Lucile

Notes de l’auteur : Alors... Je sais que je me lance dans une histoire complètement tordue, mais pour ma défense, ce n'était même pas une histoire, à la base, c'était un rêve. A mon réveil, j'ai passé vingt minutes à retourner ça dans tous les sens pour essayer d'en faire une histoire. Reste à voir si ça tient la route!

Chapitre 1 : Lucile

 

Je ne peux pas m’empêcher de me poser beaucoup de questions. Beaucoup trop. D’un naturel très indécis, j’ai tendance à analyser le pourquoi du comment afin de démêler le cœur de chaque problème. Ce jour-là encore, je m’étais beaucoup trop questionnée à propos de choses existentielles.

Doit-on dire « voyant » à un devin aveugle ? Les parents d’un prêtre doivent-ils l’appeler « mon père » ? Pourquoi les kamikazes portent-ils des casques? Pourquoi les mouches tournent-elles en rond? Pourquoi ma mère m'insupporte? Pourquoi la vie? Pourquoi?

Et surtout, pourquoi me trouvé-je dans des toilettes en combinaison de pyjama jaune fluo?

Allons, je dois bien m'en rappeler, je ne me suis pas retrouvée ici par magie, si? J'essaie de rassembler mes souvenirs, mais une migraine épouvantable m'embrouille les pensées et m'empêche de me concentrer. Je porte une main à mon front. Pas de fièvre. En revanche, le relief d'une grosse bosse se dessine sous mes doigts. Je masse mes tempes douloureuses. Malgré l’épaisseur du pyjama, je sens le froid m’engourdir et me faire frissonner. Je fouille mes poches. Vides. Je regarde mes pieds. Nus.

Bon.

Ma mémoire en gruyère ne m’inspirant pas confiance, je décide de laisser mes sens me diriger. Après une rapide observation de la lumière, de la cabine et du couvercle de cuvette sur lequel je suis assise, je note que je me trouve probablement dans les toilettes d’un grand magasin. « Bravo, Lucile, pensé-je avec sarcasme. Belle déduction ! Même un myope plein d’imagination l’aurait remarqué avant ! »

Je décide de sortir. Après avoir tourné la poignée et tenté de pousser la porte, la panique me gagne. La porte est bloquée. Je vois ma vie défiler devant moi. Mon imagination débordante surgit du fin fond de mon esprit pour me passer devant les yeux des dizaines de scénarios dans lesquels je meurs de faim, de soif et de fatigue. On retrouvera mon cadavre dans quelques jours, desséché et fripé comme un vieux pruneau après ma déshydratation. Personne ne viendra à mon enterrement. Je laisserai derrière moi un studio en bazar, des romans non-publiés, des centaines de chaussettes trouées. Je n’ai pas trouvé l’amour de ma vie, je n’ai jamais eu de chat, je vais mourir sans avoir eu le temps d’acheter une maison à la campagne, de visiter la Norvège, je n’ai jamais rencontré Britney Spears, je n’ai pas fini le Seigneur des Anneaux, je ne suis jamais montée sur une moto, je vais mourir sans avoir eu le temps de voir Venise, je vais…

 

Ah non, au temps pour moi, la porte s’ouvrait juste vers l’intérieur.

Sentir le sol des toilettes d’un grand magasin sous la plante de ses pieds nus est une expérience des plus particulières. Le carrelage, passe encore. Le goudron, à la limite… Mais le liquide inconnu qui tapisse le sol des toilettes de grandes surfaces ! Affreux serait un euphémisme. La sensation de mouillé sous les talons n’est pas tellement le problème, non, le problème, c’est le fait de ne pas connaître les composants de ce mélange. Pour ma part, marcher dedans me répugnait même en protégeant ma peau avec des semelles.

Je sors des toilettes et me retrouve dans le hall du magasin. Je met un moment à me demander quelle heure il est. Les néons au plafond me renvoient une lumière artificielle qui ne me donne aucune indication sur la course du soleil, et les lieux paraissent déserts. L’odeur m’indique par la même occasion que l’air conditionné a été coupé. Ô joie ! Le doux parfum du local de sports du collège ! L’électricité aurait-elle été éteinte ? Je sais que certaines lumières peuvent fonctionner sur batterie pour éviter que tout le magasin ne se retrouve dans le noir en cas de panne de courant. Je suis en train de me demander comment je pourrais sortir si les portes automatiques ne s’ouvrent plus, quand je me retourne et réalise qu’une autre personne dans ma situation ne s’est visiblement pas posée autant de questions. A peine deux mètres derrière moi, les portes automatiques. La vitre est brisée. Ce n’est qu’en les voyant accrocher la lumière du clair de Lune que je remarque les éclats de verre. Devant l’entrée, et sous mes orteils.

Je fais demi-tour vers le magasin. Je suis chochotte au possible, je n’ai pas envie de traverser les éclats de verre sans rien sous les pieds. Dans le rayon vêtements, je me dirige vers les chaussures pour hommes (je fais du 43 et demi) et prends la première paire qui me vient sous la main. Des grosses Vans noires. Pas spécialement jolies, mais je ne vais pas m’en plaindre, je ne vais même pas les payer (ah ben oui, déjà que je n’ai pas un sou pour me prendre un resto plus d’une fois tous les deux mois, je ne vais pas cracher sur la panne éventuelle des caméras de surveillance!). Avant de les mettre, je réalise le ridicule de mon pyjama canari. A peine ai-je ouvert la fermeture éclair que je découvre que j’avais laissé un sweat à capuche gris foncé en dessous. Si ce détail me rassure dans un premier temps, il m’inquiète après réflexion. Si le froid m’engourdissait avec une double épaisseur de coton et une couche de pilou, quel effet aura-t-il sur moi lorsque je sortirais mes jambes nues du pyjama ? Je décide de ne pas réfléchir plus longtemps et de le retirer d’un coup.

Il y a quelques années, pour mes dix-huit ans, ma cousine m’avait offert une journée dans un spa plus ou moins luxueux dans lequel une de ses meilleures amies travaillait comme masseuse. Si la perspective me ravit dans un premier temps, j’ai tout de suite déchanté en voyant qu’il n’y avait pas un, mais deux billets d’entrée, et qu’elle allait se faire un devoir de m’accompagner. J’adore ma cousine, ça n’est pas le problème, mais passer une journée en sa compagnie n’est vraiment pas ce que j’appellerais un cadeau d’anniversaire. Si ça n’avait tenu qu’à moi, j’aurais passé ce merveilleux samedi sur la planche de massage. J’étais bien parti pour, mais après des dizaines de minutes à écouter les supplications de ma cousine pour que je l’accompagne au sauna et plusieurs fois à me demander, lorsque la masseuse descendait un peu loin dans mon dos, si la mention « réduc’ » sur mon billet était bel et bien le diminutif de « réduction », je me suis décidée à la suivre. Elle a passé des heures à me raconter des films, des séries, des concerts, des garçons qu’elle a vu, pendant que je me ramollissait dans les vapeurs chaudes. Puis, après de très pénibles et nombreux râles( et une sortie dramatique du sauna digne d’une tragédie romaine), je l’ai accompagnée vers la piscine d’eau froide, en lui répétant bien que je ne voulais même pas y plonger un orteil. J’étais assise en tailleur au bord de l’eau en écaillant le vernis rouge sur mes pieds quand ma cousine m’a agrippé par le bras et m’a plongé par surprise dans l’eau. Le choc de ma tête sur le carrelage ne fut rien en comparaison à celui de l’eau glacée sur ma peau brûlante. J’eus l’impression que ma respiration se coupait, que mon crâne se vidait, que mon cœur avait décidé d’arrêter d’envoyer du sang dans mes membres pétrifiés par le froid.

Ce fut plus ou moins la sensation que je ressentis lorsque je retirai le bas de la combinaison. Tétanisée par l’air glacé, je me suis dirigée vers les pantalons soigneusement pliés sur les étagères. Malheureusement, les vêtements de grandes surfaces ne semblent être destinés qu’à des Pygmées anorexiques avec des problèmes de croissance, car moi et mon mètre soixante-dix-huit ne passèrent pas une jambe dans ce bout de tissu de trois centimètres de diamètres. Bon, je pense qu’il y avait une autre raison que ma taille (peut-être que l’inscription seule à la salle de sports ne suffisait pas pour perdre du poids...)mais honnêtement, j’étais trop pressée pour y penser. Trop fière, aussi…

C’est donc en culotte que je quittai cet endroit. Avec un peu plus de volonté, j’aurais très certainement trouvé un pantalon à ma taille, mais je n’avais aucune envie de passer plus de temps ici. Et puis, je venais juste de me souvenir d’une histoire que mon frère m’avait raconté quand j’étais petite dans lequel un homme déguisé en Père Noël se cachait dans un magasin et s’amusait à découp…

J’ai du arrêter mon imagination ici, sinon, je savais que je ne ferais plus un pas sans entendre quelqu’un derrière moi. Les rues étaient désertes. L’écran extérieur d’une pharmacie m’indiquait l’heure : 23h47.

Bon. Eh bien on dirait que je me suis endormie avant de faire les courses. C’était la première fois que ça m’arrivait dans un magasin, mais c’est vrai qu’avec mes insomnies, je roupillais partout où je me posais. Je m’endormais très souvent au boulot et j’avais déjà dû des dizaines de fois expliquer à mon directeur pourquoi les chapitres à traduire pour la semaine traînaient depuis plus d’un mois. Après quelques minutes à marcher (et à me geler les cuisses dans le vent de novembre) les rues se firent plus familières. J’avais fini par me diriger vers chez moi malgré le froid et mon très mauvais sens de l’orientation. Au moment de traverser sur un passage piéton, je remarquai qu’il n’y avait absolument aucune voiture sur la route. Pas de klaxon, pas de moto, pas de bruits de moteur. Certes, ce quartier n’est pas des plus fréquentés, mais il n’est tout de même pas désert, en temps norma…

 

Je n’eus même pas le temps de me demander pourquoi je ne sentais plus le sol avec mes pieds que ma hanche rencontrait le goudron. J’avais trébuché sur quelque chose. Un sac poubelle ? Cela n’aurait eu rien d’étonnant (nous sommes à Paris, après tout). Non. C’était tiède. C’était massif. En le retournant m’apparut un visage défiguré. Celui de ma boulangère. Sans vie.

Je veux crier. Je n’y arrive pas. Je veux fuir. Je ne peux pas. En une fraction de seconde, le sang dégoulinant de cette tempe si familière m’a rendu la mémoire. Je me souviens, oui.

J’aurais préféré oublier.

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Jeremy Scherer
Posté le 05/01/2025
L'univers onirique et ses caractéristiques farfelues se ressent bien dans ton récit. Même si cela reste léger, on sent que l'absurde du rêve t'a servi d'inspiration. Et c'est super, tu l'amènes avec une plume gorgée d'humour qui combine parfaitement avec la situation décrite.
Et puis il y a cette fin où les mots s'assombrissent. Tu te souviens d'une chose qui semble moins drôle, au point de préférer l'oubli.
Je suis curieux de découvrir la suite, je me ferai un plaisir de la lire !

À bientôt,

JS
56 Cicatrices
Posté le 05/01/2025
Merci beaucouuuup! Je suis vraiment heureuse que ça t'ai plu! Mon intention pour la suite était de retourner un peu dans le passé, pour expliquer comment cette boulangère s'est retrouvée à poser pour Poubelle Magazine dans cette rue!
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