Chapitre 6 : Où le lecteur est encouragé à soupçonner le cochon

Chapitre 6 : Où le lecteur est encouragé à soupçonner le cochon

 

Case 23 : — Génoise-en-Givray —

 

Il y avait du mouvement derrière les fenêtres de la maison de Holly.

Robin s’arrêta sur la paillasson, une antiquité sur lequel on voyait écrit en lettre scintillantes « La famille, c’est là où la vie commence et où l’amour ne finit jamais ». Malgré son apparente bonomie, il se hérissa jusqu’a ce que la jeune fille tape ses souliers l’un contre l’autre pour les débarrasser de la neige. Elle hésita avant d’appuyer sur la clanche — après tout c’était le foyer de Holly, où elle n’avait pas mis les pieds depuis longtemps —, mais pas trop — après tout, il y avait un vampire assassin en cavale.  Elle glissa une clef dans la serrure, entra et referma le verrou derrière elle.

L’entrée ne sentait pas comme d’habitude. Les talents culinaires des parents de Holly s’arrêtaient à un bon café — la raclette ne demandant aucun savoir-faire particulier — et à réchauffer au four les croissants aux airelles de Blini. Là, l’air exhalait une odeur douce de bouillon de légumes et de lait.

Une voix agacée brisa le calme de la demeure.

— Pitié, lâche-moi ! Je peux encore de manger tout seul.

Réponse plaintive :

— Mais tu étais presque mort tout à l’heure.

— Maintenant, je vais bien !

— Tu étais aussi à plat qu’une baudruche percée, aussi misérable qu’un doudou esseulé dans la neige…

— Tu n’en profiterais pas un peu ?

— Peut-être…

Robin marcha jusqu’à la porte du salon. Holly était allongé sur le canapé, un plaid moutonneux étendu sur ses jambes, tandis qu’Alistair, installé sur une chaise à ses côtés, tentait de lui donner de la soupe à la becquée. Le malade portait une robe de chambre très laide qui jurait horriblement avec ses cheveux.

Elle toqua contre le battant déjà ouvert.

— Je peux entrer ?

Le matin même, elle n’aurait sans doute pas été la bienvenue, mais les circonstances avaient changé. Ses yeux glissèrent sur cette pièce qu’elle connaissait par cœur : les murs tapissés de sapins, le tapis moelleux, les couronnes de houx, le dessin que Holly avait fait de sa famille quand il avait douze ans, encadré au-dessus du divan. Il y avait aussi un tas de croquis sur la table basse. Inhabituels dans cette maison toujours impeccablement rangée.

Le convalescent et son garde malade se tournèrent vers elle.

Elle avait deux rouge-gorges sur la tête.

Une multitude d’émotions se succédèrent sur le visage d’Alistair, aussi lisible qu’un livre ouvert.

Le rouge-gorge était-il mort ? Ou bien avait-il été dupliqué ? Ou bien deux autres rouge-gorges étaient-ils venus prendre sa place ?

Il ouvrit la bouche, — Holly le pinça — il la referma, puis se tu. Le convalescent rétif se redressa et écarta définitivement de ses lèvres la cuillère qu’on tendait.

— Fais comme chez toi. Viens t’asseoir.

Il s’interrompit et fronça les sourcils :

— Comment es-tu entrée ?

Robin agita les clefs en l’air, puis alla s’installer sur un des fauteuils, trop mou, dans lequel elle s’enfonça jusqu’au menton.

— Ta mère m’a donné ça.

Avant qu’ils ne posent d’autres questions, elle ajouta :

— Tout est à peu près stabilisé et Mona est vivante. Mémé et le maire gèrent.

Alistair l’observa gravement.

— Tu tiens le coup ?

Elle hocha la tête pensivement. Son visage montrait juste du détachement.

— Il va falloir. Et toi Holly ?

Le jeune homme acquiesça. Il tira sur son col roulé et dévoila une cicatrice qui dessinait un bourrelet disgracieux au-dessus de la clavicule et remontait vers le cou. C’était laid, mais pas autant que sa robe de chambre, qui comportait, en dehors de sa couleur, de multiples motifs de mauvais goût comme des lutins maladifs et des bonhommes de neige lubriques.

— J’ai récolté ça comme blessure de guerre. Ce n’est pas cher payé pour juste… disons… vivre. Mais il reste à déterminer de quelle façon ça risque de me transformer.

Alistair agita sa main :

— Ça n’arrivera pas si tu n’as pas bu son sang en retour. Il ne se passera rien.

Il contempla la plaie d’un air songeur.

— Le pire, c’est que je crois que les filles trouvent ça sexy. Tu vas gagner en popularité.

Il ne remarqua pas la minuscule œillade qu’échangèrent Robin et Holly.

— Ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle, marmonna ce dernier.

— À ce point-là ?

Robin agita une main au-dessus de sa tête.

— Quand nous étions en treizième année, une fille s’est introduite dans le vestiaire pendant le cours de gym pour renifler ses sous-vêtements.

Holly frissonna :

— Je ne veux jamais connaitre le niveau supérieur.

Robin huma de nouveau l’air et demanda, perplexe :

— Ton père tente de nouvelles recettes ?

— C’est pas du tout son genre. C’est Alistair.

— Alistair t’a cuisiné de la soupe ?

Les deux garçons lui envoyèrent un regard noir :

— Et alors ?

— Oui, et alors ?

Elle leva ses mains devant elle, comme pour se protéger :

— Alors rien, c’est sympa de ta part. Je peux me servir ? J’ai un peu trop forcé sur ma magie tout à l’heure.

Avant qu’elle n’ait pu réagir, le jeune homme fut sur ses pieds.

— Ne bouge pas. Je la fais réchauffer cinq minutes.

Tandis qu’il se hâtait en direction de la cuisine, Robin observa son dos d’un air songeur.

— Plus précisément, quelles nouvelles de l’extérieur ? demanda Holly.

— Mona va bien, mais elle est sous le choc et elle ne parle pas. Les villageois organisent une battue pour tenter de dénicher le vampire.

— Ca pourrait être n’importe qui…

Robin secoua la tête.

— Non. Beaucoup de monde était dans la grange quand c’est arrivé. Tous les forains, sauf Alistair qui se trouvait avec moi. On essaye de recenser les villageois sans alibi. Ça peut aussi être quelqu’un de l’extérieur.

Alistair était de retour ; il lui tendit le bol de soupe, s’installa sur le canapé et commenta :

— C’est moins probable, Mona a été attaquée à l’intérieur de sa maison. Les vampires ont besoin d’être conviés pour rentrer dans une propriété privée. Ce qui signifie que Mona a invité celui-ci. Et si je ne me trompe pas, elle l’attendait, car elle avait préparé du café.

— Dans tous les cas, on pourra l’interroger quand elle se sentira mieux.

À nouveau, Alistair eut l’air dubitatif :

— Ce n’est pas non plus sûr. Les vampires peuvent faire tomber leurs victimes dans une sorte de stupeur hypnotique. Il est possible que celui-ci ait mal dosé son sortilège puisque Holly l’a dérangé, mais je ne compterai pas trop là-dessus.

Robin attrapa les feuilles qui étaient sur la table, qui représentaient toutes une chauve-souris élégamment vêtue, au groin en forme de fleur.

— C’est une Desmodus Rotundus, précisa Alistair. Pas la forme la plus courante, mais ce n’est pas rare non plus. Ça pourrait nous aider à trouver le coupable et à éliminer des vampires innocents. S’il y a encore des gens pour croire que des vampires puissent être innocents.

Robin ne commenta pas, se réchauffa les doigts sur son bol de soupe avant d’y tremper sa bouche. Voyant qu’Alistair n’essayait plus de lui forcer la main, Holly s’attaqua au sien et resta songeur pendant quelques instants avant de reprendre la parole :

— Tu connais beaucoup de vampires ?

Alistair s’assombrit :

— Oui.

Il laissa planer un silence jusqu’à ce que Holly roule des yeux, signifiant qu’il attendait une réponse un chouïa plus étoffée, puis il soupira :

— Désolé. Et je ne suis pas un vampire. On nous demande ça partout.

Il prit une inspiration et avant d’aller plus loin, se tourna brutalement vers Holly.

— Je peux mettre mes pieds sur ton canapé ?

— Il y a deux heures, j’aurai dit non, mais…

Holly décrivit un geste dans l’air. Il se crée des liens particuliers lorsqu’on fait ensemble certaines choses. Échapper à un vampire de un mètre vingt de haut, par exemple. Alistair se pelotonna sur les coussins, entoura ses genoux de ses bras et laissa basculer sa tête en arrière pour fixer le plafond.

— À la Crypte, toute notre organisation a été bousculée. Avant, tout le monde s’entendait bien, mais maintenant, le cimetière est divisé. Il y a la zone réservée aux vampires, là où ils habitent, et puis il y a ceux qui ne veulent pas d’eux, mais acceptent quand même de leur parler ou de les voir circuler dans leurs allées. Bien sûr, il y a ceux qui ne supportent pas de les sentir approcher à cent mètres.

— Vous avez eu des incidents ?

— Oui. Mais chez nous, c’est différent. On se connait, on est tous amis. Qu’est-ce qu’il se passe quand un matin, ton ami tente de te dévorer ?

Robin et Holly ne répondirent pas. Le conflit entre eux leur sembla ridicule tout à coup. Alistair continua d’une voix monocorde :

— J’ai entendu nos parents parler quand ils croyaient que nous dormions. Ils n’ont rien révélé aux filles pour qu’elles ne soient pas tristes. J’essaye de les aider sans leur dire, j’essaye de faire de ce voyage quelque chose de joyeux, mais en vrai, je ne suis pas sûr qu’on ne retourne jamais chez nous, dans notre mausolée accueillant.

Un silence gêné plana et s’étira suffisamment pour que Alistair ait un rire nerveux :

— Ce n’est pas vraiment comme si j'espérais que vous ayez un petit mot agréable pour me réconforter, tous les deux. J’ai bien compris que ce n’était pas dans vos habitudes.

Et comme le mutisme général s’éternisait — Alistair ne vit pas l’échange de regards désemparés au-dessus de la table basse —, il se redressa :

— Bon, qui veut encore un peu de soupe ?

Sans attendre de réponse, il attrapa les deux bols, encore dans les mains de leurs propriétaires, et galopa jusqu’à la cuisine.

Il était en train de servir des louches fumantes, quand Robin le rejoignit, hésitante.

— Je vais bien, mentit Alistair.

Elle l’embrassa sur la joue. Sa bouche était douce comme de la brioche. Elle avait une odeur de fille.

— Désolée… Comme tu l'as si bien dit, l’émotionnel n’est pas notre zone de confort. Je voulais aussi m’excuser pour tout à l’heure. Dans la panique, j’ai encore été impolie. Et ce que tu as fait était indispensable. Si le vampire avait été là, il m’aurait tué à mon tour et…

Elle ne termina pas, car quelqu’un appuya sur la sonnette. Par la fenêtre, ils virent Éloise De Globine qui frottait ses pieds sur le paillasson pour le calmer.

Alistair alla ouvrir la porte et sa mère , par réflexe, lui toucha l’épaule et fit un sourire sans joie :

— Ali, la battue va bientôt commencer, je vais avoir besoin de toi pour garder les filles.

— J’arrive, je met mes chaussures.

Holly et Robin les rejoignirent sur le parvis. Mme De Globine leur lança un regard plein de douceur.

— Est-ce que vous allez bien, tous les deux ?

Robin eut une petite moue, Holly acquiesça vaguement. Il demanda :

— Je suppose que mes parents vont participer. Vous savez où est ma sœur ?

— Dans la grange, avec Abigaïl et nos triplettes. La plupart des enfants sont là-bas.

Alistair s’enroula dans son manteau et rejoignit sa mère. Il fit un signe de la main aux deux autres :

— Bon, on se voit bientôt. En espérant que ça se règle rapidement.

Et Holly et Robin se retrouvèrent seuls.

*

Une bonne centaine de paires de chaussures froissaient la paille répandue sur le sol de la grange.

Mémé avait fini sa liste, qu’elle parcourait du doigt :

— Les frères Bramboisier, Franck de la Sainte Verrue, Mila Oeuf…

— Mila n’est pas un vampire, protesta Mimosa qui se penchait par-dessus son épaule. Tu peux la retirer.

La sorcière lui lança un regard sévère et continua d’énumérer :

— Mr Stache…

— C’est le maire, il comptabilisait les impôts.

— Evelyne Croissant…

— Elle avait la chiasse, elle est restée dans les toilettes de l’école toute la journée… Maintenant ils sont bouchés, la preuve que ce n’est pas un mensonge.

— Blini…

— Il tenait sa boulangerie. Et il aurait tenté de tuer Mona après avoir assassiné sa femme ? C’est impossible.

— Non, mais tu vas me foutre la paix, oui ! aboya Mémé. J’énumère les absents, je ne suis pas en train de les condamner aux travaux forcés !

— Rolalah. Pas la peine de s’énerver.

Paloma, la sirène, les observait depuis son aquarium. Ses deux mains agrippèrent le bord et son nez apparut au-dessus. Elle avait l’air sombre.

— En plus, ça arrive plus souvent qu’on ne le croit les gens qui tuent leur famille. Rien que sur ma case, le nombre de parents qui mangent leurs propres œufs, l’air de rien…

Mimosa gratta sa barbe rousse, perplexe :

— Oui, enfin ça, c’est des histoires sordides de poisson d’eau de mer. C'est rarissime chez les humains quand même.

Dubitative, Mémé ne répondit pas. Elle aussi n’avait pas l’air très heureuse. Elle finit par briser le silence :

— En tout cas, je rappelle que quelqu’un a failli tuer Mona, ainsi que ton neveu. Il serait de bon goût de prendre ça un peu plus au sérieux. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune des personnes que j’ai citées n’est blessée au bras, mais certaines créatures possèdent d’importants pouvoirs de régénération. Bon, arrêtons de perdre du temps et mettons-nous à la recherche de cette créature, au cas où ce serait quelqu’un d’étranger au village.

— N’avons-nous pas déduit que Mona le connaissait ?

— Il est possible que Mona connaisse des gens d’autres cases. N’importe quel membre de l’ordre du Dé unique, par exemple.

Mimosa ouvrit la bouche bêtement. L’idée même que l’ordre religieux du Dé unique soit infiltré par un vampire pouvait constituer en soi un blasphème plutôt grave. Mais par chance, leur ecclésiastique n’était pas suffisamment fraiche pour l’entendre.

Madame De Globine posa de lourdes lanternes à côté d’eux, sur la table à tréteaux, au milieu des miettes et des restes des plats. Mémé fronça le nez :

— Et ce sera pour servir à quoi ?

Éloise la fixa avec surprise :

— Et bien, c’est bientôt l’heure que la nuit tombe, non ?

— Oh, il fera jour tant que Mimosa laissera le soleil tranquille. Prenez plutôt une fourche, au cas où il faudrait se battre.

La sorcière sortit de la grange accompagnée de Mimosa pour enquêter à proximité de la maison de Mona. Autour du paillasson, la neige avait été écrasée par de multiples traces de pieds. Ils reconnurent sans peine la marque des chaussures de Mona, puis se superposaient celles de Holly, Robin et Alistair. L'empreinte des pattes du vampire apparaissait vaguement sur le palier avant de disparaitre brutalement. La créature s’était en toute probabilité envolée.

Mimosa leva les sourcils.

— Que fait-on ? On ratisse au hasard ?

— Commençons par faire le tour complet de la maison, intérieur et extérieur.

Aidés par Mr le Maire, sa femme et les De Globine, ils inspectèrent d’abord le dehors. Et soudain, quelqu’un appela :

— Par ici, j’ai trouvé quelque chose !

*

Robin regardait la peinture sur le mur.

— Est-ce que tu as fait exprès de dessiner ta sœur beaucoup plus mal que toi et tes parents ? Je me suis toujours demandé.

— Je l’ai faite en dernier, j’en avais marre. C’est sans doute pas pour rien que je l’ai dessiné en quatrième.

— Visiblement, tu t’es dessiné en premier.

Holly lui lança un regard noir et souffla sur sa frange :

— C’est fini, oui?

Robin tapota les accoudoirs du bout des doigts.

— Oui, c’est fini. Tu en as assez bavé pour aujourd’hui.

Elle hésita et rajouta :

— Est-ce que tu préfères que je parte ?            

Holly soupira et toucha sa cicatrice du pouce d’un geste distrait :

— Non. Nous devrions profiter de cette occasion pour parler, tu ne penses pas ?

Robin eut l’air perplexe :

— Quelle occasion ?

— J’ai failli mourir. Même si tu es encore fâchée, tu ne me rudoieras pas trop sévèrement.

Elle eut un sourire creux, s’enfonça davantage dans le fauteuil mou et croisa ses mains sur son ventre.

— Je serai magnanime. Vide ton sac.

— Voilà. Nous sommes en froid, mais je n’ai pas menti tout à l’heure… Quand je t’ai appelé, je savais que tu viendrais. Je savais que ce lien entre nous existe même si on s’ignore. J’en ai marre qu’on ne se parle plus, tu me manques beaucoup et je milite pour un grand moment d’amitié plateauversel.

Il hésita et rajouta :

— Et pour donner l’exemple, je vais aussi accepter les excuses que Mila m’a faites. Je sais qu’elle n’est toujours pas sympa avec toi, mais ça n’a rien à voir avec moi et chaque jour, je me demande pourquoi j’évite une personne pour faire plaisir à une autre, qui m’évite moi.

Robin posa son bras sur l’accoudoir et appuya sa tête contre sa main :

— Tu ne t’es pas éloigné de Mila à cause de moi. La vérité, c’est qu’il est arrivé quelque chose quand ton oncle vous a emmené tous les deux à la Foire.

Holly ouvrit la bouche pour répliquer, mais Robin lui coupa la parole d’une grimace agacée :

— Peu importe. Tu l’as dit : ça vous regarde. Pour nous deux, c’est compliqué... Tu as raison, on n’efface pas une relation comme la nôtre d'un claquement de doigts. Tu me demandes de passer l’éponge ? Je dois y réfléchir.

Les yeux baissés, Holly médita en tournant ses pouces l’un autour de l’autre. Il finit par la fixer droit dans les yeux :

— C’est quand même toi qui m’as largué.

— Parce que j’avais le choix ? J ’ai encore ma fierté.

Elle hésita et rajouta :

— Je t’aimais toujours, tu sais, le jour où ça s’est terminé.

— Et maintenant ?

— Maintenant, c’est suffisamment loin pour que j’accepte d’avoir cette conversation avec toi.

— Mais pas assez pour qu’on puisse juste passer l’éponge ?

— Je note que tu n’as pas essayé d’arranger les choses pendant cette année où j’ai été toute seule. Mais il a suffi qu’un autre garçon soit sympa avec moi pour que tu reviennes en courant, jaloux comme un pou et presque aussi agaçant.

Holly médita et leva les mains :

— Reproche mérité. Tu as raison, j’ai eu peur que tu me remplaces et que notre amitié ne soit plus récupérable. Je plaide coupable.

— Tant mieux. Alors disons que je passe l’éponge. Seulement et seulement si tu arrêtes d’être désagréable avec Alistair.

— Bien sûr. Tu n’as même pas besoin de me demander ça.

Robin haussa un sourcil et Holly leva les yeux au ciel.

— Il m’a ramené ici et il m’a cuisiné de la soupe ! Tu me prends pour un monstre ou quoi ?

Il frappa sa poitrine deux fois avec son poing.

— Maintenant, c’est à la vie, à la mort entre nous.

— On ne se moque pas. Il est vraiment gentil.

— Oui, c’est un petit choupi.

Robin éclata de rire et il la rejoignit.

— Non, mais je le pense. C’était trop dur de l’embêter. Et à la fois un peu addictif. Comme quand tu fais des poupougnes à un chaton qui essaye de se barrer.

Robin croisa ses bras sur sa poitrine, mais le fantôme de son rire resta au coin de sa bouche.

— Toi aussi, tu m’a manqué, petit pécore.

— Grand pécore.

— Adjugé.

Un silence agréable s’étira entre eux, jusqu’à ce que le visage de Holly se referme. Robin souffla sur une mèche qui lui retombait sur le front et répéta :

— On dirait que ce sac n’a pas été vidé jusqu’au bout.

— Je ne veux pas déjà tout foirer. Tu sais… Enfin, je ne sais pas si tu as entendu ce qui se murmure dans ton dos au village. Ils disent que si tu vas à la Foire, ce n’est pas pour aider Mémé à compléter ses ingrédients. Ils disent que tu veux faire un vœu auprès de l’Enfant sans cœur ni raison.

Le visage de Robin resta exactement le même.

— Et toi, Holly, qu’est-ce que tu crois ?

Il hésita :

— Je n’en sais rien. Je n’ai pas la prétention d’être dans tes bottines. Mais si c’est vrai, si tu veux aller le voir, alors il faut que tu saches que…

— Driiing !

Un nouveau bruit de sonnette interrompit leur échange. Robin hésita, se leva et après avoir regardé par le judas, ouvrit la porte à sa grand-mère.

— Ah, c’est toi que je cherchais.

— Qu’est-ce qui se passe, mamie ?

— On a trouvé du sang, on va avoir besoin de toi pour pister ce vampire.

—Est-ce prudent de laisser Holly tout seul ?

— Son père va rester avec lui.

— Très bien, j’arrive.

Robin s’enveloppa dans son chaperon et suivit sa grand-mère jusqu’à la tache de sang qui constellait la neige. La jeune fille s’agenouilla et trempa distraitement ses doigts dedans avant de les essuyer dans les flocons frais.

— Est-ce que tu en sens d’autres ?

Une petite troupe de villageois s’était pressée autour de Mémé et observait Robin en silence.

La sorcière rouge respira lentement, dilatant ses narines. Il y avait une odeur lointaine, oui. Ce n’était pas une odeur de sang à proprement parler, c’était l’odeur de ce rouge à la teinte lumineuse et crue. Elle se leva, longea le mur, jusqu’à l’orée des bois. Le sang était tombé sur un buisson de buis et il était très difficile de le voir. Robin freina à peine après l’avoir frôlé, car déjà elle sentait le suivant l’appeler.

Les arbres recroquevillés sous le poids de la neige les happèrent dans leur cathédrale de branches tandis que la piste devenait de plus en plus régulière ; ça et là, des constellations carmin qui dessinaient un chemin de miettes rouges sur la neige blanche.

— Je crois que je sais où on va, murmura Blini.

— Moi aussi, marmonna Mémé, les sourcils froncés.

Ses cheveux étaient restés gris orage depuis qu’elle avait trouvé Mona mal en point. Les cumulonimbus roulaient autour de son visage, menaçants. La sorcière était aux abois.

Robin ne commenta pas. Un brouillard léger se mit à flotter autour de leurs chevilles et progressivement, les détails du paysage qui les entouraient devinrent flous. Le grand blanc se tenait devant eux : ils étaient arrivés au bord de la case.

Il était impossible de traverser ce vide. C’était comme marcher à l’horizontale sur une surface pour atteindre le ciel. On pouvait essayer un peu, c’est tout, comme on pouvait courir et faire quelques pas sur un mur vertical ; mais après on retombait à tous les coups sur le plancher des élans — plus ou moins brutalement.

— On est tout près du sentier, remarqua Mme Oeuf.

— Je dirai même plus, précisa le père d’Alistair, nous sommes juste à côté de l'embarcadère.

Il avait raison.

Le sentier déneigé se déroulait à quelques mètres d’eux et serpentait jusqu’à une grande arche posée sur le bord du Plateau.

Elle avait été sculptée dans du bois, mais de loin, elle ressemblait à un encadrement de porte en brioche, dont la neige serait le sucre glace. Tout en haut était tracé en lettres vives — sans doute repeintes chaque année — « Bienvenue à Génoise-en-Givray, case 23 ».

Entre les montants patientait un bac. De taille conséquente, il aurait pu transporter au moins deux roulottes sur son pont plat. Le bateau oscillait doucement, comme au rythme d’une mer imaginaire, seul objet capable de traverser le grand blanc. A l’avant se trouvait une grande vasque de métal, au centre duquel trônait un énorme dé d’albâtre.

Robin s’approcha et passa son doigt sur le bord du bastingage. Là encore, il y avait de minuscules gouttes de sang. Si la barque était partie avec un occupant, elle était déjà revenue seule, sans qu’un batelier ai eu besoin de la maneuvrer.

— On dirait qu’il a déjà quitté la case, murmura Mme Oeuf, ça va devenir difficile de le pourchasser. Alors c’était vraiment quelqu’un qui venait d’ailleurs…

Mr De Globine croisa ses bras devant sa poitrine :

— Peut-être, peut-être pas. Ça pourrait être une ruse pour nous induire en erreur. Les vampires ne sont pas des imbéciles.

Mémé ne répondit pas.

Dans tous les cas, la chasse était compromise.

*

Il était tard, une heure où les petits enfants étaient censés être au lit… mais Mimosa venait à peine d’éteindre le soleil et ça faisait encore la foire dans la roulotte des De Globine.

Après avoir passé une heure à coiffer et mettre en pyjama les triplettes survoltées, Éloise avait confiée à Abigaïl la tâche de leur lire une histoire avant de souffler la chandelle. Épuisée, elle arrivait seulement dans la cuisine où Albertin faisait la vaisselle tandis qu’Alistair préparait la farce au boudin pour les tourtes du lendemain. Elle s’écroula dans un fauteuil.

— Et bien ! Quelle journée !

Son fils l’observa rapidement. Sa mère avait adopté un ton léger, mais l’espace d’un instant, il eut l’impression de revoir l’angoisse qui la déchirait quand ils étaient encore à la Crypte.

Albertin se détourna de l’évier et essuya ses mains sur un torchon propre.

— Vous savez, j’y ai beaucoup pensé ces derniers temps. Toutes ces personnes qui se comportent étrangment sur le Plateau. Est-ce que ça ne pourrait pas être la faute de l’Enfant sans cœur ni raison ?

Après réflexion, Alistair rajouta :

— Papa a raison. On dit qu’il peut réaliser n’importe quel vœu.

— Mais pourquoi quelqu’un souhaiterait une chose pareille ?

Aucun des De Globine n’avait de réponse à cette question et la conversation fût écourtée par un bruit venu de l’extérieur.

— Ah, Chutney est rentré.

— Où était-il ?

— Aucune idée, il n’a pas montré son groin de la journée.

Alistair dévisagea sa mère.

— Tu l’as signalé à Mémé ?

Éloise leva un sourcil :

— Sérieusement Ali ?

Le jeune homme haussa les épaules :

— Je lui emmène son assiette. Il doit avoir faim.

En sortant de la roulotte, il regretta de ne pas avoir mis son manteau, même pour faire quatre mètres.

Le cochon de la famille était roulé en boule dans le foin de sa porcherie, l’air chafouin. Sa patte droite était repliée bizarrement sous lui.

— tu vas bien ? demanda Alistair, perplexe.

— Ce n’est rien. Je me suis fait mal, c’est tout.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Chutney détourna les yeux :

— Tombé dans les escaliers, marmonna-t-il.

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Nanouchka
Posté le 05/03/2023
Bonsoooooir ! Le chapitre est fluide, divertissant, intrigant. J'adore toujours autant les détails de ton monde, qui pullulent de partout. J'aime bien ton humour aussi, et je m'habitue à ce qu'il soit effectivement pour une tranche d'âge plus élevée que ce que j'avais escompté au début de la lecture. J'ai mis la moitié du paragraphe à resituer qui était qui dans le trio, et je soupçonne leurs prénoms de se ressembler étrangement sans en avoir l'air (mais en même temps, j'ai la PIRE mémoire des prénoms, donc c'est plus probablement mon cerveau qui mélange). J'aime beaucoup le lien entre le titre du chapitre et sa clôture.
Neila
Posté le 16/01/2023
Je soupçonne le cochon !
Ou pas… Quelle fourberie, Lou ! En nous invitant si ouvertement à suspecter le cochon, on se dit que ça ne peut pas être lui, mais c’est peut-être exactement ce que tu veux ! Alors peut-être que c’est lui… raaah !! Qui que ce soit, je pense qu’il n’a pas vraiment quitté la case mais simplement fait semblant.
Les gens vivent tous dans des mausolées à la Crypte ? J’adore.
Mais c’est qu’Alistair et Holly sont devenus super copains ! Trop mignon, Alistair, avec sa soupe. Le trio fonctionne très bien, en tout cas. Ils font une chouette petite équipe avec Robin.
Alors comme ça Holly et Robin sont sortis ensemble ? Je me disais bien qu’il y avait de la romance contrariée dans l’air. Mais tu gardes encore jalousement la raison de leur séparation dis… est-ce qu’il l’a trompée ?
Le « Il se crée des liens particuliers lorsqu’on fait ensemble certaines choses. Échapper à un vampire de un mètre vingt de haut, par exemple. » c’est un hommage à Harry Potter ?:p
Excellent chapitre, en tout cas ! J’ai très hâte de lire la suite !
Tac
Posté le 02/01/2023
Yo !
Je laisse vraiment un com histoire de dire que j'ai lu, sinon je n'ai vraiment rien de très pertinent à dire, mis à part que je me marre bien. Tout est délicieusement absurde, si je ne m'abuse tu as même réinventé les Paris-Brest avec des noms de lieux de ton univers (c'est quatre chapitres plus tôt, j'ai oublié entretemps, désoléééé), ou le coup des tétralyres qui se pacsent... c'est paradoxalement cohérent dans l'absurde, tout se tient, l'intrigue a l'air très au point, et la confrontation des deux fait une histoire d'aventure dans un autre univers, qui pourrait être très classique, en fait très drôle et imprévisible, dépaysante, sans pour autant être difficile à suivre du tout ou facilement drôle (je ne sais pas si c'est compréhensible comme expression,j 'ai du mal à exprimer mon ressenti).
Ma seule difficulté c'est que j'ignore pourquoi mais je me mélange tes personnages, pas dans le sens où ils sont interchangeables ou mal définis, mais parce que mon cerveau semble refuser d'associer les bons prénoms aux bons persos. J'en suis navré T_T
Plein de bisous !
Nothe
Posté le 27/12/2022
Coucou !! J'espère que le stress des fêtes est enfin passé (ou s'est au moins un peu calmé) et que tu peux souffler un peu. Je profite de l'entre-deux-fêtes pour commenter ce chapitre !! Je pense qu'il sera un peu plus court que d'habitude parce qu'effectivement on en avait déjà écouté une bonne partie mais c'est pas parce que j'aime pas, hein ! :p

La scène entre Holly, Robin et Alistair marche vraiment très bien, on sent vraiment que les barrages sont rompus et ils rebondissent bien sur les dialogues des uns et des autres. C'est marrant que tu aies dit que tu voulais qu'Holly soit quelqu'un d'assez froid (ou en tous cas, qui ne s'attache pas vite) parce que malgré son côté un peu ado rebelle, il n'a vraiment pas l'air si renfermé. Mais c'est aussi peut-être parce que Robin est à côté et que comme elle a l'air de choisir très soigneusement ce qu'elle révèle d'elle-même ou pas (sans pour autant être une menteuse), Holly a l'air plus ouvert en comparaison.
Petite mention spéciale à Alistair dans ce paragraphe où il se pose plein de questions à propos du rouge-gorge de Robin et où je me suis beaucoup identifié x)

Je crois d'ailleurs que je l'avais déjà dit mais c'était à mon sens le bon chapitre pour ré-établir le personnage d'Alistair au-delà de son potentiel léger/comique. Holly et Robin ont tous les deux déjà eu des scènes plus fortes et ça aurait créé un déséquilibre un peu trop prononcé si ça avait continué comme ça. J'aime bien le fait qu'on ait maintenant l'impression que Robin et Holly soient liés dans leurs sentiments pour Alistair et que ça ne tourne pas qu'autour de Robin (même si c'est quand même elle le coeur du groupe, je pense !)

La scène qui suit, dans la grange, est plus là pour l'intrigue, mais je l'aime quand même beaucoup (Mimosa l'insupportable à blablater au-dessus de l'épaule de Mémé x)). C'est vrai qu'en fait, jusque là, on n'avait pas du tout vu comment quitter les cases ! Je ne m'étais même pas demandé s'il y avait un dé spécial à lancer - bêtement, je croyais qu'ils les portaient sur eux. C'est super intéressant que les dés de passage soient juste *là*, et ça donne un peu plus de poids à la religion du Dé, parce qu'effectivement ça pose plein de questions (qui l'a placé là, si quelqu'un ? Dans quel but ? En quoi c'est fait ? Est-ce que ça peut casser ? etc etc)

J'ai beaucoup repensé à la scène entre Holly et Robin, et je suis un peu partagé. A la fois je l'aime beaucoup, parce que justement, leur dispute pâlit avec tout ce qui se passe autour d'eux et on sent que quelque part ils cherchaient un peu l'occasion de se reparler, donc c'est normal que tout sorte d'un coup. D'un autre côté, on a l'impression qu'ils se disent tout très rapidement et sans accroc - je veux pas dire que je m'attendais à ce qu'ils se tapent dessus, mais et les explications et les excuses donnent un côté un peu mécanique, comme s'ils avaient répété ? Après, je sais pas - je sais que c'est aussi une manière que tu as de parler où tu réfléchis beaucoup avant de dire quelque chose, et c'est souvent très précis. Et quelque part, ça a aussi du sens qu'Holly ait réfléchi à tout ce qu'il pourrait dire à Robin en avance. Bref, voilà, je suis partagé comme je disais :p Peut-être que le noeud de la scène manque un peu de naturel pour moi, mais c'est subjectif et ça demande définitivement d'autres yeux dessus.

La fin de la scène marche mieux à mes yeux ! Leur amitié ne fait pas du tout faux et tu retranscris bien une complicité/une familiarité vieille de plusieurs années sans que ça fasse trop niais. L'avertissement de Holly sonne également juste ! (et d'ailleurs je rebondis sur un truc juste avant, mais je ne m'imaginais pas du tout qu'il ait pu y avoir un problème entre Mila et Holly à la Foire ! Est-ce que c'est parce qu'Holly a eu droit à un voeu et pas elle, ou est-ce que c'est un peu plus puéril ? Je suis très curieux 👀

J'ai repéré quelques coquilles aussi, je te les mets là si tu veux :

- "son apparente bonomie" - bonhomie
- "il la referma, puis se tu" - se tut
- "mais je ne compterai pas trop là-dessus" - compterais (en tous cas, je crois que c'est du subjonctif, puisque c'est une hypothèse ?)
- "je ne suis pas sûr qu’on ne retourne jamais chez nous" - je crois que dans ce cas, il ne faut pas de "ne"
- "J’arrive, je met mes chaussures" - mets
- "leur ecclésiastique n’était pas suffisamment fraiche" - fraîche
- "sans qu’un batelier ai eu besoin de la maneuvrer." - ait eu besoin/manoeuvrer (avec l'e dans l'o mais je sais pas le faire au clavier)

Quelques répétitions aussi :
- "Alistair agita sa main" / "Robin agita une main au-dessus de sa tête."
- "Elle hésita et rajouta"/"Il hésita et rajouta"/"Elle hésita et rajouta"/"Il hésita" (dans la scène entre Robin et Holly)

Bref !! Comme d'hab, très hâte de lire le prochain chapitre :D Des bisous et repose-toi bien !
MrOriendo
Posté le 19/12/2022
Hello Loup !

Encore un bon chapitre, on sent que maintenant que le trio principal est formé, l'histoire devient sensiblement plus sombre. Ce qui ne me déplaît absolument pas. Effectivement, le titre du chapitre est bien trouvé, car on se demande bien pourquoi la créature a un groin, où était Chutney et pour quelle raison il se retrouve soudain blessé à une patte. Mais bon, j'imagine que la solution ne serait pas si simple... ^^
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