- On va faire quelques pas ? Me demande Mathilde en fin de journée.
C’est plus une information qu'une question. Maintenant que la plaie s'est suffisamment refermée et que je ne saigne plus que modérement, ils veulent que je quitte le lit pour marcher. Une fois assise, j’enfile un peignoir par-dessus mon pyjama et passe des chaussons. Mathilde me tend les mains pour m'aider à me lever. Je lui donne les miennes et, avec une impulsion de sa part, je me retrouve debout sur mes pieds. J'ai la nuque raide et les jambes faibles, mon équilibre chancelle à chaque mouvement, me forçant à prendre en partie mon appui sur elle.
En sortant de la chambre, Mathilde et moi passons devant un membre de la sécurité de l'hôpital. Il surveille ma porte en permanence. Comme ils pensent tous que j’ai été “agressée”, ils veulent me protéger. Mais personne ne sait de qui. Ils ne savent pas. Ils ne comprennent pas.
Faire quelques pas, c'est faire un aller-retour dans le couloir désert en compagnie de Mathilde et de ma perfusion. Juste l'occasion de me réhabituer après des semaines d'alitement forcé. Si la première de ces escapades fut particulièrement pénible, c'est plus facile de jour en jour.
- On va jusqu’au bout du couloir ? Me propose l’infirmière.
- D’accord…
Le bout du couloir est occupé par une petite zone salon éclairée par une grande verrière. Un pas après l’autre, nous nous en approchons, passant devant le poste de garde des infirmiers, jusqu’à ce que Mathilde m'aide à m'asseoir dans l'un des fauteuils l’occupant.
- Ça va ?
- Oui…
- C’est bien. Pendant que tu es là, le Dr Watson peut passer un peu de temps avec toi si tu veux.
- Je n’aurais rien de particulier à lui dire.
Le Dr Watson est l’un des principaux docteurs de l'hôpital et a été l’une des premières à venir me voir à mon réveil. Accompagnée de la cheffe de la chirurgie, elle m’avait expliqué où j’en étais et où a priori je resterai figée. Leurs tentatives de me retirer le mécanisme avaient été vaines. Me placer sous dérivation avec une machine “ECMO” s'était révélé impossible. Remplacer le métal par une vraie pompe médicale également. Ils ont dit qu'il n'y avait pas assez de marge pour faire quoi que ce soit. Mes artères et mes veines étaient trop friables pour les manipuler. Mon système était devenu trop dépendant des engrenages qui avaient pris place dans mon corps. Cette place, il l'avait prise sur une partie de mon poumon gauche et de ma cage thoracique mais ce n'avait pas été suffisant. Il était resté une plaie béante sur le métal que l'hôpital avait cherché à refermer comme on recoud une poupée déchirée. Les fils tendeurs qu'ils avaient suturés dans ma peau avaient bien travaillé et, après des semaines, la fente avait fini par se refermer. Il ne restait plus qu'une large cicatrice de part et d'autres de mon corps. Et ma serrure. Et ma clef. Depuis, Mathilde me propose régulièrement de parler au Dr Watson, mais ce n’est pas une idée qui m’intéresse.
Mathilde me laisse regarder la vie derrière la vitre jusqu’à ce que le soleil se couche à l’horizon et qu’il ne faille retourner au lit. Comme à l’aller, le couloir est calme et dépourvu d'activité. Le membre de la sécurié est parti à la fin de la période de visite. Je ne pense pas que ce soit d'une grande importance dans mon cas. Mathilde me remet au lit comme si j'étais en porcelaine.
- Ça va être l’heure m’annonce-t-elle d’un ton qui doit se vouloir rassurant.
Je me tourne sur le côté et lui tends la clef par-dessus mon épaule. Elle la prend avec précaution et l'insère dans ma serrure sans un bruit.
- Tu es prête ? Me demande-t-elle.
- Oui.
Je m’accroche aux draps par anticipation. Elle commence à donner plusieurs tours à la clef. Je sens le mouvement se transmettre en de petites vibrations jusque dans les ressorts de mon cœur. Chaque fois qu’elle arrête une rotation, il y a un à-coup qui me perturbe. Ils disent que c’est un travail extraordinaire mais imparfait. Je peux profiter d’une journée d’autonomie avant que quelqu’un ne doive me remonter. Je n’arrive pas à le faire moi-même et ils n’ont pas trouvé un moyen d’automatiser la chose depuis mon arrivée. Ils ont essayé de faire des copies de la clef mais aucune n’a fonctionné. Ils se perdent avec moi.
- C’est bon, me glisse Mathilde.
Elle retire la clef de mon dos et me la rend avant de refermer ma blouse. La clef reste à mes côtés. Elle est tout ce que j’ai avec le cahier. C’est tout ce que j’avais. Ils m’ont pris le cahier pour l’étudier il y a des semaines.
- Tu veux que je te donne quelque chose pour te détendre ?
- S’il te plait…
Elle va chercher une seringue qu’elle injecte directement dans ma perfusion.
- Essaie de te reposer, je reste là si tu as besoin de moi.
- Merci ...
- Il n'y a pas de quoi Clara.
Je me renfonce dans la couverture, formant un cocon autour de moi jusqu'à réussir à m'endormir.
Chapitre difficile mais que j'ai trouvé pudique, également.
J'apprécie beaucoup la métaphore de la poupée, qui m'a à la fois touchée et parlé. Je pense que c'est ce qu'on ressent quand on est livré aux mains de la médecine et que notre corps ne nous appartient plus totalement. C'est très bien trouvé, et sensible dans le "bon sens", à mon avis.
J'ai trouvé ce texte rythmé et clair. On a tout de suite de l'empathie pour Clara et les périodes de convalescence peuvent être effectivement longues dans l'attente d'un potentiel miracle, ou au moins de retrouver un peu d'autonomie, et "le fil de sa vie".
Pour moi, c'est très bien décrit, simple et en même temps médicalement dans le vif du sujet, quelle amélioration de la teinte de bleu te paraitrait pertinente, du coup ? :)
Les petites coquilles :
"Une fois assise, j’enfile un peignoir par-dessus mon pyjama et passe des chaussons.Mathilde me tend les mains pour m'aider à me lever." (phrases collées, il manque un espace après le point derrière "chaussons")
"Comme ils pensent tous que j’ai été “agressé”, ils veulent me protéger." (l'accord n'est pas au féminin (Clara) ?)
"Le Dr Watson est l’un des principaux docteurs de l'hôpital et a été l’une des premières à venir me voir à mon réveil. Accompagnée de la cheffe de la chirurgie, elle m’avait expliqué où j’en étais et où a priori je resterai figée". (le docteur et la cheffe ? j'ai l'impression qu'il faudrait accorder les deux au féminin, non ?)
"Le membre de la sécurié est parti à la fin de la période de visite." (sécurité)
Toujours ravie que malgré les thèmes abordés, ce soit lisible sans être “dérangeant”.
La métaphore de la poupée s’est imposée comme une évidence avant même l’écriture pour bon nombre de raisons que tu as soulevées. Comme tu le dis, elle porte une symbolique presque fataliste qui m’est assez chère. Elle reviendra.
Tu me noies sous les compliments, c'en est presque gênant. *Rougit*.
Si je savais comment améliorer la teinte de bleue, j'arrêterais enfin de triturer ma palette encore et encore. Enfin, la teinte n’est pas trop mauvaise, elle est assez satisfaisante pour mon standard mais quelque chose me chagrine et je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. C’est peut-être un problème d’intégration, par rapport au premier jet j’ai rajouté peut-être trop de choses qui jouent sur l’harmonie que j’aimerais trouver.
J’ai pris note des petites coquilles, les accords ce n’est pas mon fort visiblement.
Merci Mariezm !