l’inspecteur Melon fut spectaculaire. Les cuisses contre le sommier, courbé vers le visage vacant de l’adolescente, il pâlit brusquement. Un crucifix s’était extirpé de son col et pendouillait dans le vide ; il l’attrapa dans sa paume et le serra fort.

— Hé chef, tout va bien ? s’inquiéta Lima.

Il leva les yeux et fourra pensivement son pendentif sous sa chemise, sans y détacher sa main.

— Je… je… veuillez m’excuser...

Simon s’écarta pour le laisser passer. La brigadière ne tarda pas à le suivre. On entendit des chuchotements pressés, qui s‘effacèrent à mesure que les deux policiers s’éloignaient.

— Eh bien, qui eût cru qu’une fluette adolescente aurait raison d’un homme robuste comme celui-ci, plaisanta le directeur.

L’infirmier sourit, même s’il n’avait pas du tout envie de plaisanter.



 


 

Jérémiah Melon venait de sortir dans le parc, sous les yeux médusés du personnel. Chose rare, il réussissait à distancer sa jeune collègue tant son désir d’oublier la chose qu’il avait vue dans cette maussade chambre de clinique était grand. Jamais dans sa carrière il n’avait été si choqué par un témoin… ni même un suspect… et pourtant, elle n’avait rien dit. Elle n’en avait pas eu besoin. Un choc cosmique, semblable à une salve de courant électrique, avait secoué le policier. Un goût de sang et de fruit pourri par la chaleur lui avait empli la bouche, il s’était mis à trembler.

Le soleil perça les nuages épars dans le ciel et tomba sur les environs, rehaussant brusquement le bleu translucide du laurier qui infestait le site comme un parasite vorace. Mal à l’aise dans son costume, Melon se sentit suant et sale. Il pressa le pas.

— Chef ! Attendez-moi, au moins !

Melon hésita, se retourna à demi pour voir Isaura Lima arriver en courant. À son expression interrogatrice, il répondit le plus fermement possible :

— Nous rentrons au poste.

— Quoi ? Comment ça ? Hé ! Regardez-moi bien en face, pour voir !

Une colère sourde monta en lui et il faillit la rappeler à l’ordre ; mais, découvrant le visage sévère de sa subordonnée et ses yeux noirs qui le fusillaient, il se retrouva comme un enfant rabroué et baissa le nez vers ses chaussures. L’épouvante frappait fort dans sa poitrine, et il sut que jamais, jamais il ne pourrait l’expliquer convenablement. Sa main s’accrocha à son col, en quête du motif conciliant de la croix. Il demeura muet.

— Et l’enquête ? tenta Lima. On peut pas tout laisser tomber. On vient à peine de commencer, même.

Il fit non de la tête, ce qui déclencha une nouvelle colère chez la jeune femme. Elle avait raison de le bousculer. Melon souhaita presque que ses invectives lui fassent entendre raison… mais non, à la simple évocation de la fille malade étendue sur son lit, et de ce qui sommeillait à l’intérieur de son corps, il fut pris de vertige. La solution la plus logique, à cet instant, était de fuir.

Arrivé au parking, il déverrouilla sa vieille Renault 12 de service et se tassa derrière le volant. Le siège en cuir réchauffé par le printemps l’engloba dans un cocon relaxant. Lima s’installa sur le siège passager. Retranché dans son rôle de chef, endossé comme une protection, il leva une main pour l’empêcher de parler. Si elle ne dit rien, l’irradiation indignée de son regard le fit flancher.

— Fais-moi confiance, explosa-t-il. Fais-moi confiance. Nous reviendrons bientôt… mieux préparés.

Le désaccord et la désapprobation de Lima pesaient toujours lourd sur sa tempe. En quête désespérée de son pardon, et de sa propre dignité, il rencontra ces yeux enflammés et y accrocha son regard bleu, dans une dernière tentative de l’adoucir. Lima parut un peu bousculée par la vulnérabilité dans laquelle son chef se mettait volontairement.

— OK, céda-t-elle de mauvaise grâce. Mais va falloir que vous m’expliquiez… Soulagé, Melon lui en fit la promesse, puis il chaussa ses lunettes de soleil et mit le moteur en marche.


 



 

Jade marchait depuis longtemps, des heures sans doute, mais le bâtiment semblait toujours aussi lointain. Il la narguait depuis là-haut, dans son écrin de verdure flamboyante, comme un mirage.

Une vision de plus à son compteur.

La jeune fille était à bout de souffle. La montée lui meurtrissait les mollets. De la sueur ruisselait sur ses joues et macérait au creux de ses membres, sous son pyjama devenu collant. Même la forêt se faisait moins accueillante : des moucherons se pressaient contre son visage pour y butiner le nectar de transpiration, et les oiseaux ne chantaient plus. L’air s’était réchauffé tant et si bien qu’elle avait l’impression, en inspirant, de s’étouffer sur une matière solide.

Cependant, pas question d’abandonner. Son instinct lui martelait que s’arrêter, ne serait-ce que pour faire une pause, aurait des conséquences catastrophiques. Le rêve virait à l’enfer ; passé son bien-être premier, elle donnerait tout maintenant pour retrouver ses pénates au Laurier-noble. Déjà, le souvenir de ce qui s’y était déroulé s’effritait et se minait de trous. Seules des images éparpillées, d’autant plus troublantes qu’elles n’avaient pas de lien, lui revenaient en boucle. La nuit, une bouteille de grenadine, Jules, la lune qu’elle apercevait bien dodue par une fenêtre. Rien qui n’ait franchement de sens.

Jade déboucha sur une clairière, striée de rayons qui ouvraient des étoiles dans le sol mousseux. Elle ralentit l’allure, appréciant de ses pieds nus la douceur végétale, fraîche et légèrement humide. À quelques mètres l’attendait une trouée de soleil plus large. Elle y voyait déjà la poussière danser au ralenti, suspendue dans l’air. Quand Jade franchit la limite entre ombre et lumière, une image s’imposa à elle depuis le bout de ciel visible entre les branches : Neve, penchée sur elle, depuis sa chambre à la clinique. Jade fit halte. Elle se demanda si ce regard expert pouvait vraiment la voir là où elle était tombée.

Un bruit la fit tressaillir. Du coin de l’œil, elle aperçut une forme vaguement humaine - pas tout à fait - se faufiler entre les troncs au bord de la clairière. Le sol tremblotait, comme remué en profondeur par cette présence incongrue. Jade comprit en un éclair pourquoi la chose était là : elle s’était arrêtée, oubliant toute prudence, remisant son instinct qui lui dictait de continuer sa route. Elle avait commis l’irréparable, et la créature cachée derrière les arbres, à peine soulignée dans la pénombre de chlorophylle, impossiblement hybride, avançait maintenant vers elle en bousculant toujours plus la terre. Une lueur guerrière perçait dans son regard aux pupilles obliques, seul élément visible de son visage.

Jade fit volte-face et se mit à courir. La panique la soulevait presque, et elle rasait à peine le sol. Un air à la fois chaud et froid lui fouettait les joues et, derrière, rumeur incertaine, le grondement de la bête lui collait aux basques. Pendant sa course, d’autres images se dessinaient devant elle et se débinaient les unes après les autres en une valse hallucinante : un plafond blanc, un crucifix en métal brillant, des ombres humaines qui glissaient, comme des reflets sur une eau vierge. Perdue entre deux mondes, engluée dans ces délires qui ne venaient pas d’elle mais que l’extérieur lui faisait subir, jusqu’à sentir un goût de bile nauséeuse à la base de sa langue, Jade courait pour sauver sa vie. Jamais ses maigres années d’abandon et de marginalité ne lui avaient paru si douces et chaleureuses ; le simple fait d’exister, si longtemps dénigré, voire maudit, s’élevait confusément au rang de miracle ou de folie bienfaitrice.

Le sol ne tremblait plus. Les genoux flageolants, Jade faillit s’arrêter une seconde fois, mais le réflexe atavique de peur l’obligea à continuer. Cependant, elle était exténuée et perdit peu à peu de la vitesse – rien de grave, car la chose avait renoncé à la courser. Un rire onctueux et riche fendit la distance pour l’envelopper de la tête aux pieds, ainsi que ces paroles, caresse autant que poison :

— Tu ne m’échapperas pas indéfiniment, ma belle.

Et le rugissement d’une lionne fit chanter la frondaison des arbres.

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Liné
Posté le 30/08/2022
Je suis la pire lectrice du monde. Je viens, je commente, je repars, les années passent, je reviens, je commente, je repars... Bref. Autorisation de me fouetter : accordée.

Ceci dit, j'ai eu peu de mal à me reglisser dans cette histoire. Je vais continuer ma lecture pour mieux me ressaissir de l'intrigue (et éviter de dire n'importe quoi dans ce commentaire), mais je suis très heureuse de retrouver cette ambiance, ces persos, ces mystères... ! Et puis dans ce chapitre je trouve ça assez intelligent de nous faire un peu poireauter, le temps qu'on perçoive les questionnements et même les peurs des autres personnages, avant de revenir à Jade.

A très vite !
GueuleDeLoup
Posté le 20/09/2021
Haha je le savais !
Pardon pour ce commentaire tout à fait ridicule. Bon je pense que j’aurai tout terminé ce soir et j’ai bien hâte de connaitre les dernières révélations, mais en tout cas j’avais bien deviné pour le fait que Jade était bien Leroy et qu’elle mélange bien la réalité et ses croyances. Enfin je crois, on ne sait jamais avec toi ^^.
Jamreo
Posté le 15/02/2022
Salut Loup : Vraiment désolée d'avoir tant tardé à te répondre... saleté de boulot T-T
Merci en tout cas pour ton commentaire, et pour ta lecture de cette histoire, ça fait chaud au coeur :DD (et en passant, belles déductions ! ;D)
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