Chapitre 11

Par !Brune!

Le groupe avançait lentement dans l’ombre de la montagne. La chaleur croissante accablait les marcheurs qui sentaient leurs muscles se durcir à chaque pas. Lorsque la colonne ralentissait, des haltes s’improvisaient sur les conseils d’Estelas qui guettait, prudente, le moindre signe d’affaiblissement. Nulle parole n’était échangée durant ce court moment de répit où les langues autant que les esprits semblaient paralysés par l’effort. Avec soulagement, Marguerite constata néanmoins que les combinaisons remplissaient leur office  ; bien que la température frisât les quarante degrés Celsius, aucun d’eux ne présentait de graves symptômes de déshydratation.

Un grondement sourd au-dessus de la crête l’arracha soudain à ses réflexions. Plusieurs membres du groupe levèrent la tête, alertés eux aussi par la rumeur qui vibrait comme un gigantesque bourdon derrière les cimes rocailleuses d’Alhezte. Au sommet de la montagne, un lourd et monstrueux nuage se déployait lentement, donnant aux escarpements de jaune paille la couleur du sable mouillé. Le paysage s’obscurcit rapidement, puis un violent éclair transperça les volutes grises dans un claquement furieux. L’instant d’après, le déluge s’abattait sur les explorateurs.

La pluie tombait forte et drue, formant un rideau si dense que nul ne voyait au-delà d’un mètre. Le bruit assourdissant couvrait les ordres de Charcot qui exhortait les soldats à se rassembler autour des traîneaux pour protéger les vivres. Owen attrapa la main de Leïla et l’entraîna vers une saillie rocheuse qu’il se souvenait avoir aperçue à trois ou quatre mètres de distance. Il espérait que Milo, en les voyant rebrousser chemin, leur emboîterait le pas. La tête rentrée dans les épaules, les deux adolescents coururent à l’aveugle, longeant le mur de calcaire duquel tombaient des conglomérats de terre et de roche que la pluie diluvienne décrochait par fragments.

— Aïe !

Leïla s’arrêta brusquement, une main couvrant son front ensanglanté.

— Faut pas rester là ! Dépêche-toi !

Owen agrippa la jeune fille sans ménagement et ils repartirent, en veillant à s’écarter suffisamment de la pente pour ne pas recevoir de débris. Ils virent bientôt la protubérance se dessiner à travers l’épaisse voilure que tissait l’averse. Galvanisés, les adolescents se précipitèrent vers l’abri où ils s’accroupirent de concert, le dos collé à la paroi, les genoux repliés sur la poitrine. Owen se tourna vers le visage de son amie afin d’examiner la blessure. De sa poche, il tira un mouchoir avec lequel il tamponna doucement la plaie.

—  Ça ira… C’est juste une éraflure.

— Tu plaisantes ! Je pisse le sang !

— Le cuir chevelu saigne toujours beaucoup. C’est impressionnant, mais c’est pas grave. Fais-moi confiance.

Owen sourit à l’adolescente qui répondit par une moue comique.

— J’espère au moins que j’aurai une belle cicatrice !

L’auvent naturel sous lequel ils avaient trouvé refuge était constitué d’une longue galette de roche dont la hauteur n’excédait pas un mètre : impossible pour les deux échappés d’y tenir debout  ! Cependant, Owen jugea que malgré son étroitesse, l’endroit pouvait accueillir quelques personnes de plus. Nerveux, tendu, il scruta les alentours dans l’espoir de voir apparaître Milo et la fillette, mais il ne perçut que des éclats de voix qui s’évanouirent aussitôt dans la tourmente.

— Où sont-ils passés ? s’exclama-t-il avec irritation, les yeux braqués sur le mur de pluie qui n’en finissait pas de tomber.

En effet, l’orage ne faiblissait pas. Du sommet dévalaient maintenant presque en continu des agrégats de sable et de pierre qui venaient s’échouer au pied de la montagne dans un grondement furieux. Tapis au fond de leur tanière, les jeunes gens gardaient le silence, claquemurés dans leurs pensées quand le visage ruisselant de la petite surgit tout à coup devant eux. Le regard fébrile, elle saisit vivement le bras d’Owen et tira de toutes ses forces pour lui intimer de la suivre. Désarçonné, le garçon résista un instant avant de réaliser que Milo n’était pas avec elle. Il était arrivé quelque chose ! Aussitôt, il bondit de sa cachette et, talonné par Leïla, il courut derrière l’enfant.

Leur compagnon, une joue à terre, gisait à quelques mètres à peine de l’endroit où ils avaient trouvé refuge. Des rochers gros comme des parpaings jonchaient le sol, éparpillés autour de Milo dont la jambe droite était coincée sous les gravats. Owen s’agenouilla et lui saisit le poignet afin de vérifier son pouls : il battait. Leur copain avait perdu connaissance, mais il était en vie ! Owen essuya rapidement le magma de terre mouillée qui couvrait le visage de son ami, puis demanda à Leïla de l’aider à le dégager. Sous les débris apparut un bloc de granite qui immobilisait la jambe, de la rotule à la malléole.

— Leïla, viens m’aider ! Le bloc est trop lourd ! Toi… dit-il en s’adressant à la petite, reste au chevet de Milo !

Les adolescents se placèrent de part et d’autre du rocher et le soulevèrent d’un commun accord, après avoir compté jusqu’à trois. L’action réveilla Milo qui hurla de douleur. Incrustée dans la marne, la cheville formait un angle bizarre avec les os de la jambe ; Leïla ne put réprimer un haut-le-cœur.

— On peut pas le bouger ! Regarde sa cheville !

— Leïla ! Ici, c’est trop dangereux ! Tu vas m’aider à le transporter. On va le mettre à l’abri, le temps que l’orage cesse. Après, on avisera.

Leïla, démunie, accepta sans broncher les injonctions d’Owen pendant que celui-ci positionnait délicatement son camarade sur le dos.

— On va te tirer de là, mon pote ! Ça va aller ?

Le pauvre Milo opina du chef, un pâle sourire aux lèvres. Sous le masque de boue que la pluie lézardait, le teint était livide, les yeux marqués de larges cercles mauves. Owen s’immobilisa, effrayé tout à coup à l’idée de faire mal. Comme s’il avait deviné ses pensées, Milo murmura, les dents serrées :

— Vas-y !

Aussitôt, Owen cala un de ses bras sous les aisselles du garçon, plaça l’autre dans le creux des genoux et ordonna à Leïla de soutenir l’articulation brisée. Comme pour le bloc de pierre, ils comptèrent jusqu’à trois pour soulever dans un même élan le corps de leur compagnon qui cria avant de s’évanouir à nouveau. Owen en profita pour enclencher la marche vers l’abri, guidé, sous les trombes d’eau, par la fillette dont les doigts menus agrippaient sa combinaison de survie.

Comme des automates, ils franchirent les quelques mètres qui les séparaient de l’auvent, déposèrent Milo contre la muraille et alignèrent leurs sacs à dos afin de le protéger de la pluie. Puis, ils attendirent, en tremblant, que l’orage cesse. La petite, visiblement émue, s’était agenouillée près du garçon et lissait doucement les mèches rebelles que l’averse avait collées sur son front. Son visage était aussi livide que celui sur lequel elle se penchait avec une inquiète affection. Milo était revenu à lui, mais la douleur le laissait coi, les joues creusées, le corps figé. Lorsque Leïla avait tenté de lui faire boire un peu de tisane, affichant une espièglerie de façade, le jeune homme avait voulu donner le change ; cependant, le mal était trop vif pour lui permettre d’ironiser sur son triste sort. Il avait alors fermé les yeux et s’était abandonné aux mains caressantes de l’enfant, priant pour qu’elles apaisent ses souffrances.

 

Appuyé contre la luge qu’il avait réussi, avec l’aide de Quertin, à préserver d’une grosse chute de pierres, le commandant estima à sept ou huit les personnes qui étaient sorties indemnes du glissement de terrain. Attrapant ses jumelles, il entreprit d’identifier les rescapés, éparpillés par petits groupes autour des amas rocheux qui encombraient la route. La pluie drachante, dure, l’obligeait à plisser les yeux et pour se protéger, il rabattit énergiquement la capuche sur son front. Il reconnut une partie de son escadron ainsi que deux des trois scientifiques, mais ne releva aucune trace des enfants. Avec angoisse, il scruta, à nouveau, les décombres devant lui ; dressées comme des antennes, les ossatures métalliques des luges perçaient les gravats sous le ciel d’ardoise, tandis que des lambeaux de mylar, des déchets de toutes sortes se laissaient emporter au loin par l’averse et le vent. Charcot se pressa la tête entre les mains, en proie soudain au découragement ; l’éboulement n’avait pas seulement provoqué la disparition d’une partie de son régiment ; il avait également anéanti deux conteneurs, représentant près de six mois de vivres. Cette mission s’annonçait décidément très mal…

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Claire May
Posté le 22/08/2023
Bonjour Brune,
Belle péripétie que cet orage soudain et dévastateur ! L'ambiance et le danger sont bien rendus, et on tremble avec les personnages. Le climat est tellement imprévisible qu'il en devient un acteur clé de ton histoire, c'est super !
Bon, j'espère que la cheville de Milo va se remettre droite, sinon ça va devenir compliqué de garder le rythme ! Ou on le met sur la luge et Petit Chien tirera ? J'ai des doutes..
A très vite :D
!Brune!
Posté le 23/08/2023
Hello Claire,
Je suis heureuse que ce chapitre t'ait plu ! Sympa l'idée de faire tirer la luge par Mouche ;-)
À bientôt
Claire May
Posté le 23/08/2023
Mouche ! Haha (mon lapin s'appelle Mousse)
Eska
Posté le 16/01/2023
Bonsoir Brune,
Quelle tempête ! On est emportés sous ce déluge imprévu et la cohorte de dangers qu'il apporte. J'aurais presque eu envie que tu prennes encore plus ton temps pour amener cette menace, distiller son appréhension. Ce n'est toutefois que de la gourmandise !

Tu nous laisse avec une équipe éparpillée et dans une terrible situation, surtout pour Milo. Dans le monde que tu décris, une telle fracture sonne comme une funeste sentence !

J'ai lu ton chapitre d'une traite, à par un petit s oublié à "claquemurés" da
Eska
Posté le 16/01/2023
Aïe, fausse manip, je reprends :
J'ai lu ton chapitre d'une traite, à par un petit s oublié à "claquemurés" dans la phrase suivante :
"Tapis au fond de leur tanière, les jeunes gens frissonnaient en silence, claquemuré dans leurs pensées quand le visage ruisselant de la petite surgit tout à coup devant eux."

Pour le reste, rien à redire, c'est toujours aussi prenant et agréable à lire !
!Brune!
Posté le 17/01/2023
(⁠θ⁠‿⁠θ⁠)
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