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Par Jamreo

Même immonde, le café faisait du bien. Trois grains de sucre étaient tombés sur la langue de Ravel, qui s’amusait à les faire rouler dans sa bouche, le regard perdu sur la cour mouillée. L’averse avait cessé. Des flaques recréaient le ciel grisâtre par terre et de grosses gouttes tombaient encore des arbres. Simon parlait à voix basse à une infirmière enveloppée – Corinne, ou Catherine, quelque chose dans ce goût-là ; Ravel ne s’y était jamais intéressé de près. Neve écrasait pensivement son gobelet vide et ses lèvres formaient des mots inaudibles. Les autres attendaient dans un silence gêné. Ce genre de stupeur tombait souvent sur les gens après un épisode stressant. Ravel pressa ses cuisses contre le quadrillage du radiateur en marche. Dans sa tête, les images de la sismothérapie d’Élias se répétaient sur un mode lancinant.

Après quelques minutes, Brisebane fit irruption dans la salle, accompagné des docteurs Tilloloyeul, Flanquin et Fèvre. Le premier posa sur la table un dossier de radios, qu’il ouvrit et feuilleta trop rapidement pour le regarder avec attention. Une façon comme une autre de retarder le moment de parler.

— Mon cher docteur ? marmotta Brisebane.

— Oui, oui, fit l’intéressé en se redressant. Nous avons les résultats des tests.

— Il va bien, le petit ? demanda Neve.

— Raisonnablement. Nous avons réussi à lui administrer une dose de calmants conséquente et il a passé une bonne nuit. Timo, tu confirmes ?

— Absolument, dit pompeusement Tilloloyeul. Il a dormi comme une souche.

— C’est déjà quelque chose… je suppose, argua l’infirmière rondouillarde.

Du bout des doigts, Ravel se tapotait le flanc. Il était en manque de nicotine mais n’osait pas s’éclipser. En fait, sans parler de nicotine, il aurait tout donné pour échapper à l’exposé qui allait suivre. Fèvre lui jeta un drôle de regard ; on aurait dit qu’elle avait lu dans ses pensées.

— Après la forte réaction d’Élias à la sismothérapie, reprit le docteur Flanquin, nous craignions de dénicher une pathologie non détectée et incompatible avec ce traitement. Plus précisément, nous pensions découvrir une hypertension intracrânienne.

Ravel se mordit la joue. L’appellation barbare lui disait vaguement quelque chose. Aux autres aussi, à en croire leur air coupable – personne n’avait pensé à faire passer une radio à Élias avant de lui foutre de l’électricité dans le corps.

— Et ? hasarda Simon.

— Et rien, assura Flanquin.

Silence. Les docteurs se faisaient fuyants. Le directeur, lui, semblait marcher sur des œufs et ne pas vraiment comprendre comment il avait atterri là.

Ravel avait les paumes moities. Il fit semblant de remonter son pantalon et les essuya sur son cul, ni vu ni connu.

— En réalité, intervint Fèvre de sa voix fluette, nous avons trouvé autre chose.

— Ah ! Oui, s’exclama Brisebane, trop heureux de la voir prendre les choses en main. Expliquez-nous, chère madame.

De son regard implorant, il l’invita cordialement à continuer. Ravel trépignait sur place. Il coinça ses mains sous ses aisselles.

— Le sang d’Élias Cordier, annonça la docteure, contient des traces importantes de méthamphétamine.

Parmi les infirmiers, stupéfaction et froncements de sourcils. Fèvre louchait toujours vers Ravel, qui l’ignorait méticuleusement.

Bordel de bordel de bordel de merde.

— Mais… comment c’est possible ? murmura Neve

— Bonne question mademoiselle, très bonne, concéda Tilloloyeul avec un hochement de tête. Et nous pourrions nous en poser une autre, tout aussi troublante : comment diable est-ce possible que nous n’ayons rien vu ?

Un peu vert de teint, Brisebane tentait un repli stratégique derrière la rangée de casiers destinés aux infirmiers. Des murmures fusaient de toutes parts, anxieux et incrédules. On commençait déjà à parler de trafic de drogue et autres arrangements mafieux entre les murs de la clinique.

— Une chose est certaine, déclara Fèvre, dont les yeux insistants avaient quitté Ravel pour se poser sur le directeur. Il va nous falloir prendre le sang de tous les patients, sans exception. Si quelqu’un de mal intentionné s’amuse à droguer les enfants, peut-être même les adultes de cette clinique, il est de notre devoir de l’arrêter.

Acquiescements, applaudissements, bis ! Le spectacle avait plu. Rien de tel qu’une solution, toute pourrie soit-elle, pour apaiser les crises majeures. Les infirmiers et les docteurs se séparèrent le cœur plus léger, droits dans leurs bottes. Raides comme la justice.

Bordel de bordel de bordel de merde !

Les nerfs de tout son être le brûlaient et son cerveau le suppliait de l’approvisionner en drogue pour se calmer. Ce n’était pas l’heure de sa pause, mais personne ne faisait attention à lui. Ravel prit le paquet dans sa poche et en tira une cigarette, lancé comme un boulet vers la sortie, ignorant le crachin dégueu qui recommençait à saupoudrer le parc.

Sous le préau, l’infirmier s’accorda quelques minutes de vide, à distiller la fumée dans ses poumons. Mais la trêve fut de courte durée, et quand il ne lui resta plus que des cendres, les pensées accélérées par la nicotine filaient de synapse en synapse, trop agiles pour qu’il puisse les attraper et les tuer dans l’œuf. Il s’en voulait de s’être laissé berner par un ado, de ne pas avoir anticipé une telle catastrophe. En vrai, ce n’était pas la pure vérité : bien sûr que ce genre de trucs lui était venu à l’esprit, mais il n’avait jamais voulu s’y attaquer de front et avait remisé toute la merde au fond d’un placard métaphorique à l’arrière de sa tête, et s’était contenté de humer la sainte odeur des billets comme l’abruti congénital qu’il était. Quand il clignait des yeux, et même quand il ne clignait pas, il revoyait la bave bulleuse au coin de la bouche d’Elias, et son regard aveugle, révulsé. Et ça, c’était de sa faute, à lui… ?

Non, se raisonna Ravel. D’accord, il n’était pas tout blanc, mais le vrai coupable – s’il ne se trompait pas – c’était cet enfoiré de Donnie. Fallait lui remettre les pendules à l’heure, et bien.

Sa décision prise, le jeune homme écrasa le mégot sous son talon et regagna l’intérieur.

Par chance, il était de garde cette nuit-là.


 


 

Minuit trente. La ronde de Corinne – ou de Catherine, peu importe – était sûrement terminée. Assis en tailleur sur la banquette et emmitouflé dans une couverture miteuse, Ravel reboucla la montre à son poignet et attrapa la lampe-torche sur la table. Il se glissa dans le couloir et, saisi par un courant d’air glacé, remonta la fermeture de son gilet jusqu’au menton. Son souffle se répandait en nuage devant lui. Une panne de chauffage ou des coupes drastiques dans le budget, allez savoir.

Ravel détestait bosser de nuit, même si ça lui faisait un peu de fric en plus. Ces ombres qui semblaient fondre sur lui depuis la gauche, la droite, le haut, le bas et les coins quand il remontait les corridors, ces marmonnements et autres cris suintant des chambres où les patients passaient leur nuit troublée constituaient uns atmosphère ridiculement effrayante. Guidé par le rayon de la lampe, il fila à l’étage, tourna à gauche et, dans un dérapage artistique, s’arrêta devant la porte de Donnie. Deux coups de clef et Ravel passa à l’intérieur, prenant soin de verrouiller derrière lui.

Jugé dangereux – c’était le mot, dangereux - Donnie n’avait pas de colocataire.

L’Irlandais dormait à poings fermés, à moins que ce ne soit une ruse. Ravel s’approcha à pas de loup, la lampe dirigée au sol pour ne pas trahir sa présence. Arrivé de l’autre côté du lit, il longea le mur et se pencha pour voir le visage du gosse. Expression tranquille et paupières lisses. L’infirmier s’accroupit et posa la lampe par terre, lumière vers le dessous du lit. Les mâchoires crispées, Ravel tendit les mains vers la tête de Donnie…

… et l’attrapa par le cou, une paume plaquée contre sa bouche.

Rien ne se passa. Ravel resta là, comme un couillon.

Puis, lentement, Donnie remua. Un éclat gris fusa entre les cils. Le merdeux avait fait semblant de dormir, et son regard semblait dire : Je savais bien que tu viendrais.

Déstabilisé, Ravel se rabattit sur la brusquerie verbale :

— Écoute-moi bien sale pourriture, chuchota-t-il. Tu m’as bien fichu dans la merde, tu le sais ça ?

Donnie le sondait avec attention. Pas trace de moquerie cette fois, mais ça n’allait pas adoucir Ravel. Il raffermit sa prise autour de son cou et le secoua.

— T’es allé refourguer la marchandise aux autres patients, mais t’es frappé ou quoi ? C’était pas le deal, fulmina-t-il à voix basse.

À la base, il s’agissait de faire acheter la méthamphétamine à l’oncle Lynch, pour que ce dernier la remorque à son bon à rien de frère. Ce père indigne qui avait sombré dans les psychotropes et les substances fortes avait fait partie de la clientèle régulière de Ravel, avant qu’une attaque cardiaque le force à entrer à l’hôpital. Il n’en était pas ressorti depuis, laissant ses malheureux enfants à la garde de leur tonton. Pour protéger l’honneur de la famille, l’histoire officielle voulait que cet Irlandais fortuné n’ait plus eu envie de se les coltiner, préférant courir les jupons et les tables de casinos.

Bref. Ravel donnait la drogue à Donnie qui la donnait à son oncle en visite qui la donnait à son frère à l’hôpital, et la machine marchait bien – en théorie.

— Les docteurs ont fait une prise de sang à Élias Cordier, reprit Ravel. Ils savent. T’en as donné à qui d’autre ?

Donnie haussa les épaules et pointa du doigt la main qui lui aplatissait la bouche. Ravel le libéra, essuyant la salive sur un pan de sa blouse.

— J’en ai donné à d’autres patients, avoua Donnie dans un murmure. Je ne me souviens plus lesquels.

Il ne se souvenait pas ? Foutaises. Ravel fut envahi d’un virulent besoin de lui casser la gueule. Il contracta le poing, enragé de voir que Donnie ne flanchait pas.

— Bon, réfléchit-il en s’asseyant au bord du lit. Bon. Les médecins vont faire des tests sur les autres gamins, ils vont se rendre compte de quelque chose. Faut pas qu’ils remontent jusqu’à nous. T’as dit à personne que ça venait de moi, hein ?

— Bien sûr que non.

Le problème de Donnie, c’était qu’il mentait bien. Si bien que sans le connaître, on lui donnait le bon Dieu sans confession… avant de s’en mordre les doigts. Mais sur ce coup-là, Ravel n’avait d’autre choix que de le croire sur parole. Il enfouit son visage dans ses mains, agrippa les mèches qui dépassaient de son front. La panique emportait tout à l’intérieur de lui.

— Faisons disparaître les stocks, proposa Donnie.

Ravel écarta les doigts pour couler un regard à l’adolescent.

— T’en as encore beaucoup ?

Deuxième haussement d’épaules. Ce gamin allait le rendre fou.

— Allez, sors-moi tout, décréta Ravel.

Il se leva et plongea sous le lit pour récupérer la lampe-torche qu’il braqua agressivement sur le patient, dont les cheveux roux et l’attitude furtive le faisaient ressembler à un renard en pyjama rayé. À cette idée, l’infirmier dut réfréner un rire hystérique. Le renard, lui, avait ouvert un tiroir de sa commode de chevet. Une ou deux éternités passèrent avant qu’il n’en sorte une boîte en fer-blanc. Ravel la lui arracha des mains ; mais la boîte était vide.

— Tu te fiches de moi ou…

— Il y a un double fond, chuchota Donnie.

— Ah. Bien sûr. Je vois.

Ravel dut trifouiller une bonne minute avant de trouver le mécanisme. Emballés dans leur plastique, des cristaux à l’allure presque féerique lui renvoyaient son reflet fractionné en mille morceaux.

Saisi d’un mauvais pressentiment, Ravel écarta Donnie sans ménagement et entreprit de passer la commode au peigne fin. N’ayant rien trouvé, il passa au lit, virant couvertures, draps et oreillers, renversant à moitié le matelas pour mieux éclairer entre les lattes du sommier. Puis il alla ouvrir le placard, saisit les vêtements par grandes poignées, retroussa pantalons, chemises et même caleçons, avant de tout balancer par terre.

Quand il eut retourné la chambre, trempé de sueur, Ravel s’accroupit un moment pour reprendre son souffle. Donnie n’avait pas bougé, la mine indéchiffrable. L’infirmier se sentit un tout petit peu honteux.

— Bon. J’emporte ça, marmonna-t-il en agitant la boîte remplie de meth. Je, euh… je te laisse remettre de l’ordre. Et surtout, profil bas, tu m’entends ?

L’Irlandais hocha la tête. De plus en plus gêné, Ravel quitta la chambre, remit deux tours de clef et, avant de partir, colla une oreille contre le bois. Pas un bruit de l’autre côté. Il s’imagina que les yeux cendrés de Donnie pouvaient traverser la matière et qu’il l’observait encore, avec son air impassible. Pris d’un frisson, Ravel s’enfuit, avec la ferme intention d’enterrer son butin au fond du parc, là où personne ne le trouverait. Pour l’instant du moins.

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Liné
Posté le 22/04/2021
Haaaa, c'est donc ça, cette histoire de drogue... Je crois que tu avais semé des indices, mais que là tu nous donnes un peu plus d'explications. Et ces explications continuent de nous faire surfer avec le fantastique : à quel point est-ce que les phénomènes étranges dont on est témoins ont une signification scientifique ?
Jamreo
Posté le 27/04/2021
Il y avait quelques indices, mais oui c'est la première fois que l'explique vraiment comment ça se passait. Après une BL m'a fait un peu douter de ce point, justement ; ça semble un peu risqué de mettre au point ce genre de trafic et donc j'ai transformé ça en accord passé entre Ravel et Donnie, parce que Donnie avait découvert que Ravel dealait, et a exigé contre son silence d'en avoir un peu pour lui. Je ne sais pas si c'est mieux, c'est peut-être un peu moins tiré par les cheveux "insert thinking emoji"

Mais oui, s'il y a drogues, alors il y a potentiellement déformation de la conscience et de ce qu'on voit / sent !
itchane
Posté le 15/07/2020
Hello Jam : )

Mais quelle révélation dans ce chapitre ! Une part de mystère se lève, cette histoire de drogue manquante et d' "accident" concernant le traitement d'Elias, c'était donc ça !
Il n'est décidément pas des plus sympathiques ce Ravel, j'aime beaucoup le réalisme de ses réactions et la finesse de ses interactions avec Donnie, c'est bluffant. Ce duo est vraiment hyper vivant.

Je suis ravie de reprendre le fil du récit, les patients m'avaient manqués (les adultes un peu moins : P ), bravo pour ce chapitre qui fonctionne super bien ♥
Jamreo
Posté le 12/08/2020
Yo ithcane !

Oui, voilà un mystère qui se lève. Ravel ? Non, pas des plus sympathiques ! Il est plutôt du genre magouilles et compagnies. C 'est trop cool de lire que tu apprécies le duo Ravel / Donnie, c'était pas vraiment prévu mais j'aime beaucoup leur dynamique ^^

Roh tu es sévère avec les adultes :p merci beaucoup de ta lecture !
Dédé
Posté le 14/06/2020
Le roiroi m'avait tant manqué… ! Et quel plaisir de retrouver Ravel et Donnie ! Ces deux-là ensemble, j'ai beaucoup aimé. Ils ont une relation vraiment intéressante et trouble. Je ne m'attendais pas à ce que tu fasses la lumière sur cette histoire de drogue. Bonne surprise !!

J'ai trouvé également savoureux la narration à certains moments dont cette phrase-là : "Rien ne se passa. Ravel resta là, comme un couillon." C'était typiquement l'image que je me faisais de ce "pauvre" Ravel et que la narration me le confirme presque instantanément, j'ai trouvé ça beau.

La discussion entre adultes au début était d'un cynisme… On utilise les électrochocs à la légère, comme ça, peperre, normal. Et puis après, ça se confond en "oups, on savait pas". Ca craint pour le pauvre Elias, il n'a pas été aidé sur ce coup-là… M'enfin…

Dans tous les cas, à bientôt pour la suite ! :D
Jamreo
Posté le 12/07/2020
Ow Dédé rebienvenue par ici !

Tu trouves aussi qu'ils fonctionnent bien ensemble, ces deux-là ? Ils ont des points communs même s'ils restent différents.

Eh si, voilà que la présence de la drogue est expliquée. je ne peux pas tout garder sous silence huhuhu c'est pour mieux ménager le suspense sur d'autres éléments.

Oh trop contente que tu aies relevé ce genre de petit passage ! C'est rigolo cette synchro ^^ et presque poétique.

Tu n'as pas tort en qualifiant la discussion du début de cynique. Ils ont pris le truc par-dessus la jambe sur ce coup-là, et malheureusement, les médecins sont peut-être un peu trop habitués à ce type de traitement.

Merci pour ta lecture et à tout bientôt !
Alice_Lath
Posté le 20/05/2020
Aaaah, Donnie et Ravel, je les aime beaucoup ces deux personnages pour leur ambiguïté hyper intéressante et qui brouille les cartes à chaque occasion. Puis on a enfin le fin mot de l'histoire au sujet de la drogue héhé, mais ça ne m'étonne qu'à moitié. Je n'ai vraiment rien à redire sur ce passage huhu, j'ai vraiment apprécié le lire, et à chaque fois, je me replonge avec plaisir dans cette histoire coup de coeur
Jamreo
Posté le 12/07/2020
Je suis vachement contente que tu aimes bien leur duo ! Tous les deux sont assez ambigus, c'est vrai. Ils se sont trouvé :P
Ca ne t'étonne pas alors que la drogue vienne de là ? Moi non plus pas trop ;D merci pour ton commentaire et ta lecture !!
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