C’est une chose violacée et affreuse. Fripée et beuglante, mais les cris ne lancinent que les oreilles de Sofia. Ana, elle, n’a d’yeux que pour la chose. Son sourire émerveillé, que ne perturbent que des onomatopées sans queue ni tête, donnent la gerbe à Sofia.
Et dire qu’Ana se targue de ne pas croire à l’amour au premier regard. De toute évidence, elle a menti, c’est sûr. Il n’y a qu’à la regarder. À peine a-t-elle posé les yeux sur la chose qu’elle en est devenue absolument gaga. Elle n’est même pas sienne, non. Ana n’a rien fait d’autre que téléphoner à la mère trois fois vingt minutes pendant la grossesse et se plaindre sur le trajet de la maternité que la mère n’était plus une amie si proche. Ana a néanmoins insisté pour venir. « Ça se fait ». Tout comme craquer un budget sorties dans cette liste de naissance longue comme trois bras que les parents ont concocté pour ne pas avoir à crouler seuls sous le poids financier de l’enfant. Ana a à peine passé le seuil de la porte qu’elle n’a plus vu que le jeune prodige qui, par le seul fait de respirer, va pour de nombreuses années à venir canaliser l’attention d’une bonne partie des gens de la pièce.
— Tu dois être fatiguée.
Sofia murmure pour ne pas écorcher les oreilles de l’enfant et risquer une nouvelle envolée de cris.
La mère ne répond pas. Elle se contente d’un sourire niais, amoureux, en baissant son menton vers sa chose.
Il y a donc des amours qui font tout endurer. Tant et si bien que l’on n’ose même pas reconnaître que l’on a porté son corps à bout. Qu’après l’avoir mis à disposition d’un petit être qui pousse à l’intérieur, celui-ci est sorti dans la douleur en laissant sur son passage des cicatrices et des heures de rééducation.
L’amour rend aveugle.
Sofia aimerait lui demander si la mère n’en veut pas à son enfant, ne serait-ce qu’un peu, pour lui avoir infligé tout ça, mais elle sait que c’est déplacé. L’heure n’est pas aux confidences sincères que les filles s’échangent dans l’intimité. Elle ne le sera peut-être plus jamais, d’ailleurs, car la mère ne sera plus jamais seule. Pas pendant de nombreuses années du moins, ou quand elle le sera, ce ne sera que temporaire et il sera toujours là, quelque part, à occuper ses pensées. Peut-être dans vingt ans, quand le gosse sera parti du foyer, si tant est qu’il déguerpisse comme ceux de son âge, cela n’est jamais vraiment acquis, la mère pourra se poser et souffler sans être dérangée toutes les deux minutes pour porter son attention sur celui qui s’estime la mériter tout entière. Elle expirera et dira enfin « ce n’était pas simple tous les jours ». Et Sofia lui demandera, là, avec vingt ans de recul et de perspectives sur le fait d’être mère, qu’elle réponde honnêtement à sa question. Est-ce que tu lui en as voulu de t’avoir fait subir tout ça ne serait-ce qu’un instant ?
Sofia a dû mal à croire que l’inverse ne soit pas un mensonge. Ou alors, la maternité agirait comme un champignon qui gangrène le cerveau et prend possession du circuit émotionnel normal de l’humain. Impossible. Sofia pense le savoir. Alors elle se dit que quiconque n’en viendrait pas à la même conclusion ne serait pas honnête, soit envers elle, soit envers lui-même. Elle en est tellement persuadée que le fait qu’elle n’ait jamais été dans cette situation ne lui effleure pas l’esprit. Elle connaît. Elle sait parce qu’elle a grandi toute sa vie en pensant savoir. Parce que ce serait comme ça, qu’il fallait en passer par-là. Il y aurait un monde sensible partagé par toutes les femmes qui leur donnent la légitimité pour avoir vécu par procuration. Et si Sofia est sûre d’une chose, c’est que les mères ont bien des peines qu’elles n’osent avouer.
— Coucou toi… lance Ana d’une voix fluette.
Elle approche son doigt de l’enfant. Sans doute pense-t-elle recréer ainsi la naissance du monde, mais Joséphine n’en est pas encore là. Elle n’a ni la référence, ni le courage d’affronter ce gros saucisson de peau qui doit apparaître tout flou dans son champ de vision. Elle braille. Et la mère reste patiente, imperméable aux sons aigus à quelques centimètres de ses oreilles.
— Vous êtes à jour dans vos vaccins ? demande Samuel.
Son ton se veut neutre mais sa voix déraille sur le dernier mot. Ana se fige et fronce des sourcils.
— C’est juste que… On préfèrerait éviter les contacts jusqu’à ce qu’elle soit vaccinée, justifie la mère.
À partir d’aujourd’hui, mère et père parleront d’une voix commune. Ils seront une nouvelle entité cellulaire, dont chaque membre est interchangeable dans l’autorité parentale et, a fortiori, dans sa protection de chaque instant. Et le premier ennemi est arrivé. C’est un virus. Ou du moins, la peur du virus. Mais cela, Sofia peut l’entendre. Il serait fâcheux d’avoir fait tout ça pour perdre l’enfant alors que cela aurait pu être évité. Avant le covid, on aurait dit la mère frileuse mais à présent, tout le monde sait que des gestes simples peuvent éviter des contaminations. Du moins, presque tout le monde, mais Sofia, elle, le sait.
Ana doit le savoir aussi mais elle a ce réflexe de croire que le bébé est une propriété commune qui, comme le ventre de sa mère avant lui, peut être touché et cajolé à souhait sous couvert de bonnes intentions. Elle a beau laisser retomber son bras, elle ne bouge pas, ébahie, et ne lâche pas l’enfant du regard, quand Sofia, elle, a commencé à raser le mur pour partager encore moins l’espace vital du bébé.
— Tu pourras la prendre le mois prochain, continue la mère, pour la rassurer.
Ana se contente de sourire. Elle reste là, pantoise, à dévorer des yeux ce petit pendant que Sofia fait des convenances. La sortie de la maternité sera demain. Oui, pour l’instant, la mère allaite. Non, elle ne peut toujours pas se lever mais a tout ce dont elle a besoin. Oui, elle n’hésitera pas à contacter ses amies si elle a besoin de quoi que ce soit, et elle sait déjà qu’elle ne le fera pas. À présent, elle est responsable et doit se débrouiller seule avec sa famille. Elle ne veut pas être une nuisance pour ses amies, ni s’habituer à recevoir de l’aide de la part des autres. Elle sait très bien que tout le monde sera disposé à l’aider les premiers temps, mais les années qui s’ensuivront, elle ne pourra compter que sur elle-même car ses amies aussi auront leurs enfants qui leur prendront du temps.
Du moins, c’est ce que la mère se dit. Que ses deux amies qui sont dans la pièce et qui sont en âge de s’y mettre finiront bien un jour ou l’autre par procréer. Elle espère que ce sera bientôt, que leurs enfants grandissent ensemble et soient amis eux-mêmes. Ce serait tellement plus simple, pour les week-ends, les vacances… Elles feraient tout ensemble comme les trois amies ont eu la chance de le faire. La mère est d’ailleurs persuadée qu’Ana lui annoncera bientôt une bonne nouvelle. Elle en parle parfois, échangeant avec son amie d’enfance sur tous les prénoms qu’elle rêve de donner à ses futurs enfants. Sofia ne participe jamais à ces conversations. Elle attend que le sujet passe comme un vent qui souffle : ça dure plus ou moins longtemps.
— Samuel travaille ? demande la mère.
— Il avait autre chose de prévu aujourd’hui, il m’a dit de t’embrasser de sa part, lui répond Ana. Mais je ne veux pas te contaminer…
Un rire décrispe la salle. Les lèvres d’Ana sont étirées. Leur commissure indiquerait un sourire, mais ce n’est que factice. Il n’y a qu’à voir ses yeux plissés.
Quelque chose cloche, ses deux amies le savent, mais il n’est pas temps d’en parler. Il n’est temps que de se réjouir. Aujourd’hui, tout doit tourner autour de l’heureux évènement.
Un sujet sensible mais porté de manière très élégante. La dualité entre Ana et Sofia s’esquisse déjà avec beaucoup de subtilité sans pourtant se perdre. Chacun de leur point de vue est exposé sans jugement, ce qui est agréable. Une introduction qui mêle beaucoup de sentiments qui, j’imagine, seront le cœur du récit qui va suivre.
Ton style glisse dans l’esprit avec facilité et est très plaisant. Si je dois relever un détail, c'est sur le côté peut-être un peu flou au début, pour moi, de la relation unissant les trois femmes.
Une bonne surprise que je lirai avec plaisir au fil de ma PAL.
Merci pour ce retour. J'ai conscience que ce début est un peu "flou" et gagnerait à être revisité. J'oscille toujours entre envie d'avancer et de tout reprendre pour mieux restructurer l'existant...
A bientôt !
Hé ben, tu choisis un sujet sensible et hyper fort - sujet très important au demeurant. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on rentre directement dans le vif de la question avec des tournures "choc". Mais j'aime beaucoup ce parti-pris, ce contraste que tu établis entre les deux femmes, les deux situations, à commencer par dans la façon de décrire le bébé.
La plume est juste, sensible, et les interactions très crédibles.
En plus, ce sujet me touche beaucoup - mon physique fait que je ne peux pas avoir d'enfants. Maintenant c'est quelque chose que j'ai apprivoisé, mais adolescente j'en ai beaucoup souffert.
Bref je sens que ton texte va partir dans ma PàL - ravie que les histoires d'or me le fassent découvrir.
Je poursuis !
Je suis d autant plus touchée si cette histoire te touche. J ai voulu avec Plurielles raconter des portraits de femme, cette zone grise trop souvent tue sur le rapport des femmes à la maternité. Si tu as, au fil de la lecture, des ressentis particuliers de sensivity reader, n hésite pas à venir m en parler, ici ou en privé.
Merci beaucoup pour ta lecture et tes retours ;)
C'est un peu tôt pour donner un avis sur les personnages ou l'intrigue, mais ta plume est très agréable à lire, rythmée, à la fois riche et fluide. Et le sujet... est vaste ! Je suis d'une génération pour laquelle la question du désir d'enfant commencer à peine à émerger. La question était plutôt "quand" que "si". Mais comme beaucoup de sujets "féminins", la parole se libère et les enjeux aussi, même si la pression sociale est encore considérable. Quoi qu'il en soit, c'est une très bonne idée d'aborder ce thème, je trouve !
Je poursuis.
Je veux bien croire que le sujet est posé différemment selon les époques oui ! Et même si aujourd'hui certains discours changent, je trouve qu on a trop peu de représentations qui sortent un peu du cadre idéalisé de la maternité, alors que beaucoup de parcours n y correspondent pas. C était mon point de départ pour ce roman ;)
Je passe ici à l'occasion des Ho^^
Très chouette premier chapitre ! J'aime beaucoup les thématiques développées dans cette histoire, c'est intéressant et ça vient questionner la maternité idéale que l'on retrouve souvent en fiction. J'aime beaucoup le personnage de Sofia, ses pensées réfractaires, sa tendance à remettre en cause les évidences.
Ce n'est encore qu'esquissé, mais j'ai bien aimé l'idée en lisant le résumé de deux personnes qui ne veulent pas de ce que l'autre veut avoir. C'est un très bon moyen de questionner le désir ou non d'enfants des deux amies. Et puis la troisième amie qui est déjà mère va pouvoir alimenter ce débat avec un tout autre pdv....
Bref, un début très intéressant, je vais lire la suite de ce pas !
Mes remarques :
"Et si Sofia est sûre d’une chose, c’est que les mères ont bien des peines qu’elles n’osent avouer." joli passage !
"besoin. Oui, elle n’hésitera pas à contacter ses amies si elle a besoin" répétition besoin
"recevoir de l’aide de la part des autres." couper à aide ? le verbe recevoir fait déjà passer l'idée des autres
J'avais justement envie, avec cette histoire, de venir bousculer un peu les représentations traditionnelles de la maternité et de sortir des carcans habituels sur la question. Quand j'ai commencé à écrire d'ailleurs, j'ai eu l'impression d'écrire du "moche" sur le sujet, et j'avais peur que ça choque. Je suis donc d'autant plus contente de voir que le personnage de Sofia plaît !
Merci beaucoup pour tes retours
J'ai lu avec plaisir et facilité, tout en savourant la richesse des mots, des situations dépeintes et des personnages.
Ce sont donc 3 amies d'enfance ? (Ou d'adolescence ?). Je chipote juste sur une chose, qui trouvera peut-être simplement sa réponse plus loin : celle qui vient d'accoucher n'a reçu que 3 coups de téléphone sur sa grossesse, Ana se plaint qu'elles ne sont plus si proches. Et puis il y a ce passage [La mère est d’ailleurs persuadée qu’Ana lui annoncera bientôt une bonne nouvelle. Elle en parle parfois, échangeant avec son amie d’enfance sur tous les prénoms qu’elle rêve de donner à ses futurs enfants. Sofia ne participe jamais à ces conversations. Elle attend que le sujet passe comme un vent qui souffle : ça dure plus ou moins longtemps.] qui me fait imaginer qu'elles se voient régulièrement. Rien de grave (et j'espère n'être pas tombé à côté d'une évidence parce que je suis HS - oups si c'est cela).
J'ai hâte de lire la suite ^^ Jolie plume que la tienne.
À bientôt :)
Je suis sur le tout premier jet et comme j'ai pas mal jardiné sur ce début, certains détails mériteront un plus ample retravail de cohérence ! J'hésite en ce moment entre prendre le temps de bien revoir tous ces premiers chapitres, ou continuer d'avancer sur mon premier jet... A voir donc comment je vais mener ma barque sur ces prochains temps :P
Merci beaucoup pour ton retour !!
J'adore ce regard de l'héroïne sur la "chose" et toutes les conséquences qu'elle imagine !
Franchement, chapeau de prendre ce sujet à bras le corps (je sais à quel point, il n'est pas évident).
Pleins de bisous <3
J'ai l'impression quand je relis que tout ce début tourne autour du pot pendant plusieurs chapitres globalement, mais d'un autre côté c'est aussi une façon de caractériser les personnages. Je ne sais pas quel est le bon dosage à avoir, tu as pu voir sur de précédents textes que j'oscille entre commencer trop vite et parfois trop prendre mon temps.
Bien à toi
C'est un sujet que je trouve assez omniprésent aussi, et au-delà de moi, j'ai bien l'impression qu'il en concerne beaucoup autour de moi... Après avoir longtemps hésité sur "quoi écrire" comme tu l'as vu dans mon JdB, c'est assez naturellement que cette histoire-là a commencé à s'écrire. Je patine beaucoup en écriture depuis quelques jours mais je ne lâche pas, car je me dis que c'est un sujet important !
En tout cas, j'en profite ici car j'y pensais ces dernières semaines et que je n'ai jamais pris le temps de t'écrire spécifiquement à ce sujet, mais je suis bien évidemment à ta disposition si tu as besoin d'une BL sur tes textes ! ;)
Merci pour ta proposition ! Ce serait génial pour moi d'avoir tes yeux sur la V2 de La Traversée des Funambules que je vais poster au fur et à mesure au fil des mois à venir. Je te trouve très forte en écriture de scènes - maintenir la tension sans avoir besoin d'armes à feux, en quelque sorte - et c'est justement ce que j'essaye de travailler en priorité dans ce deuxième jet, donc avoir tes yeux dessus serait merveilleux ♥
Je file poursuivre la lecture de Plurielles, de mon côté !
Je t'ai envoyé un MP sur le forum, si tu ne l'as pas reçu fais-moi signe ;)
Je t'ai envoyé un MP sur le forum, si tu ne l'as pas reçu fais-moi signe ;)