Chapitre 3

Ameline avait à peine rangé ses affaires qu’elle filait chez les Vérany. Elle comptait reprendre ses recherches depuis le début, et il lui fallait pour cela remonter à la nuit du phénomène.

Comme elle l’avait mentionné à Basile, aucun membre de la famille Vérany n’avait rien vu, rien entendu. Elle aurait pourtant juré que la lumière autour de la maison de son père était trop intense pour passer à ce point inaperçu. Elle s’infiltrait par toutes les fenêtres malgré les volets. Elle inondait chaque pièce de sorte que le mobilier y disparaissait ; comme si, en l’espace d’un instant, Ameline se fût retrouvée dans un endroit qu’elle ne reconnaissait pas. Privée de ses repères, elle avait tardé à quitter sa chambre et, quand elle y était enfin parvenue, l’obscurité de la nuit s’abattait à nouveau sur elle.

Ameline passa devant la maison qu’elle occupait avec son père, un corps de ferme aujourd’hui cerné par la végétation. Elle aperçut les piliers de la balançoire, à côté du garage, et se revit tutoyant les sommets, fermement agrippée aux fines cordes.

— C’est fini, tout ça, dit-elle pour elle-même.

Elle hésita à se garer devant, de la même façon que son père quand il oubliait de laisser la grille ouverte pour avancer la voiture dans l’allée à leur retour. Il maugréait toujours lorsqu’il devait descendre du véhicule avec Ameline seule sur la banquette arrière. Il jetait des coups d’œil presque en continu pour vérifier qu’elle ne se volatilisât pas. Puis il revenait au pas de course en espérant avoir bien bloqué le frein de chaque battant.

Elle stationna finalement devant la propriété des Vérany, un autre corps de ferme, plus vaste, avec deux grands garages et quelques dépendances. Volets de bois, grands arbres et pelouse propre. Ameline se souvint des heures qu’elle passait dans l’herbe avec son amie Béatrice. Elles étendaient une vieille couverture d’un rose passé et s’inventaient mille et une vies. Le temps s’écoulait alors à une vitesse folle, et c’était à regret qu’Ameline rentrait chez elle quand l’appelait son père.

Rien n’avait changé chez les Vérany. Deux hautes jarres de terre cuite encadraient toujours la porte. De courts rideaux d’un blanc impeccable pendaient derrière les fenêtres. Une vieille statue de chien montait la garde, son oreille gauche ébréchée juste en-dessous de la pointe. Ameline reconnut les moindres détails comme si elle n’était jamais partie. Un lent frisson dégringola dans son dos. Elle ne s’attendait pas à retrouver les lieux parfaitement identiques. La rue comptait les mêmes places de stationnement et les mêmes trottoirs étroits que quinze ans plus tôt ; les mêmes grilles clôturaient les mêmes maisons ; les mêmes buissons mal taillés se disputaient les mêmes rares emplacements entre les étendues de béton.

Quinze ans s’étaient écoulés, oui, et Ameline retrouvait Platès tel qu’elle l’avait laissé à l’aube de ses dix-neuf ans.

On s’en fout de ça. Seule l’enquête compte.

Elle quitta le véhicule et franchit la petite grille de la ferme des Vérany. Elle frappa à la porte avant que lui prît l’envie de faire demi-tour. Le nœud dans son ventre lui dictait de repartir, mais l’attente ne dura qu’un instant. Ameline n’eut pas l’occasion de se raviser. Le battant s’ouvrit sur Béatrice Vérany, la fille aînée, et l’entrée sombre derrière elle, semblable à une gueule béante prête à se refermer.

— Ça par exemple ! s’exclama Béatrice.

Ameline ne put déterminer si sa surprise était agréable ou feinte. Elle ne s’encombra pas d’autres pensées que celle de savoir ce qu’avaient pu voir ou entendre les Vérany la nuit du phénomène. Dès qu’elle disposerait de l’information, elle rentrerait auprès de Basile.

Béatrice, un maigre sourire sur les lèvres, l’invita à boire un café. Elles traversèrent le couloir jusqu’à la cuisine, Ameline derrière la silhouette frêle de Béatrice dans un gilet trop large.

Où qu’Ameline posât les yeux dans la semi-pénombre – sur l’élégant tapis dans l’entrée, sur les patères à côté de l’escalier en bois, sur les photos de famille encadrées aux murs –, elle s’attendit à trouver chaque objet, chaque pièce de mobilier, chaque bibelot à la place qu’il occupait. Jusqu’à croiser le regard vide de Margreet. Elle ne montra rien du malaise qu’elle ressentit, aussi vif et soudain qu’une gifle. Il se produisit comme un rappel en arrière, et la peur de l’époque, distillée par les idoles que vénérait la 2354 s’imposa à Ameline. Brièvement, mais de façon si présente, malgré les longs mois écoulés depuis son passage à la 2354.

Margreet se tenait devant elle, assise sur le buffet de la cuisine. Figée dans le bois grossier qui avait servi à sa fabrication, coincée dans cette écorce naturelle et mal polie.

Il y a un lien entre les Vérany et la 2354.

Et, peut-être, avec la nuit du phénomène ? Non. Ameline faisait confiance aux Vérany… dans une certaine mesure. Ils ne pouvaient pas être impliqués dans le phénomène. Comment l’auraient-ils pu ?

Serge Vérany et son père étaient amis. Ils s’échangeaient des tuyaux pour améliorer la récolte dans leur potager respectif. Ils parlaient de la pluie, du beau temps, des escargots qui ravageaient les salades, surtout. Ils pouvaient discuter pendant des heures, l’un et l’autre appuyés sur le manche de leur bêche, de part et d’autre de la clôture.

— Du lait dans ton café ? demanda Béatrice.

— Non, toujours pas.

Elle reposa le pot à lait sur la table et poussa une tasse sur sa soucoupe assortie vers Ameline. Elle ressemblait beaucoup à sa mère dans les manières, avec cette préciosité relative aux objets du quotidien. N’importe qui aurait posé la bouteille de lait du réfrigérateur sur la table. Pas Christine Vérany. Elle avait le sens de la formule, et Ameline se souvenait d’ailleurs d’une femme prête à tout pour sa famille.

— Je ne pensais pas que tu reviendrais un jour à Platès, dit-elle en touillant son café.

Elle n’y avait ajouté ni sucre ni lait, mais elle touillait, ses yeux fatigués posés sur Ameline.

— Je ne suis pas là que pour un jour, plaisanta cette dernière.

Son entrevue avec Béatrice dégageait un elle ne savait quoi de trop solennel. Elles avaient été amies durant de longues années. Ameline voyait alors leur amitié perdurer à l’image de celle de leurs pères. Puis le phénomène était survenu. Ameline ne pouvait plus vivre à Platès. Fin de l’histoire.

— Tu comptes rester longtemps ?

Le temps qu’il faudra.

— Tu penses te réinstaller à côté ?

— Pourquoi ? Personne n’y habite ?

Béatrice hocha la tête par la négative.

— La maison est vide depuis… tu sais.

— La mort de papa, ouais.

Ameline crut bon d’en apprendre le plus possible sur la maison de son enfance. Avant d’arriver à Platès, elle pensait se limiter à un certain nombre de questions, et la maison n’en faisait pas partie. Elle estimait en avoir fait le tour, mais, après tout, elle était le lieu du phénomène.

— Ils sont partis, répondit Béatrice. Les gens font ça tout le temps.

Mais cette maison-là avait un passé. Ameline se retint de demander à Béatrice si elle avait oublié, parce qu’elle évitait soigneusement le sujet. Elle faisait comme si de rien n’était, alors que Margreet et ses cuisses maigres trônaient au milieu des bocaux à céréales et des livres de recettes. Il existait forcément un lien entre les Vérany et la 2354. Qu’était-il advenu des idoles après l’arrestation de Joseph ? Elle poserait la question à Basile. Peut-être à Antoine, aussi, puisqu’il était chargé de l’affaire. Pour l’instant, seule la nuit du phénomène l’intéressait, mais, pour une raison obscure, elle but son café et prit congé. La crainte d’évoquer si vite le passé, sans doute. Et Béatrice ne méritait pas de subir un interrogatoire.

— Je suis contente de t’avoir revue, dit-elle.

Cette fois, elle fut sincère.

Dans l’entrée, Ameline croisa Christine Vérany, qui suspendait son chapeau de paille. Le regard qu’elle lui adressa la refroidit instantanément, là où sa conversation avec Béatrice, même tendue, lui avait paru presque chaleureuse.

Christine s’approcha, le menton relevé et cette fierté naturelle dans les yeux. À l’instar de la maison et des objets qui en composaient la décoration, elle non plus n’avait pas changé. Sauf ses yeux, justement. Ameline ne les trouva ni plus vieux ni plus fatigués. Ils pétillaient de la même énergie qu’autrefois, derrière l’arrogance et cette prestance toute neuve.

— Tu ne devrais pas ainsi remuer le passé, Ameline, lui glissa-t-elle, comme si de rien n’était, avant de rejoindre sa fille.

Curieusement, Ameline se sentit presque en accord avec elle.

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