Chapitre 1

Aujourd’hui

« Tâche de ne pas faire d’histoires, Léana. On aimerait tous passer une bonne journée. »

Léana sursauta en entendant la voix de son beau-père. Elle s’était à moitié endormie, bercée par le mouvement de la voiture. Sentant sa bonne humeur s’évaporer, la jeune fille se redressa et rétorqua :

« Commence pas à me traiter comme un bébé, alors ! »

Elle croisa le regard de Benjamin dans le rétroviseur. Il le reporta sur la route et répondit :

« C’est exactement ce dont je parlais. On en a déjà discuté mille fois, ma puce. Arrête de te sentir agressée au moindre mot. »

La jeune fille se renfrogna, s’enfonça dans son siège et tourna son regard vers l’extérieur. Un ciel bleu immaculé surplombait Paris. C’était une belle journée. Léana ne voulait pas qu’elle soit gâchée.

« Du calme, intervint la mère de Léana. Laisse-la un peu tranquille, Ben. On va retrouver mamie et les cousins, Léana se tiendra bien. »

Elle se retourna vers sa fille et lui sourit. Léana en resta sans voix. D’habitude, Carmen était la première à lui faire des reproches.

« Moi aussi j’ai hâte de les voir ! » s’écria Maxence, le demi-frère de Léana.

Léana leva les yeux au ciel, mais la joie innocente du garçon la calma.

Au bout de cinq minutes, ils pénétrèrent dans le jardin d’une grande maison. La jeune fille ne put retenir un sourire. Dès que Benjamin arrêta la voiture, elle descendit et inspira profondément. L’air était empli du parfum de son enfance. Les fleurs blanches couvraient les lilas, comme dans ses souvenirs. Le temps ne semblait pas avoir d’effet sur cet endroit, et l’année difficile qu’elle venait de passer s’effaça doucement.

Les autres sortirent à leur tour de la voiture.

« Eh bien, nous y revoilà, déclara Carmen d’un ton légèrement tendu.

− On y va ? demanda Maxence, impatient.

− Va ouvrir, puisque tu es si pressé », lui lança sa sœur en lui ébouriffant les cheveux.

Le garçon se dégagea en protestant.

« J’ai treize ans, arrête de me faire ça comme si j’étais encore un bébé ! »

Léana lui tira la langue, mais il bondit vers la porte d’entrée sans la voir. La jeune fille se tourna vers sa mère. Le regard lointain de Carmen errait sur le jardin. Léana savait ce qui retenait son esprit. Si ses enfants avaient passé de nombreux après-midi à jouer dans cette propriété, Carmen, elle, y avait vécu vingt-trois ans. C’était là qu’elle avait rencontré le père de Léana, qu’elle l’avait aimé, et qu’elle avait appris sa mort, cinq mois avant la naissance de leur fille.

Benjamin prit la main de sa femme. Il l’embrassa sur la joue et elle lui rendit un sourire amoureux. La jeune fille décida de suivre son frère.

Le hall était désert : Maxence avait abandonné ses chaussures au pied de l’escalier. Léana ôta sa veste et laissa à son tour ses baskets au milieu de l’entrée. Elle s’aperçut dans le miroir : un jean déchiré aux genoux, un débardeur kaki avec une tête de mort au niveau de la poitrine. Son style vestimentaire avait bien changé depuis la dernière fois qu’elle avait vu sa famille. Un court instant, elle se demanda ce qu’en penseraient sa grand-mère et son cousin, puis décida qu’elle s’en fichait. Elle s’avança vers l’escalier. Des photos de famille recouvraient le papier peint beige. Léana s’arrêta devant une image d’un vieil homme, assis devant un verre de whisky, et souriant de toutes ses dents. Il était mort d’un cancer six ans plus tôt, et la jeune fille ressentait toujours un pincement au cœur devant cette image.

« Salut, Papy », le salua-t-elle doucement.

Puis elle s’engagea dans l’escalier. Dès qu'elle atteignit le premier étage, des conversations lui parvinrent du salon. Claire Ador sortit de la cuisine d’un pas vif, un sourire ravi aux lèvres.

« Léana ! »

Ses cheveux gris tombaient sur son cou orné d’un foulard coloré. Elle présenta un sourire en coin à sa petite-fille, ses yeux pétillant de leur malice habituelle.

« Bienvenue, ma chérie », l’accueillit-elle en ouvrant les bras.

Se serrant contre elle, Léana fut envahie par son parfum à l’amande. Elle n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que son cousin apparut à son tour. Bien plus grand qu’elle, Lucas Mercier avait les yeux à moitié cachés par ses cheveux bruns.

« Est-ce que c'est bien ma petite cousine que je vois là ? 

− Tu vois vraiment quelque chose avec ces cheveux ? »

Lucas lui fit la grimace, l’attrapa par les épaules et coinça sa tête sous son bras. Léana se débattit en riant, mais il la lâcha seulement quand elle se mit à le chatouiller. Son cousin et elle avaient toujours fait les quatre cents coups ensemble. Lucas avait deux ans de plus que Léana : elle le considérait comme son grand-frère.

« C’est quoi, ce tatouage ? » s’ébahit-il en apercevant son omoplate.

Léana eut un sourire. Cette petite épée noire de quelques centimètres avait fait hurler sa mère, ce qui était précisément son objectif. Elle haussa les épaules.

« Il me fallait bien un moyen de défense contre les parents, quand j’étais seule avec eux à l’autre bout du monde ! 

− Et t’as le droit de te faire tatouer à dix-sept ans, aux Etats-Unis ?

− Bah, ils ne m’ont même pas demandé mon passeport. »

Son cousin hocha la tête et Claire ne fit aucun commentaire. Elle fixait sa petite-fille d’un air étrange. Un peu gênée, Léana pénétra d’un pas vif dans le salon.

« Et puis, moi, je l’aime bien. »

Elle remarqua alors seulement l’inconnu qui se tenait près de la fenêtre. Il la regardait avec un sourire amusé. Léana comprit qu’il avait entendu tout leur échange. Elle se permit donc d’être indiscrète à son tour et l’observa avec curiosité. Ses cheveux blonds caressaient ses épaules et il portait une chemise blanche sur un jean. Cela lui donnait un air à la fois classe et décontracté qui la dérouta. Elle se tourna vers sa grand-mère, sans voix.

Lucas, qui l’avait suivie dans la pièce, déclara :

« Ah oui ! Léana, j’ai invité un ami. Morgan Toranski, il vient de Belgique et reste quelques mois chez nous pour un stage. Morgan, ma cousine Léana.

− Enchanté », répondit-il.

Il s’avança et lui tendit la main. Léana la serra avec maladresse, sans réussir à se détacher du regard vert pénétrant du garçon. Elle ressentait quelque chose d’indéfinissable en sa présence, et ce n’était pas seulement parce qu’il était mignon. Elle ignorait comment définir cette sensation ; c’était comme s’il s’était trouvé à quelques centimètres d’elle, sa respiration dans sa nuque. Constatant que leur contact était bien plus long que nécessaire, elle se recula vivement et rougit. Il eut un petit sourire.

Léana sursauta quand Lucas se racla la gorge avant de lancer :

« Hé, on va aider mamie à la cuisine ? »

Elle se détourna du regard de Morgan, perturbée par ce qu’elle avait ressenti, et remarqua alors seulement la mère de Lucas. Magali Mercier discutait avec Maxence de l’autre côté du salon. Elle la salua puis suivit son cousin dans la cuisine.

« Je rêve ou tu craques sur mon pote ? » se moqua se dernier.

Léana le regarda, surprise et un peu gênée.

« N’importe quoi. »

Dans la cuisine, leur grand-mère valsait entre l'évier, le four et la table, et Léana avait peine à la suivre des yeux. La jeune fille sourit : la vieille femme ne changerait jamais. D’aussi loin que Léana se souvienne, Claire avait toujours été très active. Léana saisit une carafe sur la table pour l’aider.

Son cousin n’en avait apparemment pas fini avec elle.

« Tu salivais sur lui. J’avais presque envie de te donner un bavoir !

− Hé ! Je suis à peine arrivée et tu me casses déjà les pieds ? 

− Si ça peut te rassurer, il avait l’air intéressé aussi. Même si tu ressemblais à un hibou baveux. Vu que tu avais la bouche ouverte, aussi.

− Menteur ! »

Le rouge lui monta aux joues. En général, elle ne supportait pas qu’on se moque d’elle. Lucas était le seul à pouvoir lui parler ainsi sans qu’elle lui retourne une remarque acide.

Il était tout de même hors de question qu’elle le laisse gagner.

« Hé oh, c’est toi qui baves sur ton oreiller en dormant. Vraiment dégueu, d’ailleurs. »

Son esprit s’échappait déjà vers le jeune homme dans la salle à manger. Ils s’étaient rencontrés à l’instant, c’était ridicule de suggérer qu’ils étaient attirés l’un par l’autre. Mais pourquoi l’avait-elle observé ainsi, alors ? Et cette sensation étrange qu’elle avait ressentie, d’où provenait-elle ? Elle n’avait pas l’habitude de rester sans voix face à quelqu’un.

« C’est faux, je ne bave pas, grogna Lucas.

− Je sais tout de toi, Lucas Mercier, s’exclama Léana d’un ton théâtral. Tu ne peux pas le nier. »

Elle sentit l’amusement de sa grand-mère dans son dos et se retourna.

« Et toi, mamie, tu… »

Léana se tut. Sa grand-mère n’était pas là.

Lucas s’esclaffa derrière elle.

« Ça fait deux minutes qu’elle est partie. Probablement parce qu’elle en a marre de t’entendre raconter des bêtises.

− Mais… »

Léana ne sut que répondre. Elle avait toujours l’impression que Claire était là, à deux pas d’elle, en train de la regarder en souriant d’un air moqueur. Son cœur accéléra légèrement.

« Lucas ! »

Léana bondit sur place en entendant sa tante crier depuis le salon.

« Benjamin a des questions sur ton école, viens nous voir ! 

− T’es cheloue, Léana, s’étonna le garçon. Qu’est-ce qui t’arrive ?

− Ta mère t’appelle, Lucas », fit la voix de Claire à l’entrée de la cuisine.

La jeune fille la regarda. Elle ressentait la même chose que si elle-même avait été amusée, mais elle savait que ça provenait de sa grand-mère.

Léana secoua la tête, tâchant de chasser ces sensations bizarres.

« Tout le monde me demande comment se passe ma première année d’école de commerce ! geignit Lucas en levant les yeux au ciel. J’ai l’impression d’être revenu à la rentrée de primaire.

− Arrête de grogner, tu n’as pas vu ton oncle depuis un an », le réprimanda Claire.

Elle lui mit un plateau dans les bras et le chassa de la cuisine.

« Allez, file, arrêtez de m’embêter avec vos chamailleries. Léana, reste ici deux minutes. »

Tandis que son cousin sortait, Léana resta perturbée par la sensation que quelque chose clochait. Lorsque le garçon se retourna et lui tira la langue, elle comprit.

Elle percevait sa grand-mère de la même manière qu’elle avait perçu Morgan. Le contraste avec Lucas était flagrant. Elle voyait sa grimace, mais lorsqu’il disparut de son champ de vision, elle ne sentit plus rien de lui. Tandis qu’elle sentait l’amusement de Claire, qui avait repris son activité dans la cuisine.

« Léana ? »

La jeune fille sursauta, revenant brusquement à la réalité. Qu’avait-elle inventé ? Elle connaissait bien sa grand-mère, il était normal qu’elle puisse lire l’amusement dans ses yeux. Elle devait être fatiguée et ses perceptions exacerbées.

Soulagée d’en arriver à cette conclusion, elle regarda Claire. Celle-ci avait arrêté de s’agiter et la fixait d’un air étrange.

« Quoi ? fit Léana.

− Comment vas-tu ?

− Tu le sais bien. On s’est appelées il y a à peine une semaine. »

Claire lentement hocha la tête, et son regard se perdit dans le vide.

« Oui. Tu es contente d’être revenue ici ?

− Ah ça oui ! Ma maison, c’est à Paris, et pas à l’autre bout de la terre. Auprès de ma famille. Tu m’as manqué, mamie. »

Sa grand-mère sourit, mais Léana sentit que cela ce n’était pas sincère. Sa réponse avait-elle... attristé Claire ?

« Toi aussi, ma chérie. Dis-moi… pourrais-tu aller à la cave ? Ta mère voulait récupérer des affaires ici, elles sont dans des cartons. Tu veux bien aller les chercher et les mettre dans ma chambre ?

− D'accord. Je vais demander à Maxence de m’aider.

− Je peux venir avec toi, si tu veux », suggéra une voix masculine à l’entrée de la cuisine.

Léana leva la tête, surprise par l’accent étranger. Morgan l’observait, appuyé contre le chambranle de la porte. D’où lui venait ce ton mélodieux dans la voix ? Il donnait aux mots une intonation qui n’était pas française. Elle ne l’avait pas perçue quand il avait parlé un peu plus tôt. Était-ce tout simplement un accent belge ? Bien que troublée, elle retrouva ses mots :

« Bien sûr, si ça t’amuse de remonter des vieux cartons d’une cave poussiéreuse… »

Elle passa devant lui pour se diriger vers les escaliers et fut envahie par le parfum du garçon, une odeur de bruyère enivrante. Mais en plus de cela, elle sentit son sourire. Exactement comme avec Claire, un peu plus tôt. Comme si la réaction de Morgan était véhiculée par son parfum, Léana la percevait sans même le regarder. Cherchant à effacer cette sensation, elle dévala les marches.

Trois gros cartons marqués de l’inscription « CARMEN, 1997 » à l’encre noire étaient posés dans un coin de la cave. Léana oublia la gêne que lui causait la présence de Morgan et se pencha pour soulever un couvercle. Elle adorait se plonger dans les vieilles affaires de sa mère. Et ce carton datait d’à peine un an avant sa naissance ! Que pouvait-il bien contenir ?

« Alors tu es… la petite-fille de Claire. Ta mère est la sœur de celle de Lucas, c’est ça ? »

Léana se sentit tressaillir en entendant sa voix. Il n’avait pas ouvert la bouche depuis qu’ils étaient descendus. Ses mots étaient doux, hésitants, mais toujours aussi mélodieux. Elle hocha la tête.

« C’est ça.

− Et Maxence est ton frère ?

− Demi-frère. Son père, Benjamin, et ma mère se sont mariés quand j’étais toute petite.

− Et ton père ? »

Elle le dévisagea, et cette fois ne fut pas déroutée par son regard. L’atmosphère de la cave, calme en comparaison du reste de la maison, estompait l’étrange sensation qu’elle avait perçue à l’étage. Comme si ici, le garçon se fondait dans le décor et ne détonnait plus. Il détourna les yeux, à son tour mal à l’aise.

« Tu n’es pas obligée de…

− Il est mort. »

Morgan ouvrit la bouche, mais Léana leva une main.

« Ce n’est rien. Je ne l’ai jamais connu, alors je m’y suis faite. »

Il eut un petit sourire, mais ses yeux paraissaient tristes.

« J’ai perdu mes parents quand j’étais petit. Alors je comprends. »

Léana se sentit stupide, mais Morgan haussa les épaules.

« Comme tu dis, je m’y suis fait. Bon, on les remonte, ces vieux cartons ? A moins que tu n’aimes traîner dans cette cave poussiéreuse. 

− C’est toi qui as proposé de me suivre ! »

Morgan lui adressa un franc sourire, qu’elle ne put s’empêcher de lui rendre.

 

Quand ils eurent monté les trois boîtes de souvenirs, ils rejoignirent les autres dans la salle à manger. En pénétrant dans la pièce, Léana aperçut son cousin, qui lui adressa un sourire puis jeta un regard lourd de sens vers Morgan. Elle lui tira la langue.

Lucas et elle se connaissaient par cœur. Petits, ils allaient à la même école primaire. Ils avaient grandi tous les deux dans des quartiers différents de Paris, mais se voyaient presque toutes les semaines. Ce n’était que l’année passée, quand le travail de Benjamin avait forcé les Sene à déménager de l’autre côté de l’Océan Atlantique, que Léana s’était retrouvée entièrement seule. La mission de son beau-père étant terminée, ils étaient tous revenus en France. Elle en était plus que ravie.

« Bon les enfants, asseyez-vous ! » s’exclama Claire.

Léana s’assit auprès de son cousin. Morgan s’installa en face d’elle. Il regardait Claire, alors la jeune fille se permit de l’observer pendant quelques instants. Elle était bien obligée d’admettre qu’il était beau. Ses yeux vert pâle brillaient d’une lueur vive qui la fascinait. Elle se rendit compte qu’elle ne percevait plus rien : il se fondait parmi les autres membres de la famille. Soulagée que cette étrange sensation se soit évaporée, elle se tourna vers sa grand-mère.

« Je suis ravie que nous soyons tous réunis ici, commença la vieille femme. Cette année a été longue sans nos Sene préférés.

− L’année a été longue avec les Sene aussi, lâcha Léana. Surtout dans le bled paumé où on était. Je pensais pas que c’était aussi nul, les US.

− Léana », soupira sa mère.

Léana se rappela ce que Benjamin lui avait dit dans la voiture. Elle ne ferait pas d’histoires. Elle était bien trop contente d’être revenue ici.

« Ta langue bien pendue nous a manqué, ma chérie, rit sa grand-mère. Allons, maintenant, servez-vous, et surtout régalez-vous. »

Ils déjeunèrent dans une ambiance festive. Léana n’avait pas été aussi heureuse depuis plus d’un an. Le déménagement aux États-Unis, que ses parents lui avaient imposé sous prétexte qu’elle était encore mineure, avait été un enfer.

Mais tout était revenu à la normale, à présent. Léana profita pleinement du déjeuner. Elle discuta beaucoup avec Morgan. Le jeune homme était assez curieux : il avait des avis très poussés sur certains sujets, tandis qu’il était totalement ignorant sur d’autres. Par exemple, il était un fervent défenseur de l’égalité hommes-femmes, mais ne savait pas du tout ce qu’était Snapchat. Comment, en 2016, pouvait-on être un jeune européen et ne pas connaître ce réseau social ?

Les repas chez Claire Ador durant toujours plusieurs heures, Léana finit par décider d’aller découvrir ce que cachaient les cartons de sa mère. Elle y entraîna Maxence, Lucas et Morgan. Ils s’installèrent tous sur le lit dans la chambre de Claire.

« Mamie n’a pas menti, vous m’avez manqué », fit remarquer Lucas quand ils furent installés.

Il avait dit ça sans regarder personne, occupé à sortir de vieux livres du premier carton. Léana savait pourtant à qui il s’adressait.

« Moi, c’est les plats de mamie qui m’ont manqué ! répondit Maxence.

− Tu rigoles, le taquina sa sœur, tu as passé ta vie à manger au Macdo du coin avec tes copains. T’as dû prendre trente kilos là-bas.

− Arrête ! »

Maxence lui lança un regard fâché, mais Léana l’ignora et sortit une petite boîte recouverte de velours rouge du carton qu’elle fouillait. Celui-ci contenait uniquement des vêtements : que venait faire cette boîte là-dedans ?

« Vous avez déménagé récemment, c’est ça ? » interrogea Morgan prudemment.

La jeune fille avait senti, durant leur discussion à table, que cette question lui brûlait les lèvres. Elle avait été soulagée qu’il ne la lui pose pas devant tout le monde. Elle n’aurait pas pu retenir sa rancune face à ses parents.

« Benjamin a été choisi pour une mission aux États-Unis, expliqua-t-elle. Ma mère et Maxence l’ont suivi, ce qui est logique, mais moi je n’ai pas eu mon mot à dire.

− Ils t’ont obligée à venir ?

− Sous prétexte que je suis encore mineure, que je ne peux pas rester encombrer ma grand-mère, que je leur manquerais trop… tu parles, ils voulaient juste pouvoir me surveiller.

− Elle s’est beaucoup disputée avec maman », ajouta Maxence.

Léana surprit le regard désolé de Morgan.

« Ça va, s’agaça-t-elle. On est revenus, maintenant.

− D’où le tatouage ? interrogea Lucas en lorgnant sur son épaule.

− Oh, ça, maman était vraiment fâchée ! répondit le garçon avant que sa sœur ait pu ouvrir la bouche. Léana et elle se sont regardées en faïence pendant deux semaines. En plus Léana avait bu de l’alcool et...

− On dit en chien de faïence, inculte, le coupa Léana d’une voix acide. Et puis raconte pas ma vie à tout le monde ! »

Un silence gêné tomba. Léana soupira.

« En gros, reprit-elle d’une voix agacée, j’avais des cours à distance parce qu’il n’y avait pas de lycée français à proximité et que mon anglais était trop nul pour que j’aille au lycée du coin. Donc pendant que les autres sortaient et profitaient de la belle vie, moi j’étais enfermée à la maison à rien faire. Disons que ça m’a un peu tapé sur le système.

− Du coup elle est sortie avec des gens chelous. »

Maxence avait parlé à voix basse, comme si cela pouvait empêcher Léana de l’entendre. Remarquant qu’il était installé dans une position précaire au bord du lit, elle le poussa brusquement. Le garçon lâcha un petit cri en tombant. Sa sœur le regarda avec les sourcils haussés.

« Arrête de dire « du coup », c’est insupportable.

− Méchante ! »

Fâché, Maxence se rassit sur le lit et croisa les bras. Léana était certaine que si Lucas et Morgan n’avaient pas été là, son frère aurait couru se plaindre à leur mère. Qui aurait immanquablement puni sa fille. C’était pour éviter des situations dans ce genre qu’elle avait commencé à sortir le soir et traîner dans les bars.

« Et mes amis n’étaient pas chelous, reprit-elle.

− Tu ne m’as pas parlé de ça, murmura Lucas. Tu m’as juste dit que tu avais enfin rencontré des gens, et que ça allait mieux. »

Léana lança un regard gêné à Morgan. Elle n’avait pas envie d’étaler sa vie devant un inconnu.

« Je sais ce que ça fait, dit alors le jeune homme. D’avoir l’impression que le monde entier nous rejette. »

Elle le regarda, étonnée.

« Je me suis rebellé un peu, moi aussi, à une époque. Mais j’étais bien plus jeune que toi. J’avais l’impression que personne ne me comprenait.

− C’est exactement ça, approuva Léana. Quoi que je fasse, c’était mal. Si je sortais, c’était mal, mais si je restais enfermée dans ma chambre aussi. C’était bien la peine de me traîner là-bas si c’était pour me laisser croupir dans mon malheur. »

Morgan hocha lentement la tête, les yeux plongés dans les siens.

« C’était un peu ça, oui. 

− Mais ça va mieux, depuis que vous êtes rentrés, remarqua Lucas.

− Oui. Heureusement ! »

Un silence s’installa. Léana baissa les yeux sur la boîte qu’elle triturait depuis quelques instants.

« Qu’est-ce que c’est que ce système ? » lâcha-t-elle.

Elle l’avait tournée dans tous les sens, sans réussir à l’ouvrir. Elle y porta donc toute son attention. Il n’y avait pas de serrure, seulement une surépaisseur en bois sur laquelle était gravé un trèfle à quatre feuilles. Au centre de celui-ci était représentée une dague. C’était très joli, et elle remarqua avec amusement que la dague ressemblait à celle tatouée sur sa propre épaule.

« Fais-voir », souffla Morgan.

Il lui prit doucement l’objet des mains. Léana perçut sa surprise quand il en découvrit l’ornement. Elle eut une idée :

« Peut-être qu’en forçant sur les côtés, on peut… »

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase : Morgan fit pivoter le trèfle et un léger bruit se fit entendre. La boîte s’ouvrit d’elle-même, révélant un médaillon doré et un papier.

Intriguée, Léana saisit le bijou et frissonna. La femme représentée était magnifique : jeune, le visage délicat et les lèvres fines. Ses cheveux noirs bouclés, relevés sur sa tête, laissaient apparaître un cou gracieux. Elle avait un petit sourire et fixait le photographe. L'image était en noir et blanc, datant sûrement de quelques décennies, mais Léana lui trouvait pourtant l'air vaguement familier. Une étrange sensation naquit au creux de son ventre, alors qu’elle plongeait son regard dans celui de la femme.

« Qui est-ce ? demanda Morgan.

− Je n’en ai aucune idée.

− Elle a tes yeux, Léana, fit remarquer Maxence.

− Léana… »

Lucas avait saisi le papier tombé de la boîte. Son visage était pâle. Il regardait Léana avec tant de douleur qu’elle en fut bouleversée. Elle saisit la feuille d’une main tremblante.

« … je crois que ça vient de ton père. »

Quelques mots étaient inscrits d’une écriture maladroite :

Ce bijou est ce que j’ai de plus précieux. Je te le laisse en gage de ma promesse : je reviendrai.

 Je t’aime, Carmen.

Jack.

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Gaëlle N Harper
Posté le 13/06/2023
J'ai trouvé beaucoup de réplique très peu oralisantes. Je les ai relevées dans la première partie du texte, mais ensuite j'ai arrêté. J'espère que ça t'aidera quand même :

« Ne commence pas à me traiter comme un bébé, dans ce cas ! »
Il faut que tu cesses de
Allons
je te présente Morgan Toranski. C'est un ami qui vient de Belgique, et qui va rester quelques mois chez nous pour un stage. Je lui ai proposé de rencontrer ma famille
lui aussi t’a dévisagée avec intérêt
que vous cessiez de m’embêter
c’est indiscret
de m’y suivre => de me suivre
Allons les enfants, asseyez-vous

Tu dois toujours ramener l'attention à toi, hein => Je ne trouve pas la remarque justifiée

puis elle décida
mais elle retint de justesse
=> plus léger en supprimant "elle"

"conclut-elle." => L'incise n'est pas vraiment utile. Supprimable.

lui dit ce dernier d’une voix moqueuse. => se moqua ce dernier ?
se moqua-t-il => supprimable, c'est le même ton qu'auparavant
elle ne supportait pas qu’on se moque d’elle. Mais de la part de son cousin, elle savait que ce n’était que de la plaisanterie => Les deux idées sont très similaires. Je te propose de reformuler pour que la distinction soit claire

sa grand-mère Celle-ci => manque un point

Elle a dû faire du bruit, tempéra-t-elle. Tu as entendu et, instinctivement, tu as arrêté ton geste. => Ça me péraît étrange de s'appesantir sur qch d'aussi banal. À ce stade, la coïncidence est infiniment plus probable qu'une ouïe décuplée ou q'une explication surnaturelle. Y'a vraiment pas de quoi se poser de question à ce moment, en fait. Si tu veux qu'elle se questionne, je propose de choisir un événement un peu plus étrange.

la rentrée des classes de primaire => "la rentrée de primaire/CP" serait plus oral et léger
MarieSch
Posté le 14/06/2023
Hello, merci pour tous tes retours! C'est vrai que j'ai parfois du mal à faire la transition narrateur/paroles de personnages! Mais j'y travaille :)
Gaëlle N Harper
Posté le 14/06/2023
Voir ce qui cloche, c'est déjà 80% du chemin, ça va rouler :)
Edouard PArle
Posté le 06/06/2023
Coucou Marie !
Je m'attaque au premier chapitre de ton histoire et c'est vraiment très intéressant. Je trouve que le personnage de Léana fonctionne bien et que tu réussis à bien retranscrire ses retrouvailles avec sa grand-mère et son cousin. Ses interactions avec son petit frère m'ont arraché quelques sourires, c'était très réaliste xD
Le mystérieux Morgan fonctionne bien, on a envie d'en apprendre plus à son sujet. J'aime bien la description que tu fais d'une sorte d'aura, qui donne l'impression que l'intérêt de Léana va au-delà du sentiment amoureux. Curieux d'en apprendre plus.
Ton style est très maîtrisé, c'est très agréable à suivre !
La chute est très intéressante, elle donne envie de lire la suite, d'en savoir davantage sur le père de Léana et Carmen.
Un plaisir,
A bientôt !
MarieSch
Posté le 09/06/2023
Hello Edouard, merci pour ton commentaire! Je joue beaucoup sur le mystère donc c'est chouette si ça marche :D
J'espère que la suite te plaira aussi !
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