Spoliation

Par Sebours
Notes de l’auteur : Pour ceux qui ont lu le premier jet. Deuxième chapitre sur les ancêtres de Ome.

Dans la société elfe, les nobles possèdent le pouvoir et assistent leur roi dans sa difficile tâche d’administrer le pays. Ainsi, la justice est organisée et rendue par les gens du sang de la première caste.

« La première caste »

extrait du Traité sur les sociétés du bouclier-monde

du maître architecte Vinci

Malgré l’humidité étouffante de sa sombre cellule, Ame rechignait à tousser. A chaque fois, cela lui provoquait une douleur intense dans la poitrine. Ces maudits centaures lui avaient certainement fracturé des côtes lorsqu’ils l’avaient rossé ! Pourquoi la malchance s’acharnait-elle sur lui ? Il se retrouvait en prison parce qu’il était retourné prévenir le questeur du vol qu’il avait subit. Le lutin suspicieux avait immédiatement contacté les autorités pour résoudre le litige. Ce rapace prétendait que Ame mentait, qu’il s’était inventé un vol pour ne pas rembourser la somme qu’il venait d’emprunter ! Alors la première caste l’avait enfermé pour clarifier la situation.

Ame considérait ses conditions d’incarcération. Les autorités l’avaient parqué avec dix-neuf autres derniers nés de Nunn dans une pièce de moins de dix mètres carré. Au fil des discussions, le garçon découvrit que ses congénères étaient emprisonnés pour des litiges similaires. La famille d’accueil d’Emilie, boulangers de génération en génération l’accusait d’avoir volé la recette de deux jours complets. Comme celle de Marcus avec la recette du restaurant. On soupçonnait Pierre de détourner une partie des produits de la pêche pour les revendre au marché noir. Et nombreux prétendaient avoir été dévalisé par deux centaures, comme Ame après avoir contracté un prêt auprès d’un questeur lutin. Tous clamaient avec sincérité leur innocence et comptaient sur l’impartialité et la compétence de la première caste pour obtenir justice.

Une question obsédait toujours l‘adolescent. Qui l’avait trahi ? Objectivement, cinq personnes étaient au courant de son emprunt. Le lutin questeur Bling lui avait prêté la somme, il ne pouvait donc ignorer l’information. Le secrétaire de la guilde des forgerons attendait sa venu le matin du drame car Ame avait pris rendez-vous. L’apprenti avait également expliqué son projet à maître Ampèle et maîtresse Olympe. Et son ami Stévenin l’avait incité à contracter ce prêt. Lorsqu’ils l’avaient bloqué, les centaures savaient que sa bourse remplie. Ils lui avaient dit ! Donc l’une de ses cinq personnes avait commandité le vol !

L’apprenti forgeron récupéra des bribes d’informations pour amorcer son enquête et tenter d’organiser sa défense. Le nom du questeur Bling revenait souvent dans les cas similaires à celui de Ame. Et les centaures racketteurs se prénommaient peut-être Pholos et Crotos. A priori, la première caste était à leur recherche pour organiser une confrontation avec les différents derniers nés de Nunn.

Dans ces instants tragiques, le garçon comprit qu’il était seul au monde. Personne n’était venu le soutenir ou le réconforter. Mais il en était de même pour ses semblables. Cela faisait quinze ans que le créateur de toutes choses avait déposé les nourrissons de la nouvelle race aux portes de Zulla. Le constat montrait que tous ces enfants confiés restaient plus tolérés qu’acceptés. Les familles adoptives les considéraient comme suffisamment autonomes et cherchaient par divers subterfuges à se débarrasser de ces bouches coûteuses à nourrir. Ame n’était pas dupe. Ces elfes visaient à condamner les derniers nés de Nunn pour leur interdire l’accès à leurs castes. S’ils étaient convaincus de vol, Emilie et Marcus seraient automatiquement assignés à la dixième caste des proscrits. Mais l’apprenti forgeron pensait se trouver loin de ce cas de figure. Il était à deux doigts de payer le droit d’entrée à la guilde des forgerons ! A moins que le secrétaire est mandaté les centaures pour que cela n’arrive pas. Oui, c’était forcément ça ! Ou bien était-ce le lutin ? On ne pouvait guère se fier à l’honnêteté d’un questeur préteur sur gage !

Ame et ses semblables patientèrent quatre jours dans la cellule, au pain sec et à l’eau. Sans disparaître, les douleurs aux côtes se firent moins lancinantes. Toutes les heures, les portes s’ouvraient pour emprisonner de nouveaux derniers nés de Nunn. Alors que la cellule débordait, les gardes vinrent chercher les « voleurs » pour leur jugement. « vot’ tour va pas tarder mes cailles ! On doit faire du vide dans les cellules pour les nouveaux arrivages ! » répondit un geôlier aux multiples questions des prisonniers inquiets de leur sort. Ame n’avait jamais voulu croire les rumeurs sur la déchéance organisée des des derniers de Nunn. Ses certitudes s’effritaient progressivement. La première caste ferait-elle preuve d’impartialité lorsqu’elle rendrait justice ?

Dans la cellule surpeuplée les esprits s’échauffaient. L’un se plaignait d’étouffer, l’autre accusait un voisin d’infortune de lui avoir volé une portion de pain sec. Dans cette ambiance délétère un petit elfe tout vêtu de noir apparut à loquet de la porte.

« Bonjour Mesdames et Messieurs. Je suis Cicéron, membre de la cinquième caste des gens de l’ordre et malheureusement votre avocat commis d’office. Étant donné la similarité de vos cas, ils seront jugés en commun demain matin. A présent, les gardes vont vous amener chacun votre tour à mon bureau. Vous aurez cinq minutes pour m’exposer les faits de votre affaire. Cinq minutes ! Pas une de plus ! C’est compris ?!! »

Sans même attendre une réponse, l’avocat referma la fenêtre. On entendit le claquement de ses talons jusqu’au bout du couloir. Les pieds d’une chaise crissèrent. Une clef tourna dans le verrou. Un garde effectua un signe du menton pour inviter le premier prisonnier à venir et la valse des auditions commença. Après des heures d’attente, Ame expliqua sa situation au dépositaire de la loi. Malheureusement, il ne put apporter rien de plus que les maigres éléments glanés lors de ses discussions avec ses codétenus. L’enregistrement des dépositions dura toute une journée. A la fin de la procédure, l’avocat informa que le jugement se tiendrait le lendemain à la première heure.

La nuit fut agitée pour la plupart des détenus. A neuf heure, les gardes escortèrent sans ménagement les « accusés » jusqu’à la salle d’audience. Ame protesta. Il se sentait crasseux avec ses longs jours passés dans cette cellule insalubre dans la plus grande des promiscuités. Il désirait effectuer un brin de toilette. Pour toute réponse, il reçu un coup de hampe de hallebarde dans le visage. Il porta la main à son œil. Sa paume se retrouva maculée de sang. Son arcade sourcilière était fendue. Le garçon tenta tant bien que mal à se rendre présentable. Il réajusta ses habits et tamponna sa blessure avec son mouchoir, puis effectua un point de compression pour stopper l’hémorragie. Ame respectait bien sa file. A la moindre incartade, le fautif recevait un coup dans les côtes pour le recadrer.

Une fois dans la salle d’audience, les derniers nés de Nunn furent placés dans le box des accusés, à la droite de la pièce. En face siégeaient les jurées, elfes de la noblesse membre de la première caste des gens du sang. La luxuriance de leurs tenues contrastait avec les mises plus que défraîchies de Ame et ses congénères. Contre le mur du fond, dans sa robe noire, la juge Jonala dominait les débats du haut de son perchoir. Dans l’assistance, derrière les elfes venus entendre au jugement, une rangée de hallebardiers contenait le public grouillant et cosmopolite de lutins, de cynocéphales, de basilics et autres centaures. Un marteau frappa pour obtenir le calme. Sur la droite de l’assistance, Ame reconnut du premier coup d’œil les deux agresseurs qui l’avaient dévalisé.

« Moi, Jonala, juge démocratiquement élue par mes pairs de la première caste déclare l’audience est ouverte ! Procureur Rodan, exposez-nous les faits je vous pris ! »

« Les derniers nés de Nunn ici présents ont tous contracté un prêt auprès du lutin, sieur Bling, questeur de son état, généralement dans le but d’acquérir une charge ou un poste dans une guilde. Suite à la réception de la somme, tous se la sont fait voler par deux centaures. Du moins, c’est ce qu’ils prétendent ! Après investigation, il s’agirait des centaures Crotos et Pholos, convoqués ce jour en qualité de témoins. »

« Merci pour cette exposition détaillée des faits, mon cher procureur Rodan ! »

La fureur gagna Ame. Cela ne ressemblait pas à une exposition détaillée des faits ! C’était plutôt un rapport à charge ! Entre les lignes, le procureur présentait le questeur Bling comme la victime d’un coup monté. Avant même que le garçon puisse s’expliquer ou que le simulacre d’avocat commis d’office défendre son cas, le lutin se retrouvait à la barre. La juge Jolana l’invita à donner sa version.

« Ha ! Ha ! C’est quand même pratique pour tous ces satanés derniers nés de Nunn de se faire dérober la somme qu’ils ont empruntée ! Et comme de par hasard ils accusent Crotos et Pholos ! »

« Connaissez-vous ces centaures, questeur Bling ? » interrogea la juge.

« Pour sûr, ma’me la juge ! Crotos et Pholos sont mes employés. Ils sont chargés du recouvrement des dettes et du paiement des échéances. Ces derniers nés de Nunn m’accusent, mais se sont eux les voleurs ! Ils inventent ce stratagème pour ne pas payer leurs échéances ! Mais vous le savez bien ma’me la juge ! C’était déjà la même chose le mois dernier ! Et le mois d’avant ! »

« Bref, depuis que les derniers nés de Nunn atteignent une certaine vigueur et cherchent à gagner leur autonomie ! » coupa le procureur Rodan. « Le subterfuge exposé leur garantirait une place dans leur caste d’accueil à moindres frais ! »

« Nous sommes totalement conscients de la situation, procureur Rodan ! Bien entendu, questeur Bling, votre intégrité ne peut pas être remise en cause ! Je vous rassure ! Ma question sur les sieurs Crotos et Pholos était purement formelle ! Il est indéiable que tous ces derniers nés de Nunn sont en défaut de paiement ! »

Une levée de bouclier explosa dans le box des accusés. Tous les derniers nés de Nunn protestaient vigoureusement. Les gardes ramenèrent le calme à coups de matraques. Une fois le silence fait, la juge Jonala reprit.

« Mesdames et messieurs les jurés, honorables membres de la première caste des gens du sang, veuillez lever la main si vous estimez que les propos du sieur Bling, questeur de son état traduisent la vérité. »

Les sept jurés brandirent leur main droite à l’unisson.

« Étant donné le caractère systémique de la fraude, la court de justice déclare le sieur Bling innocent des accusations qui lui sont porté. De plus, elle demande à chaque dernier né de Nun de prouver séance tenante sa capacité à honorer sa dette. Dans le cas contraire, chaque contrevenant se verra rétrogradé dans la dixième caste des proscrits ! Maître Cicéron veuillez faire avancer le premier de vos clients ! »

Un défilé similaire à celui des geôles s’engagea. Chaque dernier né de Nunn ne disposait que d’une pognée de minutes pour défendre sa propre cause. L’avocat elfe commis d’office plutôt que de les assister leur savonnait la planche. La juge Jolana les rétrogradait les uns après les autres dans la dixième caste des proscrits. Ame comptait se battre contre ce simulacre de justice. Il gardait espoir parce qu’il possédait de solides arguments à faire valoir. Lorsque son vint, il ne se présenta pas en victime expiatoire mais en combattant prêt à en découdre.

« Dernier né de Nunn Ame, quels gages de solvabilité pouvez-vous apporter pour conserver votre statut de membre de la sixième caste ? »

« En parallèle de mon emploi d’apprenti au service de Maître Ampèle, j’ai développé une activité de bûcheronnage. Je livre tous les artisans de la rue principale du quartier des gens de la manufacture ! Je suis donc en capacité de rembourser mon emprunt ! Même si je maintiens mon accusation contre les centaures Crotos et Pholos ! »

« Le bûcheronnage est une activité réservée aux paysans, les gens de la terre de la huitième caste ! » coupa avec véhémence le procureur Rodan.

« Je me contente de fendre les bûches livrées en vrac dans le cœur de la capitale, monsieur le Procureur ! Cela pourrait être assimilé à un processus de transformation, c’est-à-dire une activité réservée à la sixième caste des gens de la manufacture ! »

« Il est ma foi exacte que les limites de compétences entre paysans, artisans voir même marchands s’avère parfois floues ! Je puis dans ce cas vous accorder le bénéfice du doute. » concéda la juge Jonala.

Ame était content de sa répartie ! Son argument faisait mouche. Il conservait le principal pour son avenir, sa place dans la sixième caste ! Alors qu’il pensait avoir partie gagnée, dans l’assistance, maître Ampèle se leva.

« Votre honneur ! Puis-je émettre une objection ! »

« Faites mon brave ! Qui êtes-vous ? Et quelle est votre objection ? »

« Je suis le Maître forgeron Ampèle. C’est à moi et mon épouse que le dernier né de Nunn Ame a été confié ! Je confirme que mon apprenti pratiquait du bûcheronnage tous les matins, mais c’était pour mon compte ! » Ampèle brandit une pile de feuillets. « J’ai ici les contrats signés par les artisans pour le prouver ! »

« Par conséquent, dernier né de Nunn Ame, vous êtes dans l’incapacité de justifier votre solvabilité. En échange de l’effacement de votre dette, vous êtes rétrogradé dans la dixième caste des proscrits ! Greffier, veuillez rédiger les nouveaux papiers d’identité et le consigner dans les registres ! »

Le greffier apposa le sceau sur un parchemin et le tendit à Ame dans l’instant. Toute l’opération était préméditée ! Mais par qui ? Dans quel but ? Et pourquoi Maître Ampèle le trahissait-il ? Cela n’avait aucun sens ! Hier, l’elfe forgeron l’encourageait à travailler dur pour faire sa place au sein de la sixième caste, et aujourd’hui, par ses propos diffamatoires, il le repoussait parmi les proscrits.

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Peridotite
Posté le 06/11/2023
Ame amsubit un simili de procès. On comprend que le questeur est celui qui lui a dérobé sa bourse en envoyant ses sbires. Il semble en vouloir aux Derniers nés de Nunn et veut les voir tomber. Comme c'est un elfe, je suppose que sa voix a plus de poids que celle d'un dernier né donc la juge le croit lui et non Ome. Enfin, dernier coup de poignard par son père adoptif elfe qui veut lui-aussi le voir filer vers la 10e caste. D'ailleurs, pourquoi son ancien père adoptif est-il dans la salle ? Il devrait se moquer d'Ome et de son procès ? À moins qu'il ne soit encore lié à lui ? Est-ce un moyen pour rendre son abandon légal ?

J'ai relevé quelques coquilles :

"les centaures savaient que sa bourse remplie"
> Le "que" est de trop

"A moins que le secrétaire est mandaté les centaures"
> ait mandaté

"sur la déchéance organisée des des derniers de Nunn"
> Un "des" en trop

"reçu un coup de hampe"
> reçut

"se sont eux les voleurs"
> ce

"des accusations qui lui sont porté."
> -ées

"son vint"
> Son tour vint
Sebours
Posté le 07/11/2023
Salut Peridotite!
Le père adoptif est dans la salle pour récupérer le marché du bois de Ame.
Houlàlà! Je devrais plus me relire quand même! Je vais avoir du boulot que pour ces corrections de coquilles!

Désolé. Pas le temps d'écrire plus aujourd'hui! Merci pour ton retour précieux comme toujours.
Edouard PArle
Posté le 23/06/2023
Coucou Sebours !
Très sympa aussi ce chapitre, dans un ton très différent des précédents. Ame est assez touchant avec son espoir d'une véritable justice des elfes, et ce jusqu'à la fin du jugement. C'est un peu triste de voir la dureté du monde réel détruire sa naïveté à coups de matraque. Le plus dur, c'est la trahison de ceux qui étaient censés le soutenir. La nouvelle caste n'a pas l'air très bien vue des autres...
Mes remarques :
"cela lui provoquait une douleur intense dans la poitrine." couper le "lui"
"Il est indéiable que tous ces derniers nés de Nunn" -> indéniable
Un plaisir,
A bientôt !
Sebours
Posté le 26/06/2023
Bonjour Edouard PArle!

Je te remercie vraiment pour tous tes commentaires. Je suis un peu charrette en cette fin d'année scolaire. Encore deux semaines et promis, je m'occupe de refaire des vrais commentaires.

Je viens de voir en allant sur ton compte que tu réécris l'attaque des dragons sous un autre nom. C'est pour ça qu'il à disparu de ma pile à lire!
Edouard PArle
Posté le 26/06/2023
Ahah oui, j'ai un peu perdu tout le monde avec cette réécriture xD
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