La visite du chien noir

 

Ernestine habitait une petite maison cossue, au bout d’une impasse terminée par un rond-point. Le pavillon était entouré d’un vaste jardin bien entretenu. Aux beaux jours, Ernestine passait son temps à s’occuper de ses plates-bandes et de son potager. Grâce à ses soins permanents, une multitude de fleurs de toutes sortes s’épanouissait le long des haies taillées. Selon la période, les jonquilles et les narcisses parsemaient l’herbe de leurs éclats jaunes et blancs, les iris se mêlaient aux lupins, aux rosiers et aux hémérocalles, la glycine, les lilas et la cytise laissaient retomber leurs grappes colorées. Ce qu’Ernestine ne pouvait pas supporter, c’était de voir les pissenlits envahir sa pelouse. Aussi, tous les jours à la belle saison, elle restait pendant des heures agenouillée sur un coussin.  Avec un petit outil, elle arrachait inlassablement les racines des dents-de-lion. Elle en remplissait des seaux qu’elle allait jeter dans le compost. 

 

Elle se servait de cet engrais naturel pour enrichir le sol de ses plantations de légumes et de fruits. Elle consommait une grande partie de ses récoltes et faisait des conserves pour la mauvaise saison. 

 

Au milieu de ses arbres fruitiers et de ses plantes potagères, Ernestine menait une vie paisible. Elle s’entendait bien avec ses voisins auxquels elle donnait souvent des tomates, des herbes aromatiques ou des petits bouquets. Elle échangeait aussi avec eux des graines, des pousses, des rhizomes ou des rejets d’arbustes. 

 

L’intérieur de la maison était confortable. Une grande cheminée occupait le mur du fond de la pièce principale qui servait de salle à manger et de salon. Pendant l’hiver, Ernestine faisait rôtir dans l’âtre des châtaignes et des pommes. Elle restait assise dans son fauteuil à bascule et regardait brûler le feu. La cuisine jouxtait le couloir qui donnait sur le porche. À l’arrière se trouvait la chambre avec un grand lit recouvert d’un édredon fleuri.   

 

Ernestine partageait le bonheur de son existence avec trois gros chats, Pierre, Paul et Jacques. Ils ne s’aimaient pas mais se toléraient par habitude. L’un avait le pelage roux tigré, un autre était noir et blanc et le dernier avait le poil noir. Ils étaient bien soignés et nourris de pâtées préparées à la maison. La plupart du temps, ils dormaient sur des coussins près du feu, ou restaient dehors immobiles. Ils regardaient paresseusement Ernestine biner la terre ou ramasser des pommes de terre. Ils sortaient la nuit, se faufilant à l’extérieur par un soupirail qui restait toujours ouvert.

 

Un beau jour de printemps, Ernestine s’adonnait à son activité favorite. Alors qu’elle passait devant le portail pour aller vider son seau de pissenlits sur le compost, elle aperçut au bout de l’allée un chien noir qui approchait. Il marchait sans ralentir, sûr de lui. Il avait l’air guilleret, mais en y regardant de plus près, elle s’aperçut qu’il traînait la patte. Elle ne l’avait jamais vu. Elle s’étonna de découvrir cette bête qui n’appartenait à aucun de ses voisins. Que venait-il faire dans l’impasse ? Par curiosité, elle s’arrêta quelques instants le seau à la main pour voir où le chien allait. Elle redoutait qu’il fasse ses besoins en plein milieu de la voie et reparte aussitôt.

 

L’animal remonta toute l’allée et vint s’arrêter devant sa grille. Il était de taille moyenne et son poil sombre était frisé. Ce n’était pas un chien de race, juste un petit croisé avec une bonne tête et des yeux marron. Il regardait Ernestine comme pour l’implorer. 

 

– Rentre chez toi, dit-elle. Il n’y a rien pour toi ici.

 

Et s’éloignant du portail, elle se dirigea vers le compost où elle vida son seau. Lorsqu’elle repassa devant la grille pour poursuivre l’arrachage des pieds de pissenlits, elle s’aperçut que le chien n’avait pas bougé. 

 

– Que fais-tu encore là ? s’exclama-t-elle. 

 

Le chien la regardait de ses bons yeux bruns. Haussant les épaules, elle tourna la tête et continua sa route vers le gazon envahi de pissenlits. A chacun de ses allers et retours entre la pelouse et le compost, elle voyait l’animal qui l’observait derrière la grille. Il s’était assis. 

 

Intriguée, Ernestine s’arrêta pour le regarder de plus près. Elle trouva son poil terne et constata qu’il avait l’air fatigué. 

 

– Tu sais, lui dit-elle, ici c’est une maison où vivent des chats. Je ne peux pas te faire entrer car ils défendraient leur territoire. Ils te chasseraient.

 

En disant ces mots, Ernestine réalisa combien elle était injuste et disait n’importe quoi. Mais elle ne voulait pas céder à la compassion. Elle avait déjà suffisamment à faire avec son jardin, sa maison, Pierre, Paul et Jacques. Elle n’avait pas le temps de s’occuper d’un habitant supplémentaire. Elle hocha la tête pour s’en convaincre et retourna à son dur labeur. Mais son dos lui faisait mal. Avec l’âge, rester penchée à genoux pendant si longtemps était devenu une véritable épreuve. Néanmoins, elle s’acharnait.

 

Lorsque son seau fut à nouveau plein, elle se releva et partit lentement vers le compost. Ses articulations étaient raidies. En passant devant le portail, elle vit que le chien s’était couché sur le sol goudronné du rond-point, en plein soleil. Il avait fermé les yeux. Une vague de panique envahit Ernestine. Et s’il était mort devant chez elle, bêtement, sans avoir été secouru ? Elle se précipita vers la grille. Elle la déverrouilla avec une clé accrochée au trousseau qui pendait à sa ceinture et l’ouvrit en grand. Sans plus faire attention à ses propres douleurs, elle s’agenouilla près du chien. Sa gueule était légèrement ouverte et sa respiration saccadée. Il n’était plus capable de lever la tête. Alors le bon cœur d’Ernestine n’hésita plus. 

 

Elle courut vers le garage où sa vieille voiture dormait sous une bâche. Derrière le véhicule se trouvait une brouette. Elle en saisit les poignées et la fit rouler prestement pour la ramener près du chien. Soulevant le corps inerte de l’animal dans ses bras, elle le déposa dans la caisse avec délicatesse. Puis elle poussa la brouette vers la maison, sans oublier de  refermer soigneusement le portail à clé derrière elle.

 

Une fois à l’intérieur du garage, elle étendit une couverture sur le sol et y coucha le chien. Puis elle apporta un bol d’eau et se mit à genoux à ses côtés. Elle introduisit une cuiller dans sa gueule pour le faire boire de petites quantités.

 

– Tu es complètement déshydraté ma pauvre bête, murmura-t-elle en caressant le pelage du chien. Tes poils sont rêches, ta truffe est sèche. Tu as l’air bien malade. 

 

Les trois chats s’étaient approchés. Ils observaient la scène avec désapprobation. L’un s’était perché sur le toit de la voiture, un autre se tenait à côté d’Ernestine, et le dernier avait bondi dans la brouette. Quand leur maîtresse cessa de s’occuper du chien, ils vinrent tour à tour le renifler sans lui faire de mal. Ernestine s’aperçut que les coussinets du visiteur étaient ensanglantés et ses griffes usées. 

 

– Je vais soigner tes pattes, j’ai des onguents qui vont te faire du bien, dit-elle. Tu vas pouvoir rester ici le temps que tu guérisses. Ce sera temporaire, je ne pourrai pas te garder, j’ai déjà assez à faire avec mes trois chats. Mais je ne peux pas te laisser dans cet état. 

 

Elle réalisa que le chien s’était endormi et le laissa se reposer. Une heure plus tard, elle redescendit au garage pour vérifier qu’il respirait mieux. Elle avait apporté de la soupe. L’animal ouvrit les yeux et accepta qu’elle lui donne à manger à la cuiller.  

 

– Il faudrait que tu sois examiné par le vétérinaire, soupira Ernestine. Mais je ne peux pas te porter et le docteur ne se déplace pas chez les gens. Et ma voiture ne démarre plus. C’est trop compliqué ! J’ai tout de même déjà téléphoné au cabinet pour demander si quelqu’un a perdu un chien noir. Le vétérinaire m’avertira si ton maître se manifeste. Pour l’instant, il n’a reçu aucune réclamation.

 

Elle laissa dormir le chien toute la nuit et le trouva dans un meilleur état le lendemain matin. Elle était aux petits soins pour lui. Son arrivée impromptue perturbait les habitudes de Pierre, Paul et Jacques. Ils n’appréciaient pas cet intrus qui accaparait leur maîtresse. Ils étaient inquiets pour leur avenir. Ils ne s’éloignaient pas du garage et rodaient souvent autour du chien, comme s’ils voulaient suivre l’évolution de la situation. 

 

Après plusieurs jours de traitements et d’attentions, la santé du chien s’améliora. Il commença à se lever et à faire quelques pas sur des pattes tremblantes. Les chats tournaient autour de lui avec leurs queues gonflées et ébouriffées sans l’approcher. Ernestine s’était habituée à sa présence. Elle l’appela Antoine. 

 

Quand il eut un peu plus confiance dans ses forces, Antoine sortit du garage et vint s’étendre au soleil dans le jardin. Pierre, Paul et Jacques l’entourèrent aussitôt. Le cœur tendre d’Ernestine fut bouleversé par le spectacle de ces animaux étalés dans l’herbe. Elle se disait qu’elle ne pouvait pas mettre le chien dehors. Il faisait désormais partie de la famille. Il était si mignon ! Et puis où irait-il ? Personne n’était venu le réclamer, le vétérinaire était formel. Cela ferait une bouche de plus à nourrir, mais tant pis. Elle se serrerait la ceinture s’il le fallait.

 

Elle se posait des questions à son sujet. D’où venait-il ? Avait-il été battu ? S’était-il sauvé pour échapper à des mauvais traitements ? Pourquoi avait-il tourné dans l’impasse et  était-il venu précisément devant chez elle ? Elle n’aurait évidemment jamais de réponses. À son arrivée, il avait eu l’air de savoir où aller. Plus elle réfléchissait, plus elle pensait que son comportement avait été très étrange.

 

Bien soigné et choyé, le chien recouvra vite la santé. Ses pattes guérirent, son poil devint brillant et doux, ses yeux retrouvèrent leur vivacité. Il dévorait la nourriture avec appétit et reprenait des forces.

 

Depuis qu’il allait mieux, la vie était transformée dans le petit pavillon. Elle était devenue joyeuse, légère, animée. Car les choses étaient différentes avec Antoine. Il était présent en  permanence et avait besoin qu’Ernestine s’occupe de lui. 

 

Ils jouaient sans cesse dans le jardin, elle en oubliait presque ses fleurs et les pissenlits. Elle lui lançait une balle ou une branche qu’il lui rapportait. Il était affectueux. Il la regardait avec ses bons yeux dont les expressions n’avaient plus de secrets pour elle. Bientôt elle ne put plus se passer de lui. Il était si amusant lorsqu’il courait en rond dans l’herbe. Ou quand il bondissait entre les massifs. Il n’écrasait jamais les fleurs, comme s’il les respectait. C’était visiblement un chien bien élevé. Ernestine était toute attendrie. 

 

Il pénétrait dans la maison désormais. Il la suivait partout, dormait à ses pieds quand elle s’asseyait dans son fauteuil, l’écoutait avec attention quand elle épluchait ses légumes dans la cuisine, s'intéressait à toutes ses activités.

 

Cette préférence agaçait Pierre, Paul et Jacques dont l’humeur devenait menaçante. Tous trois avaient formé une sorte d’alliance pour s’opposer à la présence du chien et préparer leur contre-offensive. Leur objectif commun était simple, il s’agissait de chasser l'importun. Mais Antoine ne cherchait pas la bagarre. Il les désarçonna. Il se montra amical et se mit à jouer avec eux. Il se roula devant eux en agitant les pattes, leur apporta des balles. Puis ce furent des poursuites endiablées qui se terminaient toujours quand le chat exaspéré grimpait dans un arbre ou se perchait sur un mur. Quand il s’arrêtait de courir, Antoine tirait la langue, comme s’il riait à gorge déployée. Décontenancés par cet animal excentrique et excité qui ne leur voulait pas de mal, les chats finirent par l’accepter pourvu qu’il les laisse tranquilles. Ils le méprisèrent.

 

Ernestine décida d’éduquer le chien, ce qu’elle n’avait jamais réussi à faire avec ses chats. Elle lui faisait écouter de la musique sur son vieil électrophone ou à la radio. Elle lui lisait des histoires, le laissait regarder des films à la télévision et lui commentait le journal. Antoine semblait apprécier. Ernestine goûtait chaque jour ce nouveau plaisir d’avoir un compagnon attentif et ne s’en lassait pas.

 

Un jour, Antoine se posta devant la grille. 

 

– Tu veux sortir faire un tour ? demanda Ernestine. Mais je n’ai pas de laisse. Je n’ose pas te promener sans être attaché. Que diraient les gens ?  Ce n’est pas permis.

 

Elle n’ouvrit pas la grille et retourna à ses occupations. 

 

Quand elle repassa devant la grille, Antoine était toujours là. Il n’avait pas bougé, il attendait. Elle comprit.

 

 – Tu t’en vas, dit-elle.

 

Le cœur lourd, elle ouvrit le portail avec la clé pendue à sa ceinture. Antoine se leva et avança dans le rond-point. Ernestine le regarda s’éloigner. Il parcourut l’allée jusqu’au bout sans se retourner. Parvenu à l’extrémité, il tourna vers la droite et disparut. Elle fondit en larmes et referma la grille. 

 

Toute la journée elle attendit son retour. Et le jour suivant. Avant de s’avouer qu’il était parti pour de bon. Il avait juste fait une étape chez elle. 

 

Pendant plusieurs jours elle tourna en rond, à la recherche de l’absent. Elle faisait le tour des gamelles, vérifiait la couverture où subsistaient quelques poils, ramassait les balles et les branches mordillées. Elle était triste, comme abandonnée. Puis comme elle avait bon cœur, elle finit par se réjouir pour lui. C’était certainement la clé du mystère de sa venue. Il rentrait peut-être chez lui et ce devait être loin. Sinon, pourquoi aurait-il entrepris un si long voyage ? Elle n’en saurait jamais la véritable raison. Elle soupira et songea encore à lui. Elle espérait qu’il aurait la chance de trouver une nouvelle maison pour se reposer si sa destination était très lointaine. Il faudrait que quelqu’un le sauve s’il était à nouveau blessé ou très malade.

 

Longtemps, elle pensa à lui avec tendresse. Puis son souvenir s’estompa. La vie reprit son cours paisible dans la maison au bout de l’impasse. Ernestine se remit à arracher les racines des pissenlits qui avaient crû exagérément pendant qu’elle s’occupait d’Antoine. Pierre, Paul et Jacques retrouvèrent leur territoire et leurs habitudes. Nul n’aurait pu affirmer que les trois chats avaient ressenti une quelconque pointe de tristesse après le départ d’Antoine.

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