Les rescapés

Par Sebours

A Abath-Khal, Nunn offrit les orcs, de farouches combattants quasiment insensible à la douleur sur le champ de bataille. Plus grands, plus puissants, plus implacables, forgés pour le combat, au bout d’un million de cycles, les soldats du dieu de la guerre n’avait toujours pas connu la défaite dans les guerres lemniscate.

Et leurs rangs se trouvaient sans cesse renforcés par des peuples alliés. Gobelins, trolls, harpies, minotaures, loups-garous, amphiptères et oktoculus rendaient après chaque victoire la bannière au croissant d’Abtah-Khal plus dominatrice. Mais ce qui rendait l’Orcania invincible, c’était ses mines d’obsidiennes, les seules du bouclier-monde.

Alors, pour rééquilibrer les forces des Sept, Nunn donna le bronze aux peuples élémentaires, le fer aux elfes et l’acier aux nains. Jaloux de ces cadeaux, Abath-Khal offrit à Patraocla en guise de premier de ses sept présents, Désolation, la légendaire épée capable de briser toutes les autres lames. Nunn n’apprécia pas la manœuvre de son premier fils. Pour le punir, le créateur de toutes choses interdit au dieu de la guerre de voler les techniques de sidérurgie pour les offrir à son peuple, sous peine de perdre définitivement les guerres lemniscates.

C’est pourquoi les orcs se battent avec des armes de pierres contre des armes de fer, de bronze et d’acier.

La pierre contre le fer

extrait de La bible des servants dragons d’Abath-Khal

 

Gal assistait impuissant à la reconquête des Sept Chemins par l’empire elfe. L’apparition surprise de trois rokhs enflammant la cité surprenait l’oniromancien. Jamais le maître ne lui avait montré la résurrection de ces oiseaux légendaires, dans aucun de ses songes. Les rapaces carbonisaient méthodiquement tous les escadrons de harpies et d’amphiptères qui tentaient la moindre sortie. Une pluie de feu s’abattait sur la place nouvellement conquise.

« Gal, je suppose que tu ne veux pas qu’on sorte leur porter secours ? »

« Nous aurions ainsi une mort glorieuse sur le champ de bataille ! »

Vlad et Borg, les fidèles lieutenants posaient ironiquement la question à leur chef. Les trois orcs, alignés les bras croisés, contemplaient le spectacle des volutes flamboyantes des rokhs. Au fond de la passe des montagnes noires, les légions des derniers nés de Nunn et les rokhs orientaient leurs adversaires sur souricière. Une pluie de flèches et de rochers s’abattit sur les restes de la horde orc. Les trois guerriers poussaient des grognements bestiaux, excités par la fureur de la bataille. Une clameur monta progressivement. Le seul soldat ayant l’audace d’intervenir était Kran.

« Mon Colonel ! Pourquoi n’entrons-nous pas dans la bataille ?!! »

Le chef d’Udgog se souvint qu’il avait croisé le soldat de Klaralk lors du saccage de Neptnas. Ce fut pourquoi il ne l’égorgea pas sur le champ et déclara ostensiblement à toute la forteresse.

« Rrrr ! Les légions des derniers nés de Nunn manœuvrent bien ! Et nous n’avons pas les moyens de lutter contre ces rokhs ! Rrrr ! Ça ne sert à rien de sortir, les nôtres sont déjà morts ! Il est inutile de se sacrifier pour une cause perdue d’avance ! »

Puis Gal désigna une forteresse au lointain dont les occupants tentaient une sortie. Tous les regards se braquèrent sur la zone. Malgré toute leur rage et toute leur célérité, la cohorte ne put parcourir que deux cents mètres avant qu’un rokh ne fonde dessus. Le rapace brûla tous les soldats placés à porter de son souffle mortel. Un bataillon d’archers centaures arriva prestement au galop et déclencha un déluge de flèches. Maintenant que l’Orcania ne disposait plus de ses escadrons volants, la communication et donc la coordination s’avéraient impossibles.

Yashan, l’héritier désigné par Orokko et général par défaut se terrait sur les crêtes des montagnes noires avec le gros des troupes. L’occupation de la place des Sept Chemins, dans le fond de la vallée ne serait bientôt plus qu’un souvenir. Tous les géniteurs royaux de premier et de second rang se trouvaient parqués dans la ceinture de forteresse. Le rêve qu’Abath-Khal envoyait à Gal se réalisait progressivement. L’instant figé qu’il avait parcouru tant et tant de fois se rapprochait toujours plus. Une pointe d’angoisse saisit le chef de guerre. Que devait-il faire au-delà ? Cela faisait presque cent ans qu toute son énergie, toutes ses actions ne s’orientaient que sur ce moment. Le maître ne lui dévoilait rien de plus, comme si la suite dépendait de la réussite des projets du dieu de la guerre. Il ne pouvait qu’attendre et faire creuser ses soldats pour retrouver le début du tunnel qu’il avait fait percer voila cinquante cycles en prévision de cet instant.

Un état de siège s’installa dans la forteresse. La deuxième nuit après la débâcle de la cité de Sept Chemins, l’indolence avait envahi le camp. Seuls quelques flambeaux épars déchirait la nuit sur les façades des bâtiments défensifs encore tenus par l’Orcania. Tous les guerriers de Gal dormaient du sommeil du juste hormis les deux sentinelles. Le colonel pourpre simulait le sommeil mais restait aux aguets.

L’oniromancien perçu un déplacement fugace et quasiment indétectable sur la tourelle Nord. Il y avait quelque chose accroupi sur le toit. C’était une créature silencieuse aussi imperceptible que le vent dont la silhouette se distinguait à peine dans l’obscurité de cette nuit sans lune. La sentinelle ne se rendait pas compte de sa présence. Pourtant, Gal n’intervint pas. L’ennemi ne devait pas savoir qu’il voyait clair dans son jeu. Des clapotis résonnèrent au fond du puits, comme des cailloux qui tombaient d’une paroi se désagrégeant. En fait, l’ombre venait d’empoisonner la source d’eau potable et déjà s’enfuyait. Cette stratégie impressionna le chef d’Udgog. C’était la première fois qu’un adversaire ne recherchait pas à vaincre de manière épique. Seul le résultat comptait et nul chant ou légende ne conterait jamais ce haut fait d’arme pourtant décisif. Rassuré par a tournure des évènements, Gal s’endormit enfin. Le lendemain matin, il se réveilla aux aurores avec la détermination du jaguar traquant sa proie dans le regard. Le maître lui avait parlé en rêve. Il savait quoi faire à présent !

« Soldats ! Rrrr ! Si vous tenez à la vie, ne buvez pas l’eau du puits ! »

« Vous êtes fou colonel ! Par cette chaleur, vous nous interdisez de boire ? » s’offusqua le soldat de Klaralk.

« Rrrr ! Tu es libre de choisir, Kran ! J’ai vu cette nuit dans mes rêves la ruse des derniers nés de Nunn. Le dieu de la guerre m’a prévenu, ces immondes créatures ont empoisonné les puits de toutes les forteresses ! »

« Il faut prévenir les autres forteresses, colonel ! »

« Rrrr ! C’est impossible Kran ! Tous les escadrons de harpies et d’amphiptères ont été massacrés par les rokhs lors de l’attaque de la cité des Sept Chemins ! Rrrr ! Et il est impossible de sortir avec toutes les troupes elfes et centaures qui sont aux aguets ! D’ici une heure ils seront morts ! » Puis le colonel pourpre embrassa toute sa garnison d’un regard. Il harangua ses guerriers. « Tel est la volonté d’Abath-Khal, notre maître et notre dieu ! Cette incursion dans la passe des montagnes noires n’était qu’une diversion destinée à purger l’Orcania de ses dirigeants consanguins incapables de faire la guerre ! Le grand objectif arrive ! Soldats, suivez-moi ! »

Un trois bons, le félin chef de guerre se retrouva au milieu de la cour. Borg l’attendait déjà avec une torche sur un monticule de terre dans un coin du bâtiment défensif. Gal, le grand jaguar d’Udgog saisit promptement le flambeau et s’engouffra dans la galerie creusée durant les derniers jours. Tous le suivirent comme un seul orc. La galerie, commander aux Marteaux d’Airain remontait jusqu’à l’entrée de Ubed, le village promontoire dans laquelle stationnait le généralissime Yashan.

Les deux chefs de guerre se retrouvaient face à face. A cet instant, ils étaient les deux derniers géniteurs royaux a encore possédé des responsabilités et une certaine envergure. L’Orcania ne possédait plus d’organisation structurée à sa tête. Plutôt que de s’affronter dans un duel à mort, les deux alliés de longue date s’accordèrent pour diriger de concert la bannière au croissant du dieu de la guerre. Ils convinrent de couper le royaume en deux zones séparées par une ligne Nord Sud. Yashan obtint le commandement de l’Ouest avec la capitale historique Ladin. Gal s’occuperait quant à lui de la zone Est comprenant la passe des montagnes noires. Il annonça d’emblée que Udgog en deviendrait sa capitale.

Afin de réorganiser la chaîne de commandement décapitée, il fut décidé de redéployer les gardes royaux. La charge de les répartir sur le croissant orc revint naturellement à Yashan qui les connaissaient tous personnellement pour les avoir commander depuis sa majorité. Ces vieux grognards avaient en leur temps remplient les mêmes fonctions que Gal à Udgog. Ils ne demandaient d’ailleurs qu’à retrouver les missions de commandement que le roi Orokko leur interdisait par peur de perdre sa place. En moins d’un an l’implantation dans les villages de ces chefs de guerre compétents devait permettre à l’Orcania de retrouver la grandeur que le despote lui interdisait d’espérer depuis son accession au pouvoir.

Le colonel pourpre devenait général et contrairement à Orokko le pleutre, il ne craignait pas l’adversité ni des gardes royaux, ni de Yashan. Comment le pouvait-il alors qu’il n’avait rien révélé de ses véritables forces. Pour redresser l’Orcania et lui rendre sa splendeur d’antan, Gal recherchait l’union derrière son projet, celui que lui dictait Abath-Khal. Et le dieu de la guerre lui ordonnait de se rendre sous la forteresse des trois oliphans. Il possédait une armée immense bien qu’hétéroclite. Rien que ses semi-orcs dépassaient en nombre la horde à la solde de Yashan. Il était temps d’équiper ces troupes avec les armes du meilleur acier nain cachées depuis des années dans l’inframonde grâce au marché négocié avec les Marteaux d’Airain.

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