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Par Jamreo

Pendant le dîner, Donnie avait bien apprivoisé Al. Il suffisait de l’écouter attentivement, ou de faire semblant, et de pousser des exclamations appréciatives aux bons endroits. De toute façon, il avait été sinistre, ce repas. La mère Cordier n’avait desserré les lèvres que pour demander le sel et Élias avait repris ses marmonnements insupportables. En général, ça annonçait une crise, et Jules en était bien conscient. Sa bouche résumée à un trait anxieux, il n’avait pas quitté le malade des yeux. Mégane n’avait pratiquement rien mangé ; Donnie l’avait souvent vue, à la cantine du Laurier-noble, écraser ses aliments avec sa fourchette et les tasser pour donner l’illusion qu’elle en avait ingéré une quantité respectable. Les pommes de terre au persil avaient subi ce soir-là le même sort.

Après le repas, Al insista pour les garder encore un peu et leur raconter en détail son voyage en Bolivie. Mme Cordier monta s’enfermer dans sa chambre, mais Jules resta, appuyé au manteau de cheminée pendant que les adolescents s’allongeaient sur le tapis du salon, sauf Élias qui s’enfonça dans un fauteuil trop grand pour lui. Il avait cessé de se parler à lui-même mais ses yeux étaient vitreux et ses joues, enflammées. À la description des plats majestueux qu’Al avait eu l’occasion de goûter en Bolivie, Mégane croisa les bras sur son estomac en un geste protecteur. Donnie continua son numéro de charme, riant aux blagues ringardes et demandant foule de détails sur la culture du pays. Al parut reconnaissant de cet intérêt, sans se rendre compte de la supercherie. Il insista pour prêter à Donnie un des livres sur lequel il travaillait, écrit par un auteur anglais un peu oublié du XVIIe.

Quand ils montèrent se coucher, Jade voulut voir la couverture, mais Donnie ne lui en laissa pas le temps, filant s’enfermer dans la chambre qu’il partageait avec Maurice. Une fois l’autre garçon écroulé sur son lit, Donnie sortit de son sac une lampe-torche et s’enfouit sous la couverture. Rien ne l’obligeait à lire caché de cette manière, mais il en avait gardé l’habitude depuis l’époque où il avait appris à déchiffrer l’alphabet.

Il fut un peu déçu de constater qu’il s’agissait d’une pièce de théâtre. The Duchess of Malfi, by John Webster. Donnie prononça le titre et le nom de l’auteur tout bas, plusieurs fois.

The Duchess.

Encore une de ces histoires barbantes de princes et de barons qui se trouvaient des excuses tragiques pour faire et dire n’importe quoi. Shakespeare, snobisme et compagnie.

En bas, Al et Mme Cordier se disputaient. Donnie sortit la tête de sa tente improvisée, l’oreille tendue, avide de propos croustillants. Leur couple battait de l’aile ? Al était dans le pétrin ? Après quelques minutes, l’adolescent décréta que leur accrochage n’en valait pas la peine. Un truc de vieux qui n’aurait pas pâli de se trouver dans une pièce de Shakespeare.

Quelqu’un fit craquer les marches en montant. Jules, sans doute, car il s’arrêta derrière la porte de la chambre. Il se croyait peut-être discret, ce bon vieux Julot. Par réflexe, Donnie éteignit la lampe-torche et s’aplatit sur son lit. Les ronflements sonores de Maurice le rassuraient, comme s’ils pouvaient le cacher à la vue de l’infirmier. Jules l’avait toujours injustement gardé dans le collimateur ; s’il pouvait trouver un prétexte pour l’emmerder, il ne se gênerait pas.

La porte s’entrouvrit en grinçant. Silence. Les secondes passèrent, les minutes, avant que Jules ne referme et ne s’éloigne de sa démarche pataude. Donnie souffla sur une mèche ondulée qui lui tombait dans les yeux et ré-enclencha sa lampe. Il n’avait pas du tout sommeil ; autant feuilleter cette pièce de théâtre moisie pour pouvoir prouver par A + B à Al le lendemain que c’était nul.

Sans s’en rendre compte, Donnie se trouva happé par l’histoire, prisonnier de ces pages minces, qui laissaient voir le rouge tendre de ses doigts passés derrière. La pièce avait quelque chose de très drôle, avec ses mariages secrets, ses assassinats et mains coupées, ses soupçons d’inceste et de folie soignée par l’astrologie, les potions, ou encore l’occultisme. Quelques mots, en anglais antique, lui posaient problème sans l’empêcher d’appréhender l’essentiel. Finalement, peut-être que Shakespeare et tous les vieux de son espèce valaient le coup d’être découverts.

Le calme de la nuit avancée planait sur la chambre, rompu seulement par les occasionnels sifflements de Maurice. Il faisait chaud, aussi, de la chaleur d’un vrai printemps, pour la première fois depuis une longue saison de pluies. La gorge soudain très sèche, Donnie décida d’aller se chercher un verre d’eau. La lampe dans une main, le livre dans l’autre, il passa discrètement au rez-de-chaussée. Dans la cuisine, les veilleuses des appareils électroménagers le suivaient comme des yeux, bleus ou rouges. Il préféra ne pas actionner l’interrupteur, histoire d’être tranquille, et posa son fardeau sur le comptoir pour se diriger au toucher.

Méfait accompli. Donnie s’apprêtait à retourner en haut quand un bruit suspect le retint. C’était une rumeur sombre, à peine plus forte qu’un murmure. Son cœur s’emballa, une transpiration aigre perla sur sa peau de lait. Il connaissait cette émotion, plus physique que mentale, animale, profonde – la peur, ce réflexe mêlé d’excitation. Il se laissa guider par le son de basse, dans un univers d’ombres et de contours ténébreux. Le salon, la salle à manger, des endroits qu’il avait arpentés dans la lumière, méconnaissables à présent.

Quelqu’un se tenait debout devant la porte d’entrée. Il reconnut Jade à son flot désordonné de cheveux et à l’éclat de son regard, à la fois intense et effacé. Dans sa gorge grouillait le marmonnement de la déesse, fille du soleil.

Jade avait la main posée sur la poignée. Pieds nus, et vêtue d’une simple chemise de nuit, elle ressemblait plus que jamais à une folle. Donnie se reprit à douter. Et si tout ça n’était que le fruit de son imagination troublée ? Et si, depuis le début, elle l’avait entraîné dans son délire de possession et de divinités ancestrales ?

Le garçon se reprit vite. Impossible. Il avait vu suffisamment de choses pour croire à son histoire ; non seulement pour la croire, mais pour la vivre avec elle, de l’intérieur, dans ses viscères mêmes.

Et puis, il avait besoin d’elle. Quand, enfin, Rê se serait incarné en lui, alors il serait capable de tout…

— Jade ?

La jeune fille se tut si brusquement que Donnie crut dégringoler d’une falaise. Ses yeux se tournèrent vers lui, de côté, acérés ; dans la terre cacao de ses iris, il vit cette autre présence.

— Ils sont là, annonça Jade d’une voix grave qui ne lui appartenait pas. Dans le jardin…

Donnie opina du chef. Il jeta un œil aux fenêtres, dans la crainte et l’espoir d’apercevoir les ombres. Il ne savait même pas quoi chercher. Jade avait mentionné un serpent et une demi-lune, mais il semblait improbable, risible même, qu’un serpent et qu’une demi-lune sur pattes ne gambadent gaiement à la lumière des astres.

Un hoquet s’étrangla juste au-dessus de ses poumons. Le thorax empli de froid subit, Donnie se laissa tomber dans un fauteuil. Il aurait voulu se faire minuscule et disparaître dans sa mousse généreuse. À la fenêtre, un œil colossal venait de surgir dans une marée d’écailles verdâtres. La pupille allongée, véritable meurtrière, l’accablait d’une attention mortelle. Il ne pouvait plus respirer. Des sifflements glaciaux vrillaient le silence et traversaient son cerveau comme des flashes. Des picotements remontaient ses membres. L’œil, énorme et impitoyable, était en train de le tuer. Donnie glissa du fauteuil, les mains serrées autour de son cou, à la recherche d’air, de chaleur, de soutien.

Tout s’arrêta. Jade venait de s’accroupir près de lui et le protégeait de son corps. Elle lui passa une main sur le front pour y recueillir sa sueur gelée. Le souffle tiède de sa bouche le consolait. Étale sur le plancher, Donnie osa un regard terrorisé à la fenêtre – l’œil n’y était plus mais la lune ressortait sur le ciel, plus clairement que jamais, et sa forme allongée se grava dans sa rétine, si fort qu’il ne vit presque plus.

Jade avait placé ses mains de chaque côté du visage du garçon. Donnie attrapa ses poignets. Il restèrent ainsi un long moment perdus dans la conscience de l’autre.

Il aurait pu tenter de capter l’énergie de Sekhmet, là, maintenant, profiter de sa résurgence. Il se voyait déjà, chargé de puissance surhumaine, tirer Élias de son lit et le martyriser. Mais, se raisonna-t-il, attaquer Élias ce soir, dans la maison de sa mère, aurait été pure folie.

Les yeux de Jade, écarquillés maintenant, reflétaient une horreur qui menaçait d’éclater. Ils étaient de retour ! Elle lâcha Donnie et se couvrit les oreilles en geignant.

— Qu’est-ce que je peux faire ? chuchota-t-il. Comment je peux t’aider ?

Elle secoua la tête. Quand il voulut se redresser et poser une main sur son épaule, elle recula, un cri inaudible forgé sur les lèvres. Elle se remit debout, ouvrit la fenêtre et en tira le volet. Puis elle s’affaissa le long du mur. À quatre pattes, Donnie s’approcha.

— Viens, dit-il en lui prenant la main.

Il la fit asseoir sur le sofa du salon, fila reprendre sa lampe et le livre d’Al laissés à la cuisine, et s’installa à côté d’elle.

— Il est un peu con, Al, tu ne trouves pas ? fit-il sur le ton de la plaisanterie. Mais je l’aime bien.

Aucune réaction. Les mains de Jade s’étaient refermées comme des serres sur un coussin et sa respiration s’était accélérée.

— C’est assez rigolo, cette pièce, en fait, continua-t-il. Ça parle d’une duchesse qui se marie en secret à un de ses serviteurs, sauf que ses frères l’apprennent et font tout pour tuer son nouveau mari. Trahison, sang, larmes, tout ça quoi…

Il se mordit la lèvre. Super pour lui changer les idées…

— Et, se reprit-il, tu savais que la lycanthropie, c’était une maladie ?

Jade s’immobilisa. Les ongles enfoncés dans le coussin, le visage vide, elle prit une lente inspiration et se tourna légèrement vers lui.

— Oui, c’est fou, expliqua-t-il. Un de ses frères à la duchesse, il se croit changé en loup, et plus on avance, plus il est bizarre. Attends, je vais te lire des passages…

À force de patience, ses talents de lecteur et de traducteur improvisé semblèrent tranquilliser la jeune fille. Une lueur familière s’était ravivée dans ses yeux et elle avait laissé tomber le coussin malmené, lardé de déchirures. Donnie l’avait ramassé et reposé sur le sofa, du côté le plus présentable, espérant que personne ne remarquerait le massacre.

La pendule sonna minuit trente, puis une heure moins le quart. Jade se laissait bercer par ses mots et ses brèves imitations de personnages. Pour la première fois, peut-être, sa stupeur habituelle le mit mal à l’aise. Il aurait voulu rompre ce statisme, cette froideur derrière laquelle elle se cachait. De plus en plus, il se mit à parler non pas pour la ramener sur Terre, mais pour oublier sa propre peur.

— Et ensuite, ces tarés, ils construisent des corps en cire pour faire croire que…

— Donnie…

— … elle tombe dans le panneau, mais pas pour longtemps, et…

— Donnie.

Il s’interrompit. Jade avait posé une main sur son poignet et le regardait fixement, la bouche entrouverte, comme prête à lui faire une révélation extraordinaire.

— Élias.

Ce seul mot. Élias. Donnie attendit, persuadé que d’autres allaient suivre, mais Jade ne dit rien de plus.

— Eh bien quoi Élias ? la pressa-t-il tout bas.

Elle soupira, les paupières fermées. Lorsqu’elle les rouvrit, une nouvelle lueur de détermination s’était logée au fond de ses prunelles.

— Si ça ne marche pas, dit-elle, il faudra le tuer.

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Liné
Posté le 16/06/2021
Elle est toujours aussi mignonne, la petite <3

Le fait que Donnie se concentre sur la pièce de théâtre pour lui changer les idées, juste après une telle frayeur, me fait envisager un peu plus la théorie de l'hallucination collective (ou un truc du genre). Comme si les personnages s'encourageaient mutuellement autour de pas mal d'éléments surnaturels.

Et d'ailleurs, niveau chronologie : on est avant ou après les soupçons de lycanthropie d'Elias... ?
Jamreo
Posté le 29/09/2021
Ah, super intéressant le rapprochement avec la pièce de théâtre et le fait que potentiellement tout ça est une hallucination/illusion ^^

A ce stade, il y a déjà des signes de lycanthropie chez Elias, oui :)
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