Chapitre 9

Par Isapass

J’ai ouvert la bouche, mais Walt m’a attrapé le bras pour me faire taire. C’était aussi bien, parce que je sais pas ce que j’aurais lâché. J’avais une pique brûlante qui me fourrageait les entrailles et des horreurs comme « fille facile » ou « coureuse » me traversaient la tête. Et « traîtresse », aussi, sans que je comprenne trop pourquoi.

Mercy a agrippé sa robe et a décollé le tissu de sa peau. Le ventre a disparu. Elle nous a jeté un regard en coin et elle a serré les dents en voyant les figures qu’on tirait, si fort que ses joues ont pâli. Ça a pas duré plus qu’une ou deux secondes ; ensuite elle s’est penchée pour ramasser des petites branches qui traînaient sur la terre battue de la grange. Elle s’est mise à préparer un feu sans décrocher un mot.

Walt m’a tendu la bouilloire et je me suis remis à bouger. Pendant que je fouillais nos besaces à la recherche de café, ça remuait sévère dans ma caboche. Enceinte… Bon sang, mais elle avait quinze ans, seize maximum. Qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête au moment où elle avait dit oui à un gars ? Je la connaissais pas depuis longtemps, mais j’aurais mis ma main au feu qu’elle était pas comme ça. Quand elle avait fait mine de se déshabiller pour me remercier de la robe, déjà ça lui ressemblait pas. C’était sans doute pour ça que ça m’avait autant choqué. Et pourtant… Je comprenais rien et je ressassais mes questions en bouillant silencieusement.

Et puis ça m’est tombé dessus d’un coup : elle avait pas dit oui. On lui avait pas demandé son avis. Peut-être à cause de la surprise, j’avais oublié comment et pourquoi elle s’était jointe à nous. « On n’en meurt pas. » Elle avait prononcé ces mots quand je lui avais fait remarquer qu’on lui avait évité un viol. J’avais pris ça pour une mauvaise foi crasse, mais c’était tout le contraire. Elle avait dit ça en connaissance de cause.

Dans mon ventre, le feu s’est transformé en plomb. J’aurais voulu lui dire que j’avais compris, qu’elle avait pas à avoir honte. Quand nos regards se sont croisés, pourtant, j’ai vu qu’il valait mieux que je la ferme.

On a mangé dans un silence qu’on avait plus connu depuis les premiers jours avec Mercy. Je me triturais la tête pour trouver quelque chose à dire qui allégerait l’atmosphère, mais j’arrivais à penser à rien d’autre. Je me suis rappelé le soir où Chrissie Wagner avait campé avec nous. La chiffonnière avait conseillé à Mercy quelque chose comme « Travaille maintenant, après ce sera plus difficile ». Mercy s’était levé d’un coup pour mettre fin à la conversation. Chrissie avait compris. Et elle lui avait fait cadeau d’un vêtement qu’elle pourrait porter sans corset et sans ceinture, tout en lui fournissant un bon prétexte pour expliquer le changement. C’était pas vraiment un prétexte, d’ailleurs. Les godillots et la robe auraient sûrement facilité la vie de Mercy, même si elle avait pas été enceinte.

À la fin du repas, j’étais vraiment mal à l’aise. Walt a alors tendu la main vers Mercy. C’était leur signal pour aller dire leurs grâces. Mercy lui a adressé un petit sourire et ils se sont levés. Moi je fixais le feu, en espérant absorber la chaleur. Ça me donnait toujours un peu froid quand ils me laissaient pour prier. Comme ils s’éloignaient pas, j’ai relevé les yeux. Big Boy me tendait la main. Il l’avait jamais fait ; il avait bien compris que parler à un Dieu auquel je croyais pas, ça m’aurait pas apporté grand-chose. Ce soir-là, c’était pas ça qui comptait.

Je me suis levé à mon tour et il m’a semblé qu’il faisait plus chaud. On s’est agenouillés tous les trois sur le seuil de la grange, face aux étoiles et aux prairies toutes neuves des hauts plateaux. Walt a fermé les yeux, les mains tendues vers nous, ouvertes. Mercy y a placé la sienne. J’ai hésité, puis j’ai fini par l’imiter.

— Seigneur, a commencé Walt, veillez sur ceux qui souffrent et qu’ont faim, sur ceux qu’ont b’soin d’aide et sur ceux qui leur en apportent. Et sur tous vos enfants. Protégez not’ Mercy, donnez-lui du courage. Celui de laisser derrière elle et celui d’avancer. Faites-lui sentir votre amour, aussi, pour qu’elle en ait plein à donner à son petit à naître.

Il s’est tu. Dans la pénombre, j’ai vu le corps de Mercy sursauter. Elle a laissé échapper un sanglot, puis un autre. C’est tout. Ensuite, je l’ai entendu prendre une longue goulée d’air. Elle a levé son visage vers le ciel et elle a murmuré :

— Merci pour Walt. Et pour Sam.

— Amen, a répondu Big Boy.

Et ça voulait dire « On est là. »

 

Le lendemain, on s’est présenté tous les trois à la ferme. On nous a emmenés au régisseur, un grand type roux au visage dur, presque aussi costaud que Walt. O’Malley, il s’appelait.

— Vous embauchez ? j’ai demandé en tendant les papiers de Walter et les miens.

Il a pas répondu. Il a lu nos noms puis nous a reluqués de haut en bas pendant une éternité. Au fur et à mesure de son examen, sa bouche se marquait d’un mauvais pli. Il a fini par extirper sa pipe d’entre ses dents.

— Vous êtes ensemble ?

J’ai eu un doute sur ce qu’il voulait dire par là, mais j’ai confirmé. Il a détourné lentement la tête et a craché un énorme glaviot brun presque sur les pieds de Mercy.

— Vous avez de la chance, j’ai pas assez de main-d’œuvre, il a dit à regret. Toi, gamin, tu peux marcher et porter de la charge, avec ta patte de travers ?

— Oui. On fait de la charpente, si vous…

— Pas besoin. Vous serez aux clôtures tous les deux. Je peux vous prendre deux semaines, si vous tenez. Deux dollars la journée par tête, moins vingt cents pour le gîte et le couvert.

Deux dollars, c’était pas énorme, mais c’était un salaire honnête. Il avait pas l’air ouvert à la négociation, de toute façon.

— Et pour moi, vous avez du travail ? a demandé Mercy.

J’ai grincé des dents en entendant le ton un peu trop exigeant qu’elle avait employé. Peut-être qu’elle était nerveuse. O’Malley a plissé les yeux en tirant sur sa pipe. J’aurais été bien incapable de dire s’il allait l’envoyer bouler ou s’il allait dire oui.

— Monsieur ? a rajouté Mercy d’une voix plus modérée.

— À la laiterie. Quatre-vingt-cinq cents par jour pour les femmes noires. Moins l’hébergement.

Il a appelé un de ses gars pour nous conduire et il a revissé le tuyau de sa pipe au coin de sa bouche. J’étais partagé : il nous avait craché dessus, mais d’un autre côté il avait pas tiré mes gages vers le bas à cause de ma boiterie ni ceux de Mercy parce qu’elle avait pas de papiers. La suite nous dirait s’il était fiable ou non.

 

On nous a d’abord emmenés aux dortoirs. Il y en avait quatre : un pour les hommes blancs, un autre pour les hommes noirs, et pareil pour les femmes. Des hangars aménagés, avec des planchers au sol, des couchettes en bois, des sacs de toiles à disposition pour se faire des paillasses et même un poêle dans chaque. Beaucoup de fermes en faisaient pas autant pour leurs employés, encore moins pour les journaliers. Ça s’annonçait plutôt bien, mais j’ai réalisé qu’on allait pas croiser beaucoup Mercy, pendant deux semaines. Au moins, elle serait au sec, mieux installé que dans nos bivouacs habituels.

On a commencé le boulot l’après-midi et on a continué les jours suivants. Le domaine était gigantesque : cinq mille têtes de bétail à viande et trois mille vaches laitières. Il fallait vérifier et réparer toutes les clôtures de la propriété. Ça représentait des milliers de poteaux à redresser, arracher, planter et des dizaines de miles de fil à retendre. On marchait en équipes de quatre, accompagnés d’une carriole de matériel. L’ouvrage était rude, mais on nous demandait pas l’impossible. Nos coéquipiers ont bien essayé de profiter de Big Boy au début. Ils lui donnaient du boulot en plus pour se tourner les pouces. Deux frères, dans la vingtaine, qui se ressemblaient comme des gouttes d’eau. Ils étaient pas méchants, seulement la gentillesse de Walt avait le don de faire ressortir soit le meilleur, soit le pire chez les gens. Une fois que je les ai remis à leur place, ils ont plus rien tenté. Ils sont même devenus assez sympas. Leurs pitreries faisaient beaucoup rire Big Boy, en tout cas, comme un gosse.

Pour Mercy, c’était moins facile. Elle tirait des petits charriots remplis de gros bidons de lait depuis les étables jusqu’à la laiterie. La boue entre les bâtiments rendait la tâche pénible, surtout pour un gabarit comme le sien. On la croisait que le soir après le souper. Elle nous assurait que tout allait bien, que les équipes étaient sympas et les contremaîtres, pas trop durs. N’empêchent que plus les jours passaient, plus je voyais ses yeux qui se creusaient. Ses mains étaient couvertes d’ampoules malgré les chiffons dont elle les entourait pour empoigner les traits de la carriole. En interrogeant une femme de son dortoir, j’ai appris que Mercy avait demandé à changer de poste, mais comme elle savait pas traire ni faire le fromage, ça avait pas été possible.

— On peut partir, je lui ai dit au bout d’une semaine. On a gagné assez pour tenir un petit moment.

Walt hochait la tête pour montrer qu’il était d’accord.

— Non, ça va, a pourtant dit Mercy. Après ce sera plus compliqué. Ici on est à l’abri, et nourris. Faut en profiter.

Cette tête de mule est retournée à son dortoir. Big Boy a haussé les épaules d’un air triste.

 

Trois jours plus tard, on revenait à la ferme avec notre charrette vide quand on a vu O’Malley venir vers nous à grands pas. Il tenait Mercy par le col, à bout de bras, comme un chaton galeux. Elle, elle devait trotter sur la pointe des pieds pour suivre sans se faire étrangler. Il nous l’a pratiquement jetée sur les pieds.

— Elle a dégobillé dans une cuve de lait avant de s’évanouir. Cinq cents gallons perdus !

Il s’est approché, les mains sur les hanches, en marchant presque sur Mercy.

— Elle est enceinte, votre petite traînée. Je sais pas qui de vous deux est le père, peut-être que vous le savez pas non plus. Et je sais pas comment fonctionne votre petit arrangement, mais même avec une noire, c’est dégueulasse.

Il m’a fourré dans la paume ma paye de la journée et celle de Walt en soufflant comme un bœuf, comme s’il voulait pas respirer le même air que nous, puis il a tourné les talons.

— On veut pas de ça ici ! Barrez-vous ! il a crié en repartant.

Walt a aidé Mercy à se remettre debout. Elle tenait à peine sur ses jambes.

— Désolée, elle a dit.

Et puis elle s’est écroulée à nouveau.

J’ai attrapé une pierre qui traînait à mes pieds et je l’ai balancé de toutes mes forces vers O’Malley. Mais il était déjà trop loin, il s’est même pas retourné.

 

À partir de là, on a compris que Mercy pourrait plus travailler. Pas qu’elle en était pas capable — elle aurait très bien pu décrocher une embauche comme couturière ou fille de cuisine dans une maison ou une échoppe —, mais avec la bosse qui pointait sous sa robe et qui devenait difficile à cacher, on lui claquerait la porte au nez. En plus, dans le coin, y avait très peu de hameaux. Y avait que ces énormes fermes qui s’étendaient sur des miles et des miles.

On a envisagé de trouver des abris où on pourrait la laisser pendant qu’on faisait nos journées. Ça a pas pu se faire : les patrons exigeaient qu’on soit sur place, on aurait pas pu la rejoindre le soir. Du coup, on a cherché des endroits où ils accepteraient de loger Mercy avec les journalières, en déduisant le prix sur nos paies. La plupart des proprios ou des régisseurs nous ont claqué la porte au nez en rigolant ou en disant qu’ils faisaient pas auberge. Ceux qui ont pas repoussé l’idée d’entrée de jeu ont refusé en voyant Mercy. Faut dire que c’était difficile de la faire passer pour ma sœur ou la fille de Walt, alors on avait droit à des réactions comme celle de O’Malley. Quant à raconter qu’on était mariés elle et moi, ça nous aurait carrément mis hors la loi.

Vu comment ça se présentait, on a dû changer notre programme. Il fallait redescendre aussi vite que possible des hauts plateaux pour retrouver des villes, même petites. Mercy pourrait espérer y travailler et si on trouvait de bonnes places, Big Boy et moi, on pourrait se loger dans des remises ou des auberges bas de gamme pour pas trop cher de temps en temps. Ça c’était le plan idéal, bien sûr, celui de Walt. Moi j’y croyais pas une seconde ; ça dépendait trop de la chance et on pouvait pas dire qu’on en avait à revendre. Seulement j’avais rien d’autre à proposer.

On avait pas le choix dans la direction à prendre : vers l’ouest on mettrait plusieurs semaines à quitter la zone, vers le nord c’était les montagnes et on venait de l’est. Du coup, on a obliqué vers le sud le plus vite possible. On dormait dans des bois ou des cabanes déglinguées qu’on rafistolait comme on pouvait. Heureusement, les nuits étaient plus si froides, mais Mercy avait l’air de plus en plus crevée. Walt et moi, on a réussi plusieurs fois à se faire embaucher pour la journée, mais dans l’ensemble, on mangeait nos réserves. Les rares commerces qu’on croisait, seuls dans leur coin de prairie, pratiquaient des prix exorbitants et très peu de particuliers acceptaient de nous céder de la nourriture. Ils nous auraient plutôt jeté des cailloux avant même qu’on ouvre la bouche. Faut dire que crasseux comme on était à force de dormir dehors, on pouvait nous prendre pour des mendiants. 

Au bout de deux semaines, le terrain s’est enfin mis à descendre vers les plaines. Le temps était au beau quand on a vu se dessiner la première petite ville, au loin. Comme Mercy pouvait à peine marcher et qu’on avait touché deux journées de salaire la veille, on a décidé de s’offrir un vrai repos. Dans un petit hôtel minable à l’entrée du patelin, j’ai réussi à négocier une chambre aveugle au fond de la cour contre un prix raisonnable et une réparation de gouttière. L’établissement acceptait les personnes de couleur et possédait même une salle de bain qui leur était réservée. Dans la chambre — en réalité l’arrière de l’appentis des bains — il y avait trois lits aux sommiers défoncés et aux édredons défraîchis. Pour des clients comme nous, pas trop regardants sur la poussière et habitués aux sols rocailleux et gelés, c’était le grand luxe.

Mercy est allée se laver, puis elle s’est endormie à peine revenue. À notre tour, Big boy et moi on a été se décrasser. La salle contenait deux baquets encore tièdes qui avaient pas dû trop servir, et des seaux d’eau fumante qui venaient sûrement d’être apportés. On était tellement sales qu’on a dû y passer tout un pain de savon avant de se trouver à peu près propres. Comme j’avais pas l’habitude de tremper dans l’eau chaude, je me sentais tout mou en revenant à la chambre ; Walt avait les paupières qui lui tombaient sur les yeux. On s’était presque endormis, allongés sur nos lits, quand on a entendu des voix. Deux types venaient d’entrer dans la salle de bain attenante. Les cloisons étaient de simples planches, on entendait distinctement ce qu’ils disaient.

— Allez, shérif, profite de ton bain, ça te détendra. Et demain tu rentres chez toi, disait la première voix en riant. Il t’a vraiment foutu de mauvaise humeur, ce type.

— Un petit con qui se prend pour un cowboy, ronchonnait le shérif. Malappris et violent. Et né avec une cuillère en argent dans la bouche, en plus, il se croit tout permis. Il se balade partout avec trois gars qui ont l’air aussi malins que lui en offrant des récompenses contre des informations ! Un vrai nid à emmerdes, quoi.

— Mais c’est qui, exactement ?

Comme ils parlaient pas trop fort, j’ai commencé à somnoler. Les ronflements de Big Boy m’ont montré qu’il avait pris de l’avance. La silhouette immobile de Mercy, en face de moi, indiquait qu’elle devait dormir elle aussi.

— C’est l’héritier d’un des plus grands domaines du comté, crois-le ou non.

— Il a une allure bizarre, en tout cas, avec sa bouille de gosse et sa tignasse presque blanche. C’est comment, son nom ?

Dans la pénombre, j’ai vu les paupières de Mercy s’ouvrir en grand. La fatigue m’a quitté aussi sec.

— Harper Wilkinson, a ajouté le shérif. De Pierce Rock.

— Qu’est qu’il cherche ?

— Il raconte à qui veut l’entendre que son copain a été tué. Son « frère de sang », comme il dit. À mon avis, si le gars est mort, c’est en faisant le malin sur un canasson trop puissant pour lui ou en se tirant dessus tout seul. Ce serait pas une grosse perte.

Il y a eu un silence. Même les ronflements de Walter s’étaient arrêtés.

— Ben alors, si c’est une histoire de meurtre, faut peut-être que tu y mettes ton nez, quand même, non ?

— J’ai pas vu de cadavre. Et surtout, je connais bien sa tante, Miss Helen, et aussi Clay Jensen, leur régisseur. Eux ce sont des gens raisonnables. S’il y avait quelque chose à chercher, ils me l’auraient dit. J’accorde aucun crédit aux délires de ce jeune crétin de Harper. Mais je lui fais confiance pour semer la merde partout où il ira. J’espère que Jensen va le calmer rapidement.

— Et par curiosité, il accuse qui, pour le meurtre de son copain ?

— Une petite noire qui travaillait chez eux et qui a disparu.

Plus loin, de l’autre côté de la cour de l’hôtel, un homme a éclaté de rire. Le bruit m’a rappelé les aboiements des chiens, cette nuit-là, à Pierce Rock.

 

Le lendemain, on a quitté la ville. C’était peut-être une erreur. Si ça se trouve, on aurait pu suivre notre idée et chercher du travail sur place. Si on en croyait l’accueil qu’on avait eu à l’hôtel, les gens de couleur étaient tolérés dans le coin. On en avait croisé plusieurs en arrivant. En plus, d’après ce qu’on avait compris, le shérif résidait pas là et surtout, il avait pas pris au sérieux les déclarations de Harper Wilkinson. D’ailleurs, Mercy semblait pas si nerveuse. C’est moi qui ai tenu à ce qu’on déguerpisse. Je le sentais pas. Wilkinson et ses hommes traînaient peut-être encore dans les parages et ils pouvaient reconnaître Mercy. Le mieux qu’on pouvait faire, c’était s’éclipser vite fait. Les gérants de l’hôtel se souviendraient peut-être de nous — c’est jamais très discret de se balader avec un géant à gueule d’ange —, mais si vraiment il y avait des recherches, elles concerneraient une fille noire toute seule, pas trois personnes.

On est encore descendu vers la plaine, en marchant plus vite que ce qui aurait été bien pour Mercy et en évitant les routes. Petit à petit, le relief s’est adouci. Deux jours plus tard, on s’est retrouvés au bord d’une immense prairie bosselée de petites buttes couvertes d’herbe neuve. Mercy a demandé une pause. On a posé nos paquetages et elle s’est allongée à même le sol. Je m’en voulais un peu d’avoir paniqué à ce point. Elle avait l’air encore plus fatiguée qu’avant, la nuit d’hôtel avait servi à rien. Du coup, quand j’ai remarqué l’odeur d’eau croupie et les nuées de moustiques, j’ai pas osé suggérer qu’on parte de là.

On a mangé des galettes de maïs et du fromage, en claquant les insectes sur nos bras et nos joues. Walt me lançait des coups d’œil inquiets en désignant Mercy du menton. Elle mâchait lentement, les paupières fermées, absente ou à moitié endormie. Je cherchais la bouilloire en essayant de pas faire trop de bruit, et tout d’un coup, on a entendu un rire. Un vieil homme noir avançait vers nous avec un grand sourire, comme s’il était ravi de nous voir. Quand il s’est approché, je me suis dit que son dos formait le même arc de cercle que la poignée de la canne sur laquelle il s’appuyait pour marcher. Il avait une chaussure bizarre au pied droit et boitait bas. Il portait aussi une redingote mitée, grise à col noir avec des basques qui lui descendaient aux genoux. Il a soulevé son chapeau de paille troué pour nous saluer.

— Hi hi ! Vous avez décidé de nourrir les moustiques ? il nous a fait avec une drôle de voix aiguë et chuintante. C’est gentil de votre part. D’habitude, je suis bien le seul.

Il s’est claqué la joue avec force en éclatant de rire. J’arrivais pas à décrocher un mot. On aurait dit qu’il sortait droit d’un livre ou d’une photographie ancienne. Walt le contemplait avec un sourire de gamin. Quant à Mercy, elle se frottait les yeux avec un air de pas comprendre.

Le vieux a désigné la prairie.

— Vous comptiez pas passer par là, quand même ?

Il est descendu jusqu’à un creux entre deux buttes. Devant lui, il a enfoncé sa canne de deux pouces à travers l’herbe. Un marécage. Ça expliquait l’odeur et les moustiques.

— À moins que vous ayez des palmes, comme les grenouilles, vous irez pas très loin par là. Et puis, m’est avis que la jeune demoiselle a besoin d’un peu de repos, non ?

Il a repris cahin-caha la direction d’où il était arrivé. On avait toujours pas prononcé un mot, pourtant il s’est tourné vers nous et a agité son chapeau.

— Eh ben, vous venez ?

Alors on l’a suivi.

 

 

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Tac
Posté le 22/01/2023
Yo !
J'ai trouvé choupi la prière de Walt ; bon en vrai lui souhaiter plein d'amour pour son gamin, personne ne dit qu'elle voudra le garder, mais bon ! c'est logique que Walt n'y pense pas.
Je trouve intéressant de voir la progression de Sam ; quelques chapitre plus tôt il aurait râler à mort face à la grossesse de Mercy en mode ça dérange pour trouver du taf, mais là il bronche pas et fait bloc avec elle.
Je trouve que tu as bien retrouvé ton style du début ; y a pas tant d'introspections que ça et certes le chapitre est plus long que ce que tu as pu écrire au début, mais il se passe plein d'événements donc ça reste dans la même ligne directrice narrativement. Bravo d'être retombée sur tes pattes !
Plein de bisous !
Isapass
Posté le 27/01/2023
Hello ! Tu as fait un vrai marathon, dis donc !
Tant pour la prière. C'est casse-gueule ce genre de scène, mais apparemment, celle-ci a convaincu, ouf !
Ca me fait plaisir que tu trouves l'évolution de Sam sympa. En fait, c'est l'élément qui m'intéresse le plus dans l'histoire et je sais que j'aurais des "réglages" à faire en correction, mais si ça passe déjà pas trop mal au premier jet et que c'est crédible, c'est déjà ça de gagné.
J'essaie vraiment de limiter les introspections. Il y en a eu plus dans les premiers chapitres avec Mercy, c'est vrai. Je verrai si je les supprime ou si je les modifie, mais parfois, c'est compliqué de s'en priver complètement.
Merci pour tes encouragements, en tout cas !
Rachael
Posté le 27/10/2022
Oh, la pauvre Mercy, cette grossesse a l'air de la mettre a genoux. pas étonnant, en même temps, avec la vie qu'ils mènent...
Je trouve très réussie la façon dont tu alternes les scènes d'intimité entre eux et les scènes de leur vie (galère) quotidienne. La scène de la prière était très touchante.
Je me disais bien aussi que fatalement, ils allaient finir par retomber sur quelqu'un qui cherche Mercy.
Rien a dire tu tiens vraiment bien ton histoire, entre la grossesse, la relation entre tes persos, et la "poursuite". Quant au vieux qui arrive providentiellement, j'attends de voir... (il fait un peu sorcier vaudou, dans la description)
Isapass
Posté le 04/11/2022
Coucou ! Je réponds enfin ! Oui, à son âge et avec leur vie, ça aurait été incroyable que sa grossesse se déroule sans problème.
Comme répondu aux autres, je suis soulagée que la scène de la prière fasse son effet parce que quand on écrit des scènes entièrement basée sur l'émotion, si on se rate, c'est un désastre et il n'y a rien à sauver ! Du coup, j'ai un peu serré les... dents en attendant les premiers commentaires.
L'alternance entre leurs galères et les scènes plus intimes, c'est ce que je voulais. Ce serait tentant de ne plus faire avancer que leur histoire et les relations de leur trio, mais c'est quand même un genre de road movie, alors il faut qu'il y ait la road !
Et je suis contente de ton image pour le vieux : sorcier vaudou, parfait, c'est un peu l'image que je voulais donner.
Jowie
Posté le 17/10/2022
Non mais décidément, on ne peut que devenir accro de ton histoire ! La prière de Walt était tellement touchante, ça m'a fait chaud au coeur ! C’était tout ce qu’il fallait: ne pas la questionner, ne pas la brusquer, juste montrer à Mercy qu’ils sont là. Ils sont une équipe qui surmonte des moments durs ensemble et c'est beau à voir !
Je trouve ça très réaliste que les premiers mots qui sont venus à l'esprit du narrateur soient aussi méprisants. C'est triste, mais il n'y a rien de plus universel que les préjugés... Heureusement qu'il réfléchit plus loin et devine ce qui c'est réellement passé parce que beaucoup d'autres personnes n'iraient pas aussi loin :(
C’est dégueulasse comme ce O’Malley a traitée Mercy ! en plus elle n’était pas bien, dans un état délicat et il l'a traite comme un détritus ! J'espère qu'on ne reverra plus jamais ce sale type ! Elle a le droit d’être malade comme tout le monde !
Décidément, tu sais nous tenir en haleine. Au moment où l'on pense que les choses s'améliorent et qu'enfin ils ont trouvé un environnement correct, tu nous rappelle qu'ils sont poursuivis! Aïe aïe aïe, tôt aôu tard, ils seront rattrappés, j'en suis sûre !
Ce vielliard est vraiment sorti de nulle part... Serait-ce une sorte d'ange ? J'ai envie de lui faire confiance (la mamie des chapitres précédents était adorable), mais avec toi, on ne sait jamais xD
Dis, je me demandais: c'est ton premier jet ? Parce que c'est excellent, j'ai l'impression de lire une histoire corrigée et finie !

Bonne soirée et bonne semaine ;)
Isapass
Posté le 18/10/2022
Bon ben je suis ravie que ça t'ait plu. Surtout cette scène de la prière sur laquelle j'avais un doute. J'ai toujours peur d'en faire trop !
Et en effet, je ne voulais pas que Sam accepte trop facilement la situation. Celui qui fait toujours preuve d'ouverture d'esprit, c'est Walt. Ce serait surprenant, surtout pour l'époque, que Sam soit aussi indulgent. Mais il commence à se fier à Walt et de revoir ses jugements si besoins, ce qui dénote déjà une grande ouverture d'esprit.
Avec le personnage de O'Malley, je voulais montrer l'ambiguité de l'opinion des gens par rapport à la situation de Mercy : ils ne sont pas dupes et se doutent qu'elle n'y est pour rien, mais ils ne peuvent quand même pas compatir avec elle. D'abord parce qu'elle n'est "que" noire. Et ensuite, pour des a priori du genre "elle a bien dû se laisser faire", voire "elle a bien dû les aguicher, pour que ça lui arrive". Bref, des façons de penser qui posent encore problème aujourd'hui. Je ne dis pas tout ça, pour laisser les lecteurices interpréter comme ils veulent, mais dans ma tête, c'est ce que veut illustrer la réaction de O'Malley.
Enfin, pour le fait qu'ils soient recherchés, tu penses bien que je n'allais pas laisser filer cette magnifique piste ! Ca devait bien ressurgir, ils ont quand même laisser 3 cadavres derrière eux ;)
Pour te répondre : oui c'est mon premier jet (et merci de ton compliment). Je pense avoir trouvé sur ce derniers chapitre un compromis pas trop mauvais entre le langage parlé et une certaine richesse pour ne pas lasser les lecteurices. Mais il y aura quand même pas mal de boulot de correction, si ce n'est sur la forme, au moins sur des petits réglages dans l'évolution des personnages. Tant mieux si ça te fait passer de bons moments, en tout cas !
Merci pour ton commentaire qui me fait très plaisir, comme d'habitude !
LionneBlanche
Posté le 12/10/2022
Coucou Isa ! j’ai enfin eu du temps, et finalement, avant de dormir, c’est chouette aussi :)

J’ai beaucoup aimer la première scène. Bon, la réaction de Sam… Il a bien fait de se taire même si ses yeux ont parlé un peu. Les hommes, ça met tellement de temps à comprendre, parfois… En vrai, quelque part, j’ai vraiment de l’empathie pour lui parce que, même si à l’écrit je capte vite, en direct, c’est comme si je n’arrivais plus à réfléchir, et j’aurais pu réagir comme lui. Bon, avec moins de jugement, mais ça craint quand même, et c’est dur à rattraper.
Mais après, c’est tellement beau ! C’est la première fois qu’il va prier, qu’il lui propose. Il a compris qu’il voulait se racheter et les voir ensemble, partager ces quelques mots pour le bébé, c’est vraiment très touchant. J’ai versé ma petite larme. ^^
En fait, cette première scène, c’était pour qu’on pense que tout se passerait bien dans ce chapitre et nous la faire à l’envers ? Parce que ça a marché…

J’ai quand même eu de l’appréhension à leur arrivé à la grande ferme. La séparation, et toujours ces noirs à part et payé moins. On ne s’habitue pas, c’est tellement révoltant !
Et puis Mery a faibli, j’ai même eu peur qu’elle perde le bébé ! Vomir dans la cuve, c’était quand même moins pire, du coup. ^^

Mais le coup de l’auberge… C’est terrible ! Je croyais que c’était derrière eux ! Comment ils vont faire si on les poursuit maintenant !? Avec Mercy fatiguée et enceinte, peu d’argent ! Ils risquent d’avoir des ennuis à la moindre embauche !
Et puis ce monsieur, là, dans la marée, je n’ai pas du tout confiance ! Je le sens mal. Franchement, je le sens très mal.

Et il faut encore attendre la suite en tremblant… ^^ On sous-estime cette difficulté Paenne : attendre la suite en tremblant.
En tout cas, j’ai passé un bon moment, riche en émotions. J’aime bien ta plume, ça coule tout seul, on rentre tout de suite dedans. C’est abouti, j’ai déjà l’impression de lire une histoire publiée.

Bonne soirée, ou bonne nuit, et à bientôt ;)
Isapass
Posté le 13/10/2022
Hello !
Comme je le disais ci-dessous à Sorryf, ça me rassure que la première scène vous plaise ! Ma crainte c'est de vouloir aller trop loin dans le côté émouvant et que ça donne un résultat cucul. J'ai toujours l'impression d'être à la limite. Ca t'a vraiment tiré une larme ?
Pour la réaction de Sam, c'est vrai que c'est un gros jugement, mais pour l'époque, ce n'est pas surprenant : on accordait rarement le bénéfice du doute aux femmes, dans ces situations-là. C'est déjà pas mal qu'il finisse par le faire (enfin je n'aurais pas voulu d'un héros qui ne le fait pas, hein, mais ça prouve qu'il est en avance sur son temps, finalement :) )
La période à la ferme, c'était effectivement pour montrer la différence de salaire entre noirs et blancs (et entre hommes et femmes, accessoirement) et la ségrégation. Ca pour le coup, Sam ne le remet même pas en question, tellement c'est ancré. Non qu'il le cautionne, mais c'est un état de fait.
Et puis je voulais aussi montrer que Mercy ne peut plus faire n'importe quel job et que la situation devient plus difficile à gérer.
Pour ce qui est du personnage de la fin... le prochain chapitre dira si tu as raison de te méfier ;) J'espère que je vous ferai attendre moins longtemps. En tout cas, je vais essayer. Parce que je suis d'accord : c'est parfois très dur d'attendre la suite des fictions PAennes qu'on suit :)
Merci pour tes compliments sur ma plume, ça fait chaud au cœur ! Et merci pour ta lecture et ton commentaire !
LionneBlanche
Posté le 14/10/2022
Oh que oui, ça m’a vraiment tiré une larme. C’est beau ce genre de scène. Ça fait toujours beaucoup de bien.

Tu es très optimiste, Isa : « pour l’époque ». ^^ Maintenant encore beaucoup aussi, malheureusement. C’est cohérent, il n’a pas de souci ;) Il se reprends même très vite, il essaie de se racheter, et ça, c’est plutôt rare. C’est que j’aime chez Sam. Il a beaucoup de choses à apprendre, mais il admet quand il se trompe, alors que d’autres s’obstinerai. Ça fait de lui… Un être humain. ^^ Auquel je peux facilement m’identifier.

C’est clair que le salaire est habituel, mais seulement pour eux. ^^ C’est bien mené pour Mercy. C’est sûre que si elle pouvait continuer normalement, ça arrive, hein, mais c’est quand même plus rare, ce serai étrange.

Ne t’en fais pas, prends ton temps, pas de pression, à ton rythme. ;) Le principal c’est de faire les choses bien, d’y prendre du plaisir. :)
Sorryf
Posté le 12/10/2022
La scène de la prière est absolument magnifique *v* ! à part ce passage :
"On s’est agenouillait" aïe mes yeux =D ! Mais sinon c'était vraiment trop beau !

Dans quelle galère ils sont, les pauvres. Mais toujours unis ! L'ambiance est encore une fois top. J'espère que le personnage à la fin va les aider, ils en ont bien besoin ! Les Wilkinson qui reviennent, olala ça fait monter la tension !
Bravo pour ce chapitre !!
Isapass
Posté le 12/10/2022
Ah tu me rassures pour la scène de la prière : ces passages-là, je me dis toujours "ça passe ou ça casse : soit c'est très émouvant, soit c'est complètement tarte". C'est ma grande crainte, j'avoue, mais d'un autre côté, ce sont ces scènes qui donnent le ton, donc je dois les tenter.
En effet, cette fois, le trio a vraiment bien pris et ils se soutiennent. Du coup, il fallait bien que les difficultés viennent d'ailleurs. Et la mort des trois gars à Pierce Rock, fallait bien que ça ressurgisse, hein !
On en saura plus dans le prochain chapitre sur le personnage de la fin.
Contente que ça te plaise toujours. J'espère qu'on ne s'ennuie pas. Le rythme n'est pas très rapide, mais ils avancent, j'espère que ça suffit pour intéresser le lecteur.
Merci pour ta lecture et ton commentaire !
Des bisous !
Isapass
Posté le 12/10/2022
Ah oui et merci d'avoir pointé l'immonde coquille ! Je me suis empressée de corriger, moi aussi ça m'a déglingué une rétine !
Vous lisez