Chez Vic et sa famille
4 mars 2018
Cette nuit, alors que je cherchais Mo partout, je l’ai aperçu sur la terrasse en compagnie de Vic.
Je suis assez content que ces deux-là se soient parlés.
Mo n’est toujours pas dans son lit. Il doit être resté sur la terrasse. J’avoue avoir hâte de lui demandé tout ce qu’il s’est passé, en détails.
J’espère qu’il me répondra… C’est peut-être trop intime comme question. On n’en est peut-être pas encore là, lui et moi. Je ne sais pas…
Quelque chose d’autre me préoccupe. Quand j’ai eu Al au téléphone, dans la soirée, j’ai eu comme un sentiment étrange. Elle n’était pas comme d’habitude.
Je pense que je lui manque beaucoup. Ou, sans doute qu’elle est fatiguée. Elle me soutient toujours dans mon envie de me rapprocher de Mo. Je l’ai senti encore hier soir, au son de sa voix.
Sinon, sans le vouloir, j’ai pu lui donner envie de se joindre à nous. Je sais qu’elle ne reprend pas le travail avant deux semaines. Elle doit s’ennuyer, trouver le temps long… Alors que moi, je vagabonde.
Est-ce que je peux tenter de demander à Mo si elle peut nous rejoindre pour les deux prochaines semaines ?
J’ai peur de le braquer, qu’il se réfugie dans sa carapace si nous ne sommes plus que tous les deux. Je crains aussi que nous ne parvenons pas à nous rapprocher, qu’il se sente de trop alors que ce voyage reste son idée, à la base.
C’est un peu compliqué dans ma tête.
Je vais voir comment se sent mon frère quand il se réveillera et j’aviserai en fonction. Sans l’obliger à quoi que ce soit. Je ne dis rien à Al non plus, pas tant que j’obtiens le feu vert de Mo.
Égoïstement, cela me ferait super plaisir de pouvoir faire les présentations. D’avoir les deux personnes qui comptent le plus pour moi à mes côtés. De pouvoir être sûr et certain qu’ils s’entendent bien. Je n’ai aucun doute là-dessus mais, on ne sait jamais…
Si Vic et Mo ont bien parlé cette nuit, peut-être même que Vic pourra nous rejoindre. On rajoute les beaux-frères et belles-sœurs à notre équation.
Je ne vais pas trop m’avancer pour Vic… Encore moins pour la venue d’Al.
Je vais simplement attendre.
Patienter.
Il faut que Mo émerge de la terrasse. Et, je ne peux décemment pas lui en parler au saut du lit, façon de parler…
On va dire que c’est ma mission de la journée : faire parler Mo sur la suite de notre voyage. Notre prochaine destination, si d’autres personnes peuvent nous accompagner… Après tout, c’est lui qui a le pouvoir de décision.
J’ai accepté le deal dès le début. Je ne peux plus faire machine arrière…
Ju
***
Vic et Mo se réveillent, allongés sur le sol de la terrasse et emmitouflés chacun dans un plaid.
— Bonjour, marmonne Vic en s’apercevant que Mo le regarde se réveiller.
— Bonjour.
Ils ont passé une majeure partie de la nuit à discuter. De leur baiser, mais pas seulement. En fait, ils n’ont parlé que brièvement du baiser. L’un comme l’autre, ils ont trouvé l’expérience très agréable. Personne n’a avoué pour autant son envie de recommencer.
Au lieu de cela, ils ont appris à faire connaissance.
Mo s’est rendu compte qu’il a beaucoup en commun avec Vic. Ils n’ont pas le même vécu mais ils ont ce même mélange de maturité et de fragilité en eux. Vic a avoué que souvent, il parvient à tout cacher par de l’humour ou de l’auto-dérision. Cacher des choses aux autres, avoir peur de se révéler, c’est quelque chose que connaît Mo. Qu’il connaît un peu trop bien.
Tous les deux ont peur de perdre de vue leur petit frère. Vic a peur de ne pas se montrer assez présent pour Luc alors que Mo ne sait pas comment faire avec Ju. Il ne veut pas l’ignorer mais, il ne souhaite pas l’étouffer non plus. Il lui faut trouver un équilibre entre les deux. Cela reste encore difficile, après quelques jours seulement de retrouvailles.
Mo et Vic ont confié des petits morceaux d’eux qu’ils n’ont jamais raconté à personne. Une confiance mutuelle s’est créée entre eux, sur cette terrasse.
Mo se l’avoue difficilement mais, cette nuit, c’est la plus belle de sa vie. Il ne s’est jamais senti aussi bien. Son sentiment de solitude s’est évaporé. Cette nuit sous les étoiles l’a rendu plus fort.
Vic a envie de dire à Mo qu’il a passé un moment extraordinaire, cette nuit. Il a peur d’en faire trop et de perdre ce lien privilégié qui s’est instauré entre eux, durant ces dernières heures.
Tant pis, il ne peut plus rien garder pour lui. Il ne peut pas vivre avec des regrets. Pas après la nuit dernière :
— Mo, j’ai… c’était incroyable, cette nuit…
En guise de réponse, Mo s’approche de lui et lui dépose un baiser sur les lèvres.
***
Tous boudent le petit déjeuner. Ju veut parler à Mo. Ash, Val et Luc veulent en faire de même avec Vic.
En fait, tout le monde s’est levé à tour de rôle cette nuit. Le tête-à-tête improvisé entre Vic et Mo n’est plus un secret. Chacun pense être le seul, ou la seule, au courant d’un potentiel rapprochement.
Val et Ash font mine de demander à leurs fils de ranger un peu leur chambre avant le petit déjeuner. Ainsi, les quatre membres de la famille montent les escaliers. Val fait signe à Luc de venir les rejoindre dans la chambre de Vic. Ensuite, elle laisse la porte entrouverte pour éviter d’être entendue des deux frères, restés dans la cuisine, au rez-de-chaussée.
— Alors, comme ça, tu as passé la nuit sur la terrasse ? demande la mère en ne se privant pas d’effectuer un petit clin d’œil.
— On n’arrivait pas à dormir, avec Mo. On a beaucoup discuté. Puis, il faut croire que le sommeil a fini par nous rattraper.
— Vous avez parlé de quoi ? s’interroge Luc, en espérant que son frère soit parvenu à se déclarer.
— De plein de choses. On s’est raconté plein de choses. On s’est beaucoup rapprochés. C’était… c’était génial, en fait, rougit Vic.
Ash a remarqué les joues rougies. Pour lui, c’est un signe qui ne trompe pas.
C’est le petit frère qui met les pieds dans le plat le premier :
— Tu lui as dit ce que tu ressentais pour lui ?
— Tu… tu ressens des choses pour Mo ? répète Ash.
— Je le savais ! marmonne Val, à voix basse.
Vic fusille Luc du regard :
— Merci pour la discrétion, frangin…
Ses parents laissent échapper un petit rire :
— La discrétion ? Toi ? s’étonne Val, hilare.
— Nous avons tous vu la façon dont tu parles de Mo, ou la manière que tu as de le regarder, avoue Ash. Tu regardes Mo comme je regarde ta mère. Ce sont des yeux qui ne trompent pas.
Vic ne sait plus où se mettre. Val le remarque :
— Nous ne sommes pas ici pour te faire honte, Vic. Je pense parler au nom de ton père et de ton frère en disant qu’on est tous très fiers de toi.
— Je ne l’aurais pas dit de cette manière, mais… maman a raison, frangin.
— Si vous êtes heureux ensemble avec Mo, ne te sens pas forcé de t’en cacher. Au contraire, profitez-en autant que vous pouvez ! s’enthousiasme son père.
Vic manque de laisser libre cours à une petite larme. Il a toujours été proche de ses parents, de son petit frère. Mais, ce moment qu’ils partagent actuellement, il est unique. Unique et important.
Pour autant, il n’a pas envie de parler des deux baisers qu’il a échangés avec Mo. Peut-être qu’il en parlera à Luc plus tard.
***
— Tu l’as embrassé ? manque de s’étouffer Ju.
Il boit les paroles de son frère comme du petit lait. Cela lui fait plaisir d’entendre qu’avec Vic, ils s’entendent bien, qu’ils ont pu discuter, se trouver des similitudes. Il a essayé de rester impassible quand Mo a raconté pour le premier baiser sous les étoiles. Mais, le récit de leur réveil l’a plus qu’étonné. Dans le bon sens du terme.
— Mo, pardon… Mais… C’est génial !
— Je ne sais pas si ça veut dire quelque chose… Comme je lui ai dit, je ne mérite pas tout ça. Je suis bon pour finir seul et malheureux.
— Ce n’est pas parce que les parents t’ont répété ça depuis tout petit que c’est vrai, s’indigne Ju.
Mo reste immobile. Plus aucun son ne sort de sa bouche.
C’est la première fois que Ju prend sa défense aussi ouvertement. La première fois qu’il ose dire qu’il n’est pas d’accord avec les parents. Mo en reste sans voix.
— Si tu as ressenti le besoin de l’embrasser à nouveau ce matin, c’est que tu en avais envie. Je ne pense pas que tu te sois forcé.
Mo confirme en hochant la tête.
— Tu mérites d’être heureux. Peu importe le chemin que tu prends. Et, pour être honnête avec toi, quand tu es sorti de la terrasse ce matin, je ne t’avais jamais vu aussi radieux…
Le visage de Mo devient tout rouge.
— Si c’est Vic qui te rend ainsi, je ne l’en remercierai jamais assez. Tu mérites d’avoir quelqu’un de bien à tes côtés, comme moi avec Al.
Mo a envie de répondre mais les mots sortent difficilement :
— Je… Je… Merci, frérot.
Sans réfléchir, il prend Ju dans les bras.
— Je suis vraiment très heureux que tu m’aies rejoint. Tu ne peux pas savoir…
Ju veut profiter au maximum de ce moment entre frères.
Mo met fin à l’étreinte afin de lui faire un aveu :
— J’ai peur que Vic soit trop bien pour moi… ou que je ne sois pas assez bien pour lui… Après tout ce que j’ai dû endurer, comment dire… je ne suis sans doute pas capable de rendre heureux quelqu’un. Je suis trop abîmé… Et, Vic mérite qu’on le rende heureux.
Ju voit son frère complètement perdu entre ce qu’il ressent et l’image qu’il s’est faite de sa propre vie. Une image pleine de vide. Pendant longtemps, il s’est convaincu que la vie n’a rien à lui offrir.
— Je ne vous ai pas vraiment vus ensemble, admet Ju, mais ce qu’il y a entre vous… Comment l’expliquer… Ça se sent. Il y a un truc. C’est dans l’air. Je ne suis pas expert en sentiments, hein, mais je reste persuadé que ce que tu as là, c’est très beau, très rare, très précieux.
Mo baisse le regard. Cette discussion avec son frère est très étrange. Agréable mais étrange. C’est la première fois que Mo s’ouvre autant à lui. Depuis la nuit dernière, il s’ouvre aux autres, à Vic, à Ju. Il ne l’avait jamais fait avant.
— Sans entrer dans les détails, reprend Mo, je lui ai raconté un peu tout… Il n’a pas eu peur. Il est resté là à m’écouter, il m’a rappelé que j’étais quelqu’un de fort.
— C’est vraiment un mec bien, affirme Ju.
Ju s’amuse presque de voir Mo faire les louanges de Vic. Au-delà de l’amusement, il ressent surtout de la fierté. Il est tellement heureux de voir son frère aussi léger. De le voir capable de laisser les autres l’approcher.
— Peut-être que oui… je mérité d’avoir quelqu’un comme Vic à mes côtés, continue Mo. Seulement… c’est peut-être encore un peu tôt.
Une partie de Ju, qui soutient le couple que peut former Mo et Vic, semble déçu. Sauf qu’au fond, il sait que Mo a raison. Avec son vécu, il est plus sage d’avancer prudemment. Son frère doit gagner en assurance et ne pas se brûler les ailes.
— J’ai envie de prendre le temps. Prendre le temps de le connaître mais surtout… surtout prendre le temps de me connaître, moi. Apprendre à m’aimer moi, avant de pouvoir aimer une autre personne. Ce voyage, je pense que c’est pour ça.
Ju fait comprendre à Mo qu’il approuve tout ce qu’il vient de dire :
— Je peux te demander quelque chose ?
Ce n’est pas encore le moment de demander pour Al. Pour l’heure, Ju pense à la suite du voyage.
— Bien sûr.
— Concernant le voyage, tu veux faire quoi maintenant ? Partir ? Rester ici, avec Vic et sa famille ?
Mo se gratte le menton. Il a beaucoup réfléchi à la question, en très peu de temps.
— Il faut continuer le voyage. J’ai quelques villes en tête mais rien de vraiment décidé. On pourrait faire un arrêt de quelques jours à Cramey-lès-Pasues ou à Ninetaine d’Eau. À voir si on a envie de prendre le soleil ou de prendre l’eau.
Ju n’en revient pas. Mo vient de faire de l’humour, de sourire. Voir son frère ainsi, c’est au-delà de ses espérances. C’est un rêve qui devient réalité. Un rêve bien plus grand que celui de visiter la ville de Nouillorc.
— J’ai encore des choses à apprendre sur moi-même. Ici, à Tétrisse, j’ai au moins appris que j’étais capable de réaliser des rêves, gagner un voyage à l’étranger. Je me suis vu sous un jour nouveau grâce à Vic. Je commence à comprendre que les autres peuvent m’apprécier pour qui je suis vraiment. Mais, ça ne suffit pas. Il me reste du chemin encore. Beaucoup de chemin…
Ju acquiesce et confirme sa volonté de continuer à ses côtés.
— Et avec Vic, tu vas faire comment ? Tu veux qu’il vienne avec nous pour apprendre à le connaître ? Tu vas mettre ta relation avec lui sur pause jusqu’à la fin du voyage ? Tu veux couper les ponts ?
— Il y a beaucoup de questions auxquelles je dois répondre là, s’étonne Mo en riant malgré lui.
— Pardon, s’excuse Ju. Mais, c’est que… Je me sens un peu coupé en deux. Je ne veux que ton bonheur et j’ai envie que tu profites du temps passé avec Vic. Sauf que… comme tu dis, tu as aussi besoin de te découvrir…
Mo acquiesce :
— Pour te répondre, j’y ai réfléchi et oui… si je veux être parfaitement honnête, ce matin, j’ai eu envie de lui proposer de se joindre à nous. Sauf que non... Je dois découvrir qui je suis, avant d’être avec quelqu’un.
— Je vois.
— Je lui demanderai son numéro et je ferai comme toi avec Al. Je me vois bien l’appeler tous les soirs pour que nous nous racontons nos journées.
Ju a envie de demander si Al peut les rejoindre, maintenant que Mo l’a mentionnée. Seulement, ce n’est pas le moment. Mo est encore tout chamboulé de son rapprochement avec Vic, et déjà perturbé de devoir le laisser derrière lui. Il tient à Vic, Ju le ressent. Il connaît son frère. Il ne l’avait jamais vu dans cet état. Aussi troublé par quelqu’un. Il sait que ce n’est pas anodin.
— Je crois qu’en fait… Vic m’a plu de suite. Mais, je me suis interdit ce rapprochement. Je me suis retrouvé un peu bête quand j’ai vu que je lui plaisais… Je ne suis pas habitué, à ça… à… plaire… ça m’a perturbé…
— J’ai cru voir ça, confirme Ju.
Ju a envie de quand même tenter de lui demander pour Al. Il n’y aura jamais de moment propice pour en parler. Il ne sait vraiment pas si Mo sera d’accord. Et, il ne le saura jamais sans avoir le courage de lui poser la question.
— Hé ! Dis ! J’ai quelque chose à te proposer…
— Dis toujours.
— Ça me gêne parce que tu viens de dire que tu n’étais pas trop partant pour que Vic nous accompagne sur la suite du voyage mais…
Ju marque une pause. Il ne sait pas pourquoi mais cette simple demande l’angoisse. Comme si sa relation avec son frère ne tenait qu’à un fil. Un fil qui se solidifie de jour en jour, certes, mais un fil malgré tout.
Il craint de dire ou de faire quelque chose qui gâchera le rapprochement qu’ils opèrent au cours de ce voyage. Et, en même temps, il s’en veut de douter de son frère, de leur relation.
— Je tenais à te le proposer à toi d’abord mais, j’avais dans l’idée de demander à Al de nous rejoindre quelques jours. Elle reprend le travail dans deux semaines.
Mo ne montre aucune émotion, rien qui puisse trahir une quelconque réaction.
— Tu serais gêné qu’elle nous tienne un peu compagnie ? Promis, nous ne te mettrons pas à l’écart.
Mo reste impassible.
— Au contraire, j’ai très envie que vous fassiez connaissance tous les deux. Vous êtes les deux personnes les plus importantes de ma vie… Tu es important pour moi, Mo. C’est pour cela que peu importe ta réponse, je respecterai ton choix.
Mo a les larmes aux yeux.
Son frère vient de faire une déclaration inattendue. Il ne s’attendait pas à un tel discours.
— Ju, tu… Tu es important pour moi aussi. Bien sûr qu’elle peut nous rejoindre.
Il pouffe de rire pendant quelques brèves secondes :
— Et, vous n’avez pas intérêt à me mettre à l’écart.
Ju prend son frère dans les bras. Il s’en veut vraiment d’avoir douté de lui. En quelques jours, ils ont construit une réelle connexion. Il faut qu’il arrête d’avoir peur que tout s’arrête du jour au lendemain.
Ash, Val, Vic et Luc les rejoignent. Avec toute la délicatesse qui le définit, Luc suggère qu’il est temps de prendre le petit déjeuner. En famille.
Mo et Ju ont un pincement au cœur à l’idée de partir de Tétrisse prochainement.
Parce qu’en effet, ils ont la sensation de faire partie de la famille.