Chapitre 8

Par !Brune!

— C’est quoi, ça ?

— Aucune idée ! En attendant, il n’a pas l’air très dangereux, constata Milo.

Comme pour appuyer sa remarque, la bestiole se mit à couiner, urinant de plus belle. Refroidi par l’expérience avec sa propriétaire, le chevelu hésitait, néanmoins, à s’approcher du chien.

— Comment on va faire pour le sortir de là ? demanda-t-il, sceptique.

— Essaie avec ça !

Leïla agitait fièrement un petit sac en forme de banane sous le nez de ses camarades. D’un geste vif, elle ouvrit la fermeture éclair et se saisit d’un bâtonnet de silure à moitié entamé.

— Cool ! Où t’as trouvé ça ?

— À l’intérieur de la camionnette.

Elle confia le poisson à Milo qui s’en servit pour appâter la bête, mais celle-ci ne bougea pas d’un millimètre, malgré les gentillesses que lui susurrait le jeune homme.

— Donne-moi le sac, Leïla, je vais essayer autre chose.

Couché à plat ventre sous le fourgon, Milo tendit la bourse vers la truffe humide, puis recula doucement pour attirer l’animal à l’extérieur. Les narines dilatées, le chien reniflait avec ferveur l’odeur que sa petite maîtresse avait laissée sur l’objet, émettant des hoquets plaintifs. Dès qu’il le put, Milo le saisit délicatement par l’encolure et l’installa entre ses jambes avec le sac de nourriture.

— Et voilà ! Y’a plus qu’à ! s’exclama-t-il, avec jubilation. 

— Ton truc va marcher, tu crois ? interrogea Leïla.

— On va voir ça tout de suite !

Milo se redressa, déposa le petit animal dans la poche intérieure de sa veste et déclara, en se dirigeant vers la sortie :

— En route, mon beau ! C’est l’heure de retrouver ta copine !

Ils avaient à peine franchi la porte de l’entrepôt que des bras vigoureux les plaquèrent contre le mur tandis qu’un jeune moustachu leur intimait l’ordre de ne pas bouger. La lame aiguisée d’un couteau braquée sous le menton, Owen réalisa avec stupeur que leurs agresseurs n’étaient autres que les soldats de Charcot.

— Eh ! C’est nous les gars ! Vous nous reconnaissez !

— C’est bon Martin ! déclara de sa voix de fausset Juan Carduz, le lieutenant qui dirigeait l’escouade. Baissez votre arme !

Le groupe les conduisit manu militari à l’intérieur d’une grande salle délabrée où, derrière un bureau couvert de poussière, siégeait, impérial, le commandant Charcot. Sans un mot, les soldats obligèrent les adolescents à s’asseoir sur les chaises alignées en face de la table, puis ils quittèrent la pièce, abandonnant le trio aux mains de l’officier. Celui-ci se redressa lentement, puis penchant son buste au-dessus du plateau crasseux, lança d’une voix qui ne présageait rien de bon :

— Il me semblait vous avoir demandé d’aller vous coucher. Quand allez-vous m’obéir ?

— Nous sommes désolés. Nous n’aurions pas dû sortir sans votre permission. Nous allons tout vous expliquer !

— Vraiment ! Je suis curieux d’entendre ce que vous avez à dire, mais d’abord… Qu’est-ce que c’est que ça ? cria-t-il, en pointant un doigt menaçant vers le museau qui dépassait du blouson.

— Un chien ! Enfin, on pense que c’en est un, parce que…

— Taisez-vous ! s’emporta le militaire, en tapant du poing sur la table. Vous n’êtes qu’une bande d’irresponsables ! Vous n’en faites qu’à votre tête ! Avez-vous oublié la raison pour laquelle le chancelier vous a confié cette mission ?

— Non, commandant, nous n’avons pas oublié, répondit Owen en évitant de respirer la poussière que Charcot avait déplacée en frappant le bureau. Nous voulions seulement rapporter son chien à l’inconnue dans l’espoir de la faire parler… enfin d’obtenir des informations, corrigea-t-il, d’un air contrit, en surveillant la réaction du gradé.

— Très bien, conclut celui-ci après un temps d’hésitation. Je vous laisse un quart d’heure pour amadouer la gamine. Mais je vous préviens, je ne tolérerai plus le moindre écart. C’est clair ?

Les trois amis échangèrent un regard penaud avant d’acquiescer en silence. Sur l’ordre du commandant, on fit entrer l’enfant, puis Charcot demanda aux gardes de quitter la pièce. Dégageant l’animal de sous sa veste, Milo le tendit à la fillette qui se précipita pour le lui arracher des mains. Entre ses bras fluets, le chien, excité, se mit à bouger dans tous les sens, donnant de grands coups de langue au hasard, les yeux plus exorbités que jamais. Milo sortit alors de la besace le reste d’un pain d’algue et le proposa à la petite qui, méfiante, recula aussitôt.

— Tu te souviens de moi ? lui demanda-t-il avec douceur, en levant sa main bandée.

Sous l’œil consterné de Charcot, il agita son doigt emprisonné dans la gaze devant le nez de la jeune infirme sans que cela suscite, chez elle, la moindre réaction.

— Ma jolie poupée voudrait te confier un secret, murmura-t-il, priant pour que sa pauvre phalange ne subisse pas un nouvel assaut.

— Bon, ça suffit ! Votre ruse ne marche pas, intervint le militaire, constatant que la gamine restait de marbre.

— Attendez, j’ai une autre idée…

Le garçon coupa un morceau de pain et le présenta au chien qui, la gueule tendue vers l’alléchante friandise, se trémoussait comme un ver de terre.

— Elle m’a dit aussi que vous aviez très faim. Tiens ! C’est pour vous !

Il patienta un moment avant de reprendre, avec sollicitude :

— Sois tranquille. On ne vous fera aucun mal.

Après quelques secondes d’hésitation, la fillette lâcha l’animal qui se précipita sur l’adolescent en frétillant de la queue. Milo émietta alors quelques boulettes au creux de sa paume et la plaça sous la truffe avide. Puis, écartant le gourmand d’un geste amical, il tendit, une nouvelle fois, la nourriture vers l’inconnue qui observait la scène, attentive et prudente. Un instant plus tard, le bout de pain disparaissait entre les lèvres pâles tandis qu’une menotte brune sortait de la capeline et se posait comme un papillon sur le menton pointu.

— Je crois qu’elle nous dit merci, s’exclama Milo, avec entrain.

La glace ainsi rompue, la petite infirme échangea, non sans difficulté, avec Charcot et le trio, expliquant qu’elle venait d’une tribu nomade dont le campement avait été mis à sac, près de l’endroit où, la veille, leur mission avait séjourné. Unique rescapée, elle avait marché jusqu’à la ferme et s’y était réfugiée plusieurs jours, avec son chien. Lorsqu’elle avait vu arriver les voyageurs, elle avait eu très peur ; elle aurait quitté les lieux tout de suite si son animal n’avait pas reniflé les provisions dans les traîneaux.

La suite de l’histoire validait la théorie d’Owen : la faim avait été plus forte que la crainte. L’enfant, en découvrant les luges remplies de nourriture, avait décidé de se cacher à l’intérieur et de partir avec les étrangers.

Quand elle eut terminé son récit, les adolescents voulurent, eux aussi, lui confier d’où ils venaient et pourquoi ils se trouvaient sur les routes, mais Charcot, soupçonneux, s’y opposa fermement.

— Parce que vous croyez encore que c’est une espionne ? ironisa Leïla.

Le gradé lança un regard étincelant à la jeune fille qui, loin d’être impressionnée, releva le menton en signe de défit. Owen se sentit obligé d’intervenir :

— Nous sommes tous un peu nerveux, aujourd’hui…

— Sans doute, répondit le militaire, d’un air pincé. Puis, sans préambules, il se dirigea vers la porte et ordonna au planton de sonner le réveil.

Dix minutes plus tard, soldats et chercheurs étaient réunis dans le réfectoire et découvraient avec intérêt les informations que les adolescents avaient obtenu de la petite muette. Cependant, lorsqu’à fin de son intervention, le commandant Charcot leur apprit qu’il ne garderait pas l’enfant sous prétexte qu’elle représentait un risque pour la mission, les scientifiques et les trois amis se figèrent. Avant que Leïla ait eu le temps de s’indigner, Marguerite Estelas interpellait l’officier d’une voix blanche.

— Abandonnez cette gamine et je quitte l’expédition !

— Nous aussi ! Hein les gars ? renchérit Leïla, avec fougue, en se tournant vers ses copains qui échangèrent un regard indécis avant d’acquiescer timidement.

— Êtes-vous conscient de ce que cela signifie ? interrogea Charcot en fixant Owen avec dureté.

Tous les yeux se braquèrent sur le jeune sourcier qui sentit, tout à coup, une désagréable crispation l’envahir. Malgré l’angoisse qui montait sournoisement du fond de ses entrailles, Owen s’obligea à livrer les sentiments que lui inspirait la résolution de Charcot.

— Commandant, je comprends que votre fonction vous impose parfois des choix difficiles, mais vous n’êtes pas seul à vouloir servir cette mission. Ce que vous proposez est contraire aux valeurs qu’on m’a toujours enseignées à Entias. Je suis désolé, mais je refuse de vous suivre.

— Vous oubliez que nous ne sommes plus dans la grotte, Owen ! Nous n’avons pas assez de vivres pour recueillir tous les nécessiteux que nous croiserons sur la route.

— C’est vrai, admit Owen, avec dépit. Mais, cette fille a besoin de nous.

— Et quand ils seront des dizaines à faire l’aumône ! Que ferez-vous ?

— Nous partagerons ! cria Leïla, les yeux brillants d’excitation.

— Nous le ferons, commandant, conclut fermement Estelas tandis que ses collègues hochaient la tête avec conviction, faisant bloc autour d’elle.

Leur détermination et la crainte de les voir abandonner leurs postes contraignirent Charcot à lâcher du lest ; avec un agacement qu’il ne chercha pas à dissimuler, il renonça à laisser la petite nomade à condition qu’aucun d’eux ne dévoile l’objectif de la mission ni l’existence de la caverne. Puis, attentif à assurer la sécurité de son équipe, il convia Marguerite et sa consœur biologiste à pratiquer un examen rapide du couple de rescapés.

Dès qu’elle aperçut les deux femmes accompagnées de Charcot, la fillette qui était restée seule dans le bureau durant la réunion eut un mouvement de recul. Néanmoins, l’attitude bienveillante d’Estelas fut assez convaincante pour qu’elle se laisse ausculter, permettant, ainsi, au médecin de confirmer son premier diagnostic ; l’enfant souffrait bien d’une altération des cordes vocales et sous la paupière, l’orbite évidée était comblée par une pierre polie, dans un but purement esthétique. Marguerite qui pensait ces malformations d’origine cancéreuses répondit, froidement, aux interrogations de Charcot :

—  Soyez rassuré, commandant ! Elle n’est pas contagieuse. Juste infirme.

Dans le même temps, Brother, intriguée par les caractéristiques physiques de son petit compagnon, supputait à son sujet un croisement contre nature.

— Regardez ! dit-elle, enthousiaste, en s’adressant à Charcot. Taille minuscule, gros yeux et grandes oreilles : tout indique que c’est un chihuahua ! Maintenant, observez le pelage et l’arrière-train ! Cela ne vous rappelle rien ?

— Euh… répondit le militaire, perplexe.

— C’est une hyène ! Vous comprenez pourquoi cet accouplement est invraisemblable !

— Pas très bien non, avoua Charcot de plus en plus déboussolé.

— La différence de taille, commandant ! Cet animal est forcément le résultat d’une manipulation génétique !

— Vous insinuez qu’on l’a fabriqué dans un laboratoire !

— Pas lui directement, mais ses ascendants. Pour répondre à votre question, je ne le crois pas dangereux. Son comportement tient plus du chien que de la bête sauvage, cependant il faudrait un examen poussé pour vérifier qu’il ne soit pas porteur de virus.

— Nous partons dans dix minutes, répliqua l’officier, avec irritation.

— Dans ce cas, nous devrions l’isoler. Je vais demander à Quertin de nous fabriquer une cage.

En entendant ces mots, la fillette qui attendait sagement à côté des adultes agrippa le minuscule animal et plongea sous le bureau, le regard effrayé. Troublé par sa réaction, le commandant répondit dans un murmure :

— Je crois que ce ne sera pas nécessaire, mademoiselle Brother.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Claire May
Posté le 08/07/2023
Bonjour Brune !
C'est toujours un plaisir de te lire. Ce chapitre coule tout seul comme une eau fraiche ! On s'attache d'emblée à la petite nomade et à son chihuhua-hyène frétillant, et on se demande bien quel rôle ils vont jouer dans la suite des aventures.
A très vite,
!Brune!
Posté le 08/07/2023
Bonjour Claire,
Merci pour la régularité avec laquelle tu lis cette histoire et pour tes commentaires toujours bienveillants.
À bientôt
Eska
Posté le 14/01/2023
Je ne comptais commenter qu'au chapitre 10 mais je marque une pause ici.

Quel chapitre ! J'adore, pour plein de raisons, je reviens dessus juste après deux petites remarques :
"Je vous laisse un quart d’heure pour amadouer la gamine. Mais je vous préviens, je ne tolérerai plus le moindre écart. C’est clair ! "
-> Pourquoi pas un point d'interrogation après, "C'est clair"?

"Cependant, lorsqu’à fin de son intervention, le commandant ajouta, d’un ton péremptoire, qu’il ne garderait pas l’enfant sous prétexte qu’elle représentait un risque pour la mission, les scientifiques et les trois amis se figèrent. "
Trop de virgules ! On trébuche et on fait tomber un "la" par terre en plus !
Je pense qu'en retirer deux ou trois, alléger un peu l'ensemble, donnerait plus de fluidité à cette phrase !

Pour le reste, le personnage de Charcot est très bien rendu. Il à du relief, et l'humanité qui se cache derrière son sérieux est très bien rendue. La lucidité d'Owen, et le fait qu'il prenne le sens des responsabilités qui pèsent sur ses épaules est la aussi bien amené. C'est un chapitre plein de finesse dans la construction des personnages, je suis admiratif !
Petite mention pour ce Chihuahyène/Hyènehuahua ? Qui apporte une touche d'humour et une surprise très efficace en fin de chapitre :)
!Brune!
Posté le 15/01/2023
Bonjour Eska,
Tes conseils sont toujours très judicieux. La ponctuation de la première phrase est clairement une faute de frappe et pour la deuxième, à la relecture, je trouve effectivement qu'il y a trop de virgules. Merci beaucoup !
Vous lisez