Chapitre 5

En rentrant à l’appartement, Ameline ne savait pas par où commencer tant elle en avait à raconter. Elle s’installa derrière le bureau de sa chambre, ouvrit son carnet et y consigna jusqu’à la moindre pensée relative à son entrevue express avec Béatrice Vérany. Il s’en était tellement passé en si peu de temps ! Il y avait eu Margreet, comme de sombres retrouvailles auxquelles s’attendait Ameline. Pourtant, avant d’entrer dans la maison, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle y trouverait. La disposition du mobilier et des objets décoratifs demeurait inchangée depuis quinze ans. Au-delà de ces impressions et du malaise causé par la présence de Margreet, Ameline avait remarqué autre chose, sans parvenir à lui donner un nom ou une définition. Elle gribouilla quelques mots sur une page dédiée – peur, 2354, adoration, distance avec Béatrice –, bien décidée à explorer la piste jusqu’à l’usure.

— Est-ce que vous retournerez chez les Vérany ? lui demanda Basile en passant la tête dans la chambre.

— Possible.

— En tout cas, vous en avez, des notes à prendre.

D’un signe de tête, il montra le carnet. Ameline le referma.

— J’ai trouvé Béatrice Vérany crispée, déclara-t-elle. Peut-être qu’elle en sait plus qu’elle ne veut bien l’admettre…

Elle n’a rien admis du tout, tu ne lui as même pas posé la question.

Étrange aussi, cette façon dont Ameline avait contourné le sujet. Cette hésitation ne lui ressemblait pas. En arrivant chez les Vérany, elle était fermement décidée à tirer au clair leur déni de groupe – ou elle ne savait quoi d’autre. Ils avaient forcément vu ou entendu quelque chose, cette nuit-là. Leur terrain jouxtait celui du père d’Ameline. Si la lumière avait traversé les volets de leur ferme, alors, ceux de la ferme adjacente aussi.

— Si, effectivement, Béatrice sait quelque chose sur la nuit du phénomène, je ne comprends pas qu’elle se taise encore, quinze ans après, réfléchit-elle à voix haute.

— Il faudrait voir du côté de ses intérêts, suggéra Basile. Ou ceux de sa famille. Elle vit toujours avec ses parents, non ?

— À trente-trois ans, oui.

— Je commencerai par là pendant que vous raviverez les vieilles rancœurs d’avant votre départ.

Ameline émit un petit rire ; c’était plutôt bien résumé.

— Gardons à l’esprit que quelqu’un pourrait faire chanter Béatrice, reprit-elle. Sa mère m’a paru louche, elle est peut-être impliquée aussi.

— Louche comment ?

Ameline haussa les épaules. Comment expliquer ce qu’elle avait ressenti en regardant Christine Vérany dans les yeux ? Comment justifier qu’elle l’avait trouvée changée et si identique à la femme qu’elle avait connue, quand elle passait ses après-midi chez elle ?

— Je ne saurais pas vous dire. Elle m’a conseillé de ne pas remuer le passé… Je crois que ma présence la dérange.

Et le contraire se vérifiait tout autant. Dans la petite entrée de la maison, si près de Christine Vérany, plongée dans ses yeux froids, Ameline s’était sentie en danger – ce qui expliquait peut-être son approbation silencieuse quant au passé.

— J’ai peut-être un a priori, admit-elle néanmoins. Margreet se trouvait dans la maison, alors…

— Margreet ?

— L’une des idoles que vénéraient les membres de la 2354. Ils régissaient leur vie quotidienne par rapport à elles, c’était absurde.

Ameline comprit, au regard perdu de Basile, qu’elle en avait trop dit ou pas assez. Surtout pas assez. Dans la précipitation, elle avait dû oublier certains détails et partir du principe que Basile en avait pris connaissance au préalable. Pour être honnête, elle ne se souvenait plus précisément de quoi elle lui avait parlé ou non.

— Asseyez-vous, l’invita-t-elle. Ça risque d’être long.

Basile ne se le fit pas dire deux fois, et Ameline sentit de sa part un vif intérêt pour l’affaire. Lors de leur première entrevue, dans le bureau de Basile, elle avait hésité à l’emmener à Platès. Elle ne savait pas trop ce qui l’avait décidée, finalement. Aujourd’hui, elle voyait briller ses yeux à la perspective d’en apprendre plus. Sans doute lui aussi cherchait-il des réponses sur son père. Ils avaient un point commun, et elle devait l’entretenir pour s’assurer de son soutien. Il avait l’habitude d’investiguer pour son travail, là où elle apprenait sur le tas – sa pire erreur ayant été de rejoindre la 2354.

— Margreet était l’une des idoles les plus appréciées à la 2354. Elle recevait plus d’offrandes que les autres, peut-être parce qu’elle représente la protection de la famille et que, d’une certaine façon, la 2354 formait une famille. En tout cas, c’est ainsi que la présentait Joseph.

Basile ignora sa remarque.

— Des offrandes ? demanda-t-il.

— Une portion de nourriture par-ci, quelques cheveux par-là. Les fidèles jeûnaient. Ils se coupaient les cheveux ou chantaient pour ces idoles. Le plus souvent, ils leur accordaient surtout de leur temps.

Ameline nota le détachement avec lequel elle retraçait le quotidien des membres de la 2354 et la manière dont elle ne s’y incluait pas.

— Selon l’idole à laquelle ils allouaient leur temps – et leur énergie, disait Joseph – (Basile frémit), les fidèles mangeaient, faisaient leur toilette, se promenaient dans les jardins à des heures différentes. Dans un ordre différent. Si ces horreurs avaient pu parler et leur donner l’ordre de retenir leur respiration, ils l’auraient sûrement fait.

Mais pas Ameline, puisqu’elle gardait le contrôle sur la situation – bien qu’à la vérité, elle quitta la 2354 sans aucun souvenir relatif aux rituels auxquels elle avait pu participer.

Basile buvait ses paroles, mi-fasciné, mi-horrifié par les proportions que prenait la vie au sein de la 2354. La presse n’avait pas relayé ces détails, et Ameline énonçait les faits avec sa froideur tout habituelle.

— Les gens consacraient donc plus de temps à Margreet, résuma Basile. Et vous me dites que les Vérany ont récupéré cette idole ?

— D’une façon ou d’une autre, oui.

— Pourquoi ?

Ameline ne put que sourire face à la détermination que Basile partageait avec elle.

— Pour espérer le découvrir, je vous propose de vous intéresser aux Vérany, déclara-t-elle. Voyez large. D’autres phénomènes plus discrets ont pu survenir dans leur entourage ou dans Platès.

— D’autres phénomènes… D’accord. Qu’est-ce que vous ne me dites pas ?

Ameline hésita. Trop longtemps pour paraître naturelle.

— Relevez d’éventuels témoignages avec mention de bruits de pas pendant la nuit, indiqua-t-elle seulement. Ceux qu’on ne prend jamais au sérieux. Regardez du côté des marginaux, des personnes seules, âgées, celles et ceux qui font figure de fous du village…

— Je connais mon boulot.

— Ah, oui, désolée.

Basile fit la moue.

— Je connais mon boulot, et c’est d’ailleurs ce qui me fait dire que vous me cachez quelque chose.

Comment cracher le morceau sans passer pour une démente ? se demanda Ameline, prise au piège.

Elle redoutait ce moment depuis le début, mais il en allait de la confiance que Basile plaçait en elle. S’ils voulaient travailler conjointement et de manière efficace, Ameline ne pouvait pas se permettre aucune cachotterie.

— Nous sommes d’accord que la posture dans laquelle j’ai retrouvé mon père ce soir-là n’avait rien de naturel ?

— Et que les médecins n’ont pu y apporter aucune explication, oui.

On a l’air d’être sur la même longueur d’onde.

— Je vais vous confier certaines choses. Ne les prenez pas pour une fantaisie de ma part ou je ne sais quoi. Considérez-les comme des faits ; c’est ce qu’elles sont.

Cette fois, plus moyen de reculer. Ameline s’apprêtait à faire le grand saut. Après ses révélations, soit elle entraînerait définitivement Basile dans leur enquête – où que celle-ci les menât –, soit il plierait aussitôt bagage.

— Quand je croisais Margreet dans le couloir qui menait à ma chambre, avant d’aller me coucher, je savais que je passerais une mauvaise nuit. J’entendais des bruits de pas derrière ma porte. Je suppose que des membres sûrs de la secte, en lesquels Joseph avait une confiance absolue, déplaçaient les idoles pendant que les autres dormaient.

Basile sourit à demi, et Ameline n’aima pas ce que sous-entendait ce sourire.

— Des membres plus sûrs que la numéro 2 que vous étiez ?

Elle se sentit coincée entre deux vérités. D’un côté, son passé au sein de la 2354 la rattrapait malgré les zones d’ombre qui persistaient. De l’autre, Basile relevait des incohérences plus grosses que des pamplemousses, lesquelles discréditaient Ameline et toute l’assurance qu’elle mettait dans ses propos.

— Je n’ai jamais touché à ces saletés, se défendit Ameline. Je dormais, porte fermée, comme les autres, en respectant le couvre-feu.

— Voilà autre chose.

Le couvre-feu… Oui. Encore un point qu’elle n’avait pas abordé avec Basile.

— Interdiction de quitter sa chambre avant l’aube, précisa-t-elle.

— Et, donc, il y avait les bruits de pas.

Basile doutait, Ameline l’aurait parié. Peut-être pas de son récit dans son intégralité, mais au moins d’une partie : comment justifier que la numéro 2 de la 2354 en sût si peu sur la secte et ses idoles ?

Je ne me suis jamais sentie comme la numéro 2

— Donnez-moi les noms des membres que vous avez reconnus là-bas, et je pourrais me renseigner, proposa Basile. Si d’autres fidèles que vous déplaçaient bien les idoles pendant la nuit, il y a à se demander ce que Joseph vous cachait d’autre.

— Et ? ne comprit pas Ameline.

— Il vous a peut-être manipulée, et un autre numéro 2 – le vrai – agissait à votre place.

Ameline se crispa. Elle avait consciencieusement étudié le profil de Joseph avant d’accepter son intégration à la 2354. Elle n’avait jamais été sa numéro deux, la presse avait encore parlé de travers.

— Moi aussi, j’ai des choses à vous raconter, déclara Basile après un silence. Votre arrivée à la 2354 précède de peu la disparition d’une femme, annonça Basile. Françoise Gaudreault, vingt-quatre ans. Volatilisée entre le 7 juillet 2005 et le 28 octobre de la même année, période durant laquelle elle faisait partie de la secte. Jamais retrouvée. Ni sa mère ni son frère ne savent ce qui a pu se passer, qu’il s’agisse de sa disparition ou de son arrivée à la 2354.

Basile s’absenta un instant et revint pour poser la photocopie d’un article de presse locale sur le bureau d’Ameline.

Et toi, pourquoi as-tu vraiment rejoint la 2354 ?

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