Chapitre 5 : Deux frères

Par Isapass

Abzal

 

Abzal Kellwin, le frère cadet du roi — demi-frère, en réalité — contemplait la masse imposante du Mont de Cordelle hérissée de hautes tours de guet tandis qu’il revenait vers la capitale. Au centre de Tercebrune, région de collines basses et de plaines, ce gigantesque cône granitique aux arêtes saillantes détonnait dans le paysage aux courbes douces. Comme à chaque fois, Abzal se plut à imaginer qu’un géant distrait l’avait oublié là, après l’avoir arraché à une chaîne montagneuse. Si insolite qu’il soit, le pic symbolisait le retour au bercail et sa vue le ravissait. La campagne offrait des plaisirs appréciables dont il profitait volontiers, mais pas autant que la capitale qui lui manquait vite.

Le Mont de Cordelle était coupé net par un à-pic contre lequel la cité royale se déployait en éventail, tournée vers le soleil. Les artères principales montaient en pente douce depuis les portes pour se rencontrer au château des Cimiantes adossé à la falaise. Les voyageurs venant du sud pouvaient contempler le tableau de très loin. Pourtant, Abzal préférait arriver par le nord, car la ville se révélait peu à peu, avec la coquetterie d’une maîtresse qui se laisse admirer tandis qu’elle ôte un à un ses habits. Cette fois encore, Terce offrit ses atouts en spectacle à ses regards appréciateurs, à mesure qu’il contournait la montagne. D’abord la traîne de ses faubourgs qui s’éparpillaient dans la plaine. Le soleil sur les eaux de la Carenfère — le fleuve qui enlaçait la ville dans une de ses grandes boucles de serpent — parait les bas quartiers d’un long sautoir d’argent. Puis la galante lui livra l’ourlet de ses murailles et les volants de ses jardins en étages alors qu’enflait la rumeur de ses rues fourmillantes. Enfin, quand il passa l’à-pic du mont, elle dévoila la dentelle des tours effilées du château enrubannées des bannières bleu et or de Cazalyne et de celles de Tercebrune, grenat et bronze. Avec un frisson de plaisir, il inspira goulûment les effluves lourds de la cité comme s’il plongeait le nez dans le cou d’une amante. Il n’était jamais déçu par l’accueil.

Le frère du roi revenait d’une chasse dans la province de Bartillane. Comme souvent, il avait été félicité pour sa précision à l’arc. Il avait tué la plus belle pièce : un magnifique quertin de la taille d’un cheval. Il avait laissé la superbe ramure blanche aux extrémités en forme de lames en cadeau à son hôte. La peau de l’animal, en revanche, couverte de sa toison noire rayée de gris, reposait dans son paquetage, préparée pour lui par le maître-veneur. Il s’en ferait confectionner un manteau du plus bel effet. On avait admiré son nouveau palefroi, une bête magnifique dont la robe était si sombre qu’elle en paraissait bleue. Après la chasse, un banquet succulent avait été servi pour les invités. La journée de la veille aurait été parfaite si son hôte ne s’était acharné à pousser dans ses bras sa fille aînée, une adolescente maigre et rougissante qui ne souscrivait pas plus que lui aux tentatives éhontées de son père. Heureusement, il s’était consolé durant la nuit, quand la mère de la demoiselle s’était glissée dans son lit. Les yeux d’Abzal, en amandes dorées bordées de leurs longs cils, les boucles brunes qui frôlaient ses épaules ne l’avaient pas laissée indifférente. Elle était loin d’être la première. Il n’avait qu’à sourire pour s’attirer les bonnes grâces des femmes. Comme il fallait bien se montrer poli avec ses hôtes, il lui avait donné ce qu’elle voulait.

Il était midi quand il franchit les portes de Terce. Cette journée-ci annonçait elle aussi son lot de réjouissance, puisqu’il avait prévu, entre autres choses, de s’arrêter chez l’un des ministres de son frère. Barn de Beauzais, vieillard presque sénile, ne s’y trouverait pas, mais sa jeune et peu farouche épouse accueillerait Abzal à bras ouverts. Ensuite, s’il avait assez de cran, il se rendrait jusque dans les faubourgs… Il perdit le sourire qui avait fleuri sur ses lèvres à l’évocation des courbes de Clervia de Beauzais. Irait-il jusqu’au bout de son projet ? Il y pensait depuis des lunes. Le matin même, il était décidé, mais maintenant, il ne songeait plus qu’aux dangers. Si on lui volait des secrets ? Et surtout, si on le voyait ? Il ne risquait certes pas grand-chose, si ce n’était de lire la désapprobation dans les yeux d’Einold, mais c’était justement cette idée-là qui le terrifiait. Plus encore que de se soumettre à la mange-pensée. Pourtant, il savait qu’il n’aurait pas de repos tant qu’il n’aurait pas franchi le pas.

D’un geste de la main, il chassa ses questions comme d’importuns insectes et se concentra sur son but immédiat : le lit de sa maîtresse du jour.

 

***

 

Une foule, l’ombre du château s’étirant sur l’esplanade, la voix de son frère, puis la sienne qui rebondissait en écho sur la falaise. Les acclamations du peuple de Terce répondant à ses mots, l’exaltation grisante…

 

Abzal retint un cri et tenta de maîtriser sa respiration hachée. La vision n’avait duré qu’un bref instant, elle n’avait rien de terrifiant. Pourtant, les images qui s’étaient déroulées devant ses yeux étaient si nettes qu’il s’était cru transporté ailleurs. Ça ne ressemblait ni à un rêve ni à rien de ce qu’il connaissait. Ce n’était pas la première fois qu’il était victime de ce phénomène : il avait eu plusieurs visions du même genre au cours des deux dernières lunes, mais le choc restait toujours aussi fort.

Heureusement, à ses côtés, Clervia de Beauzais n’avait rien remarqué. Paupières fermées, elle offrait son corps nu au rayonnement des flammes qui crépitaient dans la cheminée, en ronronnant comme une chatte. Il secoua la tête pour chasser le malaise et se redressa au bord du lit. Il attacha d’un ruban les mèches brunes qui lui tombaient sur les épaules.

— Seigneur, vous ne partez pas déjà ? demanda Clervia d’une voix chagrine, tandis qu’il attrapait sa chemise.

Elle se coula derrière lui, plaquant son ventre chaud contre son dos, et promena voluptueusement les doigts sur son torse en suivant les lignes des muscles. Les cajoleries de sa compagne arrachèrent un sourire à Abzal.

— Allons, vous n’allez pas remettre votre épée au fourreau, continua-t-elle en glissant une main entre ses cuisses. Je suis d’avis de poursuivre l’entraînement.

Il laissa tomber le vêtement et se tourna vers elle.

— Votre couche est fort accueillante, Madame, répondit-il en la faisant basculer sur le lit, mais si je reste trop longtemps, nous devrons la partager à trois. Or, votre ministre de mari me plaît bien moins que vous.

Clervia éclata d’un rire cristallin qui se mua en gémissement lorsque son amant referma les lèvres sur son téton.

— Vous savez fort bien que ce vieux barbon ne rentrera pas avant la nuit, susurra-t-elle. Pourquoi voulez-vous donc partir ? La vraie raison ? Avez-vous prévu de sauver de l’ennui une autre pauvre femme mariée à un vieillard ?

— Vous surestimez mon ardeur, Madame, je parviens à peine à vous honorer !

— Oh ! Vilain menteur. Vous cherchez les compliments ! Je n’ai aucun doute sur votre ardeur. Et vous non plus ! Vous tentez de détourner la conversation : vous ne m’avez toujours pas dit pourquoi vous voulez partir si tôt.

Il l’embrassa pour la faire taire puis, roulant des yeux pour aiguiser sa curiosité, il concéda :

— J’ai un rendez-vous important pour mon avenir.

— Ça alors ! s’exclama-t-elle en riant. Abzal Kellwin, jeune demi-frère de notre souverain, éternel dilettante, partageant son temps entre la chasse et le lit des femmes, se soucierait donc de son avenir ? Voilà qui est inattendu !

— Tout le monde change, que voulez-vous.

— Tant que vous continuez à venir me voir… Alors quoi ? Le roi va vous nommer ministre ?

— Je reconnais que, jusqu’à maintenant, je ne me suis guère préoccupé du futur du royaume ni du mien. Mais j’ai trente-trois ans. Il arrivera un moment où je serai probablement moins plaisant à regarder. Mes maîtresses me délaisseront. Il est impératif que j’aie fait fortune avant cela. Ainsi je pourrais séduire par ma richesse, à défaut de ma figure.

Clervia s’esclaffa.

— Seigneur Abzal ! Vous dites n’importe quoi ! Et dire que je vous ai cru. Votre taille fine et vos yeux d’or vous vaudront encore bien longtemps toutes les amitiés féminines ! Cependant, les Conseils se dérouleraient sans doute plus gaiement si vous y participiez. Tous ces vieillards discutant pendant des heures, quelle horreur ! Et le roi ne doit pas apporter beaucoup de fantaisie non plus. Le pauvre homme n’a pas l’air de rire tous les jours !

Abzal fronça les sourcils :

— Pas de ça, Madame. Je ne vous laisserai pas médire de lui. D’abord, c’est votre souverain, et c’est mon frère aîné.

Il fit mine de lui administrer une fessée qui se transforma en caresses.

— Veuillez montrer plus de respect, ajouta-t-il d’une voix suave.

— Alors, cessez vos pitreries et prouvez-moi donc votre ardeur, lui glissa-t-elle en enroulant ses jambes autour de lui.

Il obéit de bonne grâce.

 

Une heure plus tard, Abzal quitta la demeure des Beauzais. Il parcourut à pied les larges allées bordées d’immeubles confortables où vivait la noblesse de Terce, puis descendit la colline vers les portes de la ville. Les ruelles devinrent plus sombres, les maisons plus petites à mesure qu’on s’éloignait du château. Le torchis remplaça la pierre et la terre battue les pavés. Ici, les gens s’interpellaient bruyamment avec des accents fleuris. Les déchets jonchaient la chaussée en répandant des effluves âcres. Il abaissa son chapeau devant ses yeux et serra son manteau autour de lui en se frayant un chemin dans la foule. L’activité intense lui permettait de passer inaperçu.

Il dépassa les remparts et poursuivit vers l’est. Il atteignit les bas faubourgs de la ville où, à côté des abattoirs, les corneries fabriquaient sans relâche les objets d’os, de cornes et de boyaux que le pays entier utilisait au quotidien. De nombreux ouvriers y travaillaient, mais personne ne semblait s’intéresser à lui. Couvrant son nez de sa main pour filtrer l’odeur pestilentielle qui emplissait l’air, il repéra le grand cèdre, puis emprunta la venelle déserte qui s’ouvrait derrière. Il s’arrêta à la cinquième maisonnette. Devant la porte de la masure, il noua une étoffe sur la partie inférieure de son visage pour qu’on ne puisse le reconnaître et frappa.

— Qui est là ? demanda une voix de femme à travers le battant.

— Je… j’ai besoin d’un service.

Un silence lui répondit. Il allait reformuler quand un volet s’entrebâilla dans le mur. On fit pendre par l’ouverture une bourse de cuir.

— Placez trois creilles d’argent dans le sac.

Il hésita encore une fois. Tenait-il vraiment à cette entrevue ? Les bouchevreux l’effrayaient et le dégoûtaient, comme tout le monde. Qu’est-ce qui l’avait poussé au juste ? L’excitation, la curiosité ? Pas seulement. C’était aussi cette nouvelle envie de prendre des responsabilités dans le gouvernement du royaume. Il l’avait suggéré à Clervia sur le ton de l’ironie, mais c’était pourtant vrai. Il ne savait pas d’où cela lui venait, mais il ne pensait plus qu’à ça. Or, il n’était pas sûr d’en être capable, et il tenait ici le moyen de s’assurer qu’il ne s’emballait pas pour rien. Qu’il accéderait réellement à un destin prometteur.

Il s’exécuta, laissant tomber les pièces dans la petite sacoche. Il entendit des tintements à l’intérieur, puis la porte s’entrouvrit sur une silhouette féminine qui portait un masque en cuir percé de deux fentes pour les yeux. Il frissonna. Elle le fit entrer et lui désigna une table et un tabouret. Autour de lui, les lieux étaient propres et rangés, alors qu’il s’était attendu à un taudis puant, jonché d’objets mystérieux et de cadavres d’animaux.

— Sachez que je n’habite pas ici, déclara sèchement la femme quand ils furent assis. Si vous me dénoncez, on ne m’y trouvera pas.

— Je n’en ai pas l’intention, assura-t-il, déstabilisé par cette entrée en matière. Ce ne serait pas bon pour moi non plus.

Elle haussa les épaules comme s’il venait de dire une énormité.

— Vous seriez condamné à une réprimande, au pire à une amende ? Moi je risque ma vie. Nous ne sommes pas traqués, mais dès qu’il y a un moyen de nous accuser de tous les maux, le verdict est sans surprise. Quand on ne nous tue pas sur place.

— Pourquoi me recevez-vous, dans ce cas ?

— Parce qu’il faut bien vivre.

Elle semblait aussi nerveuse que lui.

— Que désirez-vous ?

— Je souhaite connaître mon avenir, chuchota-t-il du bout des lèvres.

— Il va falloir que je vous touche. Donnez-moi votre main gauche.

Abzal tendit le bras vers elle. Son cœur battait à tout rompre. Lorsque ses doigts attrapèrent les siens, il sentit comme un courant qui les liait ; ses pensées étaient aspirées par la créature. Elle paraissait en transe, le corps contracté. Il distingua les iris presque blancs derrière le masque. Malgré l’étrange phénomène, sa peur s’estompa.

— Vous allez bientôt vous voir attribuer une nouvelle responsabilité, annonça-t-elle d’une voix étouffée. Le roi va vous confier un rôle très important à ses yeux. Il deviendra de plus en plus lourd.

Abzal sourit : son frère lui donnerait un poste ? Une charge qui s’étofferait avec le temps ? Einold l’en croyait donc capable… Une bouffée de fierté gonfla sa poitrine par anticipation, tandis que s’imposait dans son esprit le visage satisfait de son aîné.

La femme fit tourner sa main dans la sienne et ses doigts la parcoururent. Tout à coup, elle se pencha et scruta sa paume. Puis, elle le dévisagea, effrayée et perplexe.

— Pourquoi êtes-vous venu ? Que voulez-vous ?

— Je vous l’ai expliqué : connaître mon futur, répondit Abzal, mal à l’aise.

Il hésitait à partir sans demander son reste. Ce brusque revirement ne lui disait rien qui vaille. Elle esquissa un geste vers la main qu’il tendait toujours.

— Mais… vous avez la marque.

Il observa sa paume sans comprendre, puis releva les yeux.

— Quelle marque ? De quoi parlez-vous ? interrogea-t-il d’une voix qui monta d’un cran.

La femme se rapprocha et pressa son bras en signe de compassion. À présent, elle ne semblait plus apeurée, mais il lut la pitié dans son regard. Elle ôta son masque. Dans son visage ouvert, son sourire se voulait apaisant, mais la tristesse de ses yeux était loin de rassurer Abzal qui sentit ses entrailles se tordre.

— Vous ne savez pas, n’est-ce pas ? interrogea-t-elle d’une voix douce, comme si elle parlait à un petit enfant. Vous ignorez ce que vous êtes ?

Hypnotisé, le souffle court, il était suspendu à ce que cette femme allait dire. Il avait l’impression que son corps avait déjà compris, mais son esprit restait hermétique.

— Vous êtes un devineur.

Comme Abzal ne réagissait pas, elle précisa :

— Un bouchevreux.

— Non ! cria-t-il en se dressant d’un bond pour reculer. Que cherchez-vous ? À me soutirer de l’argent ? À m’effrayer ?

Il leva sa main devant elle.

— Je ne vois aucun signe, pauvre folle ! Et mes yeux ? Ils sont brun clair, pas bleu pâle !

Il avait envie d’attraper cette femme et de la secouer pour qu’elle avoue pourquoi elle lui racontait ça.

— Les miens non plus.

C’était vrai. Il ne l’avait pas noté, mais ses iris étaient redevenus sombres maintenant qu’elle était sortie de sa transe.

— Je sais que cette croyance est très répandue, mais les yeux bleu pâle ne sont pas le signe des devineurs. Chez certains d’entre nous, les prunelles s’éclaircissent quand les pouvoirs s’exercent. Mais pas toujours. Et les malchanceux qui naissent avec les iris très clairs ne sont pas des devineurs. Quant à la véritable marque, il s’agit de cette quatrième ligne dans votre main gauche. Elle n’existe pas, à droite. Ni chez les gens… normaux. Je l’ai aussi, ajouta-t-elle en tendant la paume vers lui. C’est le seul vrai signe distinctif.

Il fixa le sillon qui courait de l’extérieur de son poignet à la base du quatrième doigt. Il n’y avait jamais fait attention. La ligne était ténue, mais indéniable. Il retomba assis sur le tabouret.

— Mais je n’ai pas de pouvoirs, protesta-t-il encore d’une voix suppliante.

— Ils se déclenchent tard, parfois. Quand ce sera le cas, vous aurez des visions. Comme si vous étiez transporté ailleurs pendant un instant. Il faut apprendre à les contrôler.

— Des visions ? répéta-t-il, affolé.

— Oui, des images, des scènes qui s’imposeront à vous. Elles correspondent au passé, au présent ou à l’avenir. Pour les identifier, pour les appeler, il faut s’exercer, ou mieux : être guidé par un autre devineur.

Des visions… Comme celle qui l’avait assailli chez Clervia. La respiration d’Abzal devint sifflante. Ses oreilles bourdonnaient. Il étouffait, comme si quelqu’un était assis sur sa poitrine. Il devait fournir un effort considérable pour faire entrer l’air dans sa gorge. La femme se précipita vers lui, inquiète. Elle tira sur le linge qui le masquait pour dégager sa bouche et son nez. Il lut aussitôt sur ses traits qu’elle l’avait reconnu. Fou de rage et de panique, il bondit sur ses pieds et l’attrapa violemment par les épaules.

— Si quelqu’un apprend quoi que ce soit, je saurai que c’est vous ! cracha-t-il de sa voix cassée avant de sortir en trombe.

 

Dehors, une averse froide avait commencé. Il se mit à courir comme un perdu dans la grisaille du crépuscule, se cogna contre le mur de la maison voisine, bouscula un passant. Il se précipita vers les champs, au-delà des dernières masures. Essoufflé, il s’arrêta sous un grand chêne et s’appuya contre le tronc.

Il tendit sa main ouverte devant ses yeux et contempla encore la marque. De toutes ses forces, il frotta sa paume sur l’écorce rugueuse de l’arbre jusqu’à s’écorcher la peau. Une colère noire brassait son esprit. Il en voulait à cette femme, cette créature immonde qui lui avait révélé cette chose à l’intérieur de lui ; au petit seigneur qui avait mentionné le repère de la bouchevreuse, pour se faire bien voir ; à lui-même, surtout. Quelle idée avait-il eu de se faufiler à travers la ville jusqu’à ces quartiers infâmes ? S’il voulait prendre des responsabilités dans la gouvernance du royaume, pourquoi ne l’avait-il pas simplement demandé à Einold ?

Il croyait sentir un être sale et abject se tortiller à l’intérieur de lui. Il dut se contrôler pour ne pas se déchirer la peau sur tout le corps afin d’en arracher l’intrus. Il se griffa le visage sur le tronc, espérant oublier la douleur qui lui comprimait la poitrine, en vain.

Il resta longtemps sous la pluie, recroquevillé au pied du chêne, jusqu’à trembler de froid. Puis il se releva péniblement et partit au hasard. Les ruelles boueuses du faubourg des corneries avaient été vidées par l’averse et par l’heure tardive. Il croisa un homme en passant les remparts et rabattit aussitôt son chapeau. Il lui semblait que la chose en lui, ce qu’il était, sautait aux yeux de quiconque le regarderait. Il erra longtemps, tantôt prêt à quitter la ville pour se cacher, tantôt n’aspirant plus qu’à retrouver le décor familier du château des Cimiantes.

La marche finit par l’apaiser un peu. Ses pensées prirent des voies plus rationnelles. Non, personne ne pouvait voir qu’il était un bouchevreux. Et personne ne le saurait jamais. Qui se préoccupait des lignes dans les paumes des gens ? À force de volonté, il ferait taire ces visions parasites. Il continuerait à vivre comme avant, il resterait un homme, comme si ce jour n’avait pas existé. Quoi que cela lui coûte, quelles que soient les mesures à prendre, il cacherait cet horrible secret.

 

Dès qu’il rentra au château, Abzal se précipita dans ses appartements pour se changer et nettoyer son visage griffé. Il était déterminé à solliciter sans plus attendre un entretien avec son frère. Peu importait d’où lui venait cette soudaine envie de s’intéresser à la gouvernance du pays : il ferait part de son intention à Einold et prendrait ce qu’il voudrait bien lui donner.

Ou alors… le roi allait-il refuser ? Abzal lirait-il dans son regard l’opinion compassée de son aîné sur sa médiocrité ? Tout à coup, la raison de son ambition croissante lui apparut avec clarté : il cherchait l’approbation de son frère. Voilà pourquoi il avait préféré se commettre dans les faubourgs chez une bouchevreuse plutôt que d’affronter Einold. Il craignait le jugement de l’homme qu’il admirait tant. Il ne le jugerait probablement pas, d’ailleurs, il le prendrait en pitié. Abzal ne pouvait supporter l’idée de le décevoir.

Il avait déjà trahi le roi une fois, pourtant. Par chance, son frère ne l’avait jamais su et il avait cru s’en tirer à bon compte. Était-ce ainsi que le ciel le punissait ? En faisant de lui une créature que personne — et surtout pas Einold — ne pouvait regarder sans dégoût ni sans haine ? Quoi qu’il en soit, que la sentence corresponde ou non à la mesure de la faute, il devrait porter son carcan à vie.

Il chassa cette pensée amère, tandis qu’il parcourait les couloirs vers le cabinet du roi. Il voulait y arriver avant de perdre son courage.

 

Einold ouvrit lui-même la lourde porte en chêne. Quand sa silhouette apparut, Abzal faillit prendre la fuite. Il allait le démasquer, c’était évident ! Il saurait au premier regard que son cadet cachait en lui ce qu’il détestait le plus. Il le chasserait, ou pire !

Il dut faire appel à tout son sang-froid pour s’offrir au regard du roi sans trembler comme une feuille. Pourtant, ce fut le soulagement qui se peignit sur les traits du souverain.

— Mon frère ! On t’a dit que je t’avais demandé ?

Abzal sentit son corps se relâcher. Il prit le temps d’assurer sa voix.

— Non, je l’ignorais. Je suis venu pour te soumettre une requête.

Il remarqua alors les gestes nerveux et les allers-retours d’Einold qui paraissait distrait. Le souverain ne vit même pas les éraflures sur les joues d’Abzal. Celui-ci n’avait jamais vu son frère fébrile. Quelque chose de grave avait dû se produire.

— Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qui te préoccupe ? demanda-t-il.

Le roi tourna vers lui un visage défait par l’anxiété.

— Almena est en train d’accoucher, mais la naissance se passe mal.

Le désarroi d’Einold fit oublier à Abzal ses propres peurs. Pour la première fois, le destin inversait les rôles.

— La reine est inconsciente, les enfants n’arrivent pas. Iselmar semble incompétent, mais ne veut pas le reconnaître. Je vais les perdre…

La voix du souverain se brisa sur les derniers mots. Abzal lui serra l’épaule.

— Mais ils sont vivants, à cette heure ! Ne perds pas espoir, mon frère.

— J’ai chassé les médecins. Et j’ai fait venir Ensgarde, la rebouteuse du Marais-aux-Saules.

Le jeune homme ne put contenir une exclamation hilare :

— La poison ? Iselmar ne devait pas être à la fête !

Puis se reprenant :

— Tu as peur ?

La question brisa une digue déjà bien mise à mal et Einold fut secoué de tremblements. Les mots tombèrent hors de sa bouche dans un souffle :

— Oui, je suis terrifié. Je ne vaudrais plus rien sans elle. Je devrais redevenir l’homme que j’étais, qui ne savait rien du bonheur. Comment aimer et gouverner un peuple et un pays, si l’on se déteste soi-même ?

Abzal étreignit son frère. Il était touché par les confidences de son aîné, heureux de pouvoir le réconforter. Puis il eut une brève pensée pour Clervia de Beauzais, pour toutes les autres et pour les petits jeux grivois qu’il partageait avec elles. Il se souvint du visage d’Almena. De son sourire lorsqu’elle regardait son époux. Une vague de dégoût pour lui-même lui remonta dans la gorge.

 

***

 

Einold

 

Einold se rongeait d’inquiétude en songeant à son choix d’avoir sollicité la poison. Iselmar avait toujours été un bon guérisseur. Pourquoi ne pas lui avoir fait confiance aujourd’hui ? Était-il possible d’ouvrir un corps sans le tuer ? N’avait-il pas uniquement voué Almena à plus de souffrances encore ? Il se perdait dans ses questions et le supplice de l’attente semblait durer depuis des lunes.

Le coup à la porte le fit bondir de son siège. Il allait connaître le sort d’Almena, celui des jumeaux, et par là même, le sien. Quand le panneau s’écarta sur Abzal, il goûta le sursis et ressentit une bouffée de reconnaissance pour le jeune homme. Pourtant, les deux frères n’avaient jamais été des confidents. Quatorze années les séparaient. À l’heure où Einold montait sur le trône et prenait malgré lui le destin du royaume sur ses épaules trop frêles, Abzal avait juste trois ans. Leur mère venant de mourir, il fut envoyé chez une nourrice, loin du château, aux limites de Tercebrune. Il y fut choyé, dans une existence simple et sans contraintes. Il en revint adolescent. À son retour à Terce, Einold le trouva gai et énergique. Le cadet semblait apprécier son frère aîné. La cour s’accordait à le voir d’un commerce facile, bon et divertissant. Sa silhouette élancée, son visage fin et sa voix étrangement voilée lui valaient l’attention des dames. Sa précision à l’arc lui ouvrait toutes les chasses. Il faisait référence en matière de chevaux. Il paraissait ne rien demander d’autre que d’aller de plaisir en plaisir.

Le roi éprouva de la déception en constatant qu’Abzal lui ressemblait si peu et qu’il ne possédait aucune notion de devoir. D’autant que son frère pouvait montrer un esprit vif lorsqu’il s’en donnait la peine. Il n’oubliait pas, cependant, que leurs enjeux différaient. Rien n’obligeait Abzal à s’occuper de la gouvernance du pays : né d’une union illégitime de la reine Blanche, il ne monterait jamais sur le trône.

Einold avait finalement étouffé ses regrets en constatant que son frère n’avait nul besoin de guide. Il se mit même à admirer chez lui une qualité qu’il ne possédait pas : Abzal avait le don d’exprimer pensées et émotions avec un naturel dont Einold était incapable. C’était cette facilité, alliée à son optimisme, que le roi avait appelée de ses vœux dans la pénible attente de la naissance.

 

Les quelques paroles et l’étreinte échangées soulagèrent momentanément Einold, qui s’écarta de son frère avec un regard de gratitude.

— Alors, dis-moi pour quelle raison tu souhaitais me parler.

— Oh non, rien ne presse ! Tu as suffisamment de préoccupations.

— Je t’en prie, fais-moi part de ta requête. Je préfère t’écouter plutôt que me morfondre en attendant des nouvelles. Et puis cela me fera plaisir de t’aider, si je le peux.

Le roi désigna les deux fauteuils droits devant la cheminée. Lorsqu’ils furent installés, il encouragea son frère du regard. Il était sincèrement curieux : jamais auparavant Abzal ne l’avait sollicité ainsi et son visage reflétait une gravité qu’il ne lui connaissait pas.

— J’aimerais… se lança le cadet en fixant les dalles de granit du sol, j’aspire à servir le royaume. J’ai mené jusqu’ici une existence frivole et vaine, mais je voudrais maintenant me rendre utile. Peut-être pourrais-tu me confier une petite charge ? De prévôt de quartier ou de juge ?

Il avait parlé très vite, comme s’il avait appris son discours par cœur. Il leva enfin les yeux vers Einold :

— M’en crois-tu capable ?

— Je ne demande qu’à te voir faire tes preuves, répondit le roi avec satisfaction. J’espérais depuis longtemps que tu t’impliques dans les affaires de Cazalyne. Je te formerai moi-même ! Pas pour être magistrat de quartier, cependant, mais pour siéger au Conseil. Tu es mon frère, tu y as ta place.

Einold serra l’épaule de son cadet avec fierté, pour la première fois.

— Allons, c’est entendu ! Je te nomme conseiller du roi, pour commencer.

Un sourire incrédule s’étira sur les lèvres d’Abzal.

— Merci, souffle-t-il en s’inclinant, merci, Sire.

Einold eut l’impression de lui avoir fait don d’un cadeau miraculeux.

 

De nouveau, on frappa à la porte. Un valet la poussa et annonça, hors d’haleine :

— Sire, Dame Renaude m’envoie vous chercher.

Einold parcourut à la hâte les couloirs du château, suivi par Abzal. Qu’allaient-ils trouver en arrivant à la chambre ? Une veillée mortuaire, une pouponnière, ou les deux ?

Il fut accueilli par la violente odeur de la pierre jaune. La fumée qui stagnait malgré les fenêtres entrouvertes lui piqua la gorge et les yeux. Il vit d’abord la haute silhouette de sa nourrice. Elle se tenait près de la porte, figée, muette, les paupières rougies. Sur ses traits flottaient la stupeur et l’angoisse, comme si elle sortait d’un cauchemar. Puis le regard du roi s’arrêta sur le grand lit où reposait Almena, pâle comme la neige. Avant même qu’il ouvre la bouche, Ensgarde vint à sa rencontre.

— Elle vit, annonça-t-elle. Pour l’instant.

Une braise rougeoya dans sa poitrine. Elle vivait ! La chaleur irradia jusqu’au bout de ses doigts.

— Et les enfants ? osa-t-il demander.

La figure de la guérisseuse s’éclaira d’un léger sourire à la fois interrogatif et narquois. Comme si elle attendait d’assister à la suite. Pour toute réponse, elle fit un geste du bras vers le fond de la pièce et s’écarta pour le laisser passer.

Il franchit lentement les quelques pas vers le grand berceau blanc, coupé du monde, comme s’il avançait sous l’eau. Il ne voyait que les étoffes, la dentelle, la fourrure dont on avait paré le lit. Qu’y avait-il dedans ? De faibles jappements s’en échappaient comme des preuves de vie. Un ultime pas et ses yeux furent happés par quatre prunelles bleu marine. Ils étaient là, minuscules, agités de ces mouvements désordonnés des nouveau-nés, serrés l’un contre l’autre sous un carré de peau de livarette blanc. Si serrés…

Une intuition, et le roi souleva la fourrure immaculée. Les deux garçons étaient soudés ensemble par la hanche et l’épaule.

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Lily D.P.
Posté le 15/09/2024
Ôla ^^
J'adoooooooore !
Si j'avais le bouquin entre les mains... Je suis sûre que je le dévorerais d'une traite. ;)

Je constate que certaines de mes hypothèses sont mauvaises, j'ai hâte de voir comment vont se retrouver Einold et les jumeaux de Kelm.

Le début de ce chapitre a été souffrance pour moi, je me suis retenue de lire en diagonale :p La plume est très jolie, mais je lisais en haleine la suite de l'accouchement, et j'ai limite crié à l'injustice quand je suis tombée dans ce début de chapitre avec un nouveau personnage et une description de paysage (très belle, hein). :p Ceci dit, j'ai super bien accroché avec le perso en cours de chapitre. J'aime toujours bien ces persos un peu coquins qui sont des cadets sans grandes responsabilités qui, à un moment, veulent quand même plus que cette image superficielle que tout le monde ou presque voit en eux.

Je continue à me dire que ton mystérieux manteau bleu a ptet bien un lien avec l'ordre du haut savoir et les manteaux verts (j'ai bien compris la distinction entre les deux, sois rassurée ^^ ).

Je lis un passage ici qui parle de quelque chose que j'avais déjà compris dans le chapitre juste avant (ça me frappe comme je les ai enchainé) : "Il se mit même à admirer chez lui une qualité qu’il ne possédait pas : Abzal avait le don d’exprimer pensées et émotions avec un naturel dont Einold était incapable. C’était cette facilité, alliée à son optimisme, que le roi avait appelée de ses vœux dans la pénible attente de la naissance."

Et bien, quelle fin de chapitre !
Vraiment VRAIMENT hâte de découvrir la suite <3 !!!!
^^
Lily D.P.
Posté le 15/09/2024
Mais sans pression :D
Isapass
Posté le 16/09/2024
Rhooo tes commentaires me font très plaisir ♥
Ah ah désolée de t'avoir frustrée, mais c'est le propre des récits à multiples points de vue : on quitte parfois un arc en plein suspense, mais c'est pour mieux y revenir plus tard ou par l'intermédiaire d'un autre point de vue.
Je suis ravie que tu apprécies le personnage d'Abzal (le frère du roi) : c'est un personnage important et il a fait couler beaucoup d'encre virtuelle dans les précédentes versions. En fait, je me suis toujours éclatée en écrivant ses pdv. J'espère qu'il continuera à ne pas te laisser indifférente.

"Je constate que certaines de mes hypothèses sont mauvaises, j'ai hâte de voir comment vont se retrouver Einold et les jumeaux de Kelm." : il n'y a pas de jumeaux chez les de Kelm. Il y avait Baudri qui s'est jeté dans le vide dans le prologue et qui avait environ 20 ans, et il y a Lancel qui est le jeune Erudit de l'Ordre du Haut-Savoir et qui a un peu moins de 15 ans. Je m'aperçois donc que tout ça n'est pas très clair et que j'introduis peut-être trop de personnages trop vite... Je verrai les retours d'autres plumes si j'en ai, mais il faudra peut-être que je trouve comment éclaircir tout ça. La lecture morcelée n'aide pas, mais ce n'est peut-être pas le seul problème.

No comment pour le manteau bleu qui aurait ou non un lien avec l'Ordre. Je ne commente jamais les hypothèses, mais je les lis avec délices ;)

"Je lis un passage ici qui parle de quelque chose que j'avais déjà compris dans le chapitre juste avant" : bien noté ! Je reverrai ça pour éviter la redondance.

Quant à la fin de chapitre... je dois avouer que je suis très fière de ce scoop, parce qu'au fil des versions, malgré le titre (oui, oui, ils sont liés au premier degré !) et malgré les difficultés de l'accouchement, etc. personne n'a jamais deviné avant ;P Du coup, j'ai eu droit à des réactions très drôles, des commentaires en majuscules et points d'exclamation.
Pour ce qui est de la suite et du chapitre suivant, il me reste une scène à finir d'écrire (une nouvelle scène qui n'existait pas dans les versions antérieures) et ce sera bon. J'essaie de boucler ça cette semaine. Et ne t'inquiète pas pour la pression, au contraire : en général ça me booste.

Merci beaucoup pour ta lecture et ton adorable commentaire !
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