L’apprentissage du combat

Par Sebours

Avec la mer pour étendard, nous obtiendrons la victoire !

 

Devise de la bannière de Génoas-Kahl


« Encore ! Foutredieu ! Relève-toi et essaie encore ! »

Morrin, le sergent instructeur chargé de transformer les dryades en soldats vociférait de plus bel. Comme chaque jour depuis une semaine, chaque dryade l’affrontait en combat singulier. Comme chaque jour, elles tombaient dix fois au sol sans parvenir à le toucher. Quotidiennement, un simple nain faisait mordre la poussière à un bataillon sensé être l'élite militaire d'une nation. Epiphone s’impatientait de voir des progrès. Son peuple pacifiste ne parvenait pas à se faire violence pour vaincre ses adversaires ! En file indienne, la soi-disant élite des peuples de la mer attendait patiemment sa punition.

« Z’êtes que des bons dieux de bouffeurs d’algues ! Z’avez tous des pouvoirs hydrokynésiques, mais vous savez rien faire sans ! » Voulant encore affirmer sa supériorité ou bien brusquer son auditoire, le nain belliqueux hurla. « Aucun n’est digne de m’combattre ! A part p’tet la princesse ! Avancez donc princesse, qu’on fasse la danse ! »

Epiphone en avait plus qu’assez ! Ce satané nain commençait à lui courir sur les oreilles ! Il devait les instruire et passait son temps à les humilier ! Ce n’est pas ce qu’elle attendait de l’instruction militaire proposée par ses alliés de la famille des Marteaux d’Airain. La princesse était bien décidée à donner une bonne leçon à cette brute de Morrin ! Sur le présentoir, elle choisit le kunai. Elle appréciait ce poignard multifonction pour sa maniabilité en plus de sa polyvalence. Epiphone saisit une grande écharpe de soie qu’elle noua dans l’anneau situé au bout du manche. Et attacha l’autre extrémité du tissu à son poignet gauche. Elle emmancha ensuite une épée fouet et se mit en garde.

Sûr de sa supériorité, Morrin l’attendait et laissait traîner négligemment la lame de sa hache de combat sur le sable de l’aire d’entraînement. Epiphone se rua sur lui, tentant d’asséner un violent coup en diagonal de son épée fouet. D’un mouvement vif, le nain remonta son arme et la lame flexible de la dryade s’enroula autour du manche. Il tira d’un coup sec. Déséquilibrée, la guerrière chut de son poids.

« Boudieu ! Z’êtes trop prévisibles ! Et z’arrivez pas à doser vos coups ! Sans maîtrise, la puissance n’est rien ! Debout foutredieu ! »

Vexée et en rage, Epiphone effectua une attaque tout aussi veine que la précédente. Elle obtint la même sentence.

« Laissez pas vos émotions vous submerger, princesse ! Laissez la rage aux orcs et utilisez votre tête ! »

Elle ne pouvait encore et toujours subir pareil humiliation ! Elle se refusait à accepter la fatalité qui frappait son peuple depuis les temps immémoriaux. Pour obtenir la paix, les partisans de Génoas-Khal devaient être capables de gagner la guerre. Et cela commençait ici et maintenant. Mais comment faire ? Ce nain arrogant avait raison. Epiphone se laissait dépasser par sa colère. Il fallait faire le vide dans son esprit et repenser aux conseils donnés par l’instructeur. Sang froid et effet de surprise, voilà les clefs de la victoire.

La princesse se releva et se remit en garde. Comme d’habitude, elle se précipita sur son adversaire en brandissant son épée. Lorsque le nain para le coup diagonal avec le manche de sa hache, Epiphone lança son kunai. Avec l’élan et le leste du poignard, l’écharpe de soie s’enroula autour des jambes de Morrin. Celui-ci tirait au même instant sur sa hache pour attirer l’épée fouet. Comme la dryade venait de la lâcher, le nain ne rencontra aucune résistance et partit en arrière. La princesse accompagna ce mouvement en tirant sur l’écharpe de soie. Elle était parvenue à prendre l’instructeur à son propre jeu. Cependant, elle n’eut pas le temps de savourer sa victoire. Morrin saisit l’écharpe et la tira alors que la guerrière pensait la partie finie. Elle se retrouva donc encore une fois le nez dans la poussière.

« Bons dieux ! Vous m’avez eu princesse ! Mais n’oubliez pas qu’un combat n’est jamais fini tant que l’adversaire est vivant ! Z’avez vu vous autres ! Enfin une qui a compris ce que je vous dis depuis des jours ! Z’êtes moins forts que moi ! Montrez-vous futés ! Les Marteaux d’Airain vous ont fabriqué des armes spéciales pour ça ! Foutredieu de bons dieux ! »

Forte de son semi triomphe, Epiphone reformula à ses sujets les attentes de Morrin.

« Shardanes, n’attaquez pas frontalement...ou alors pour attirer l’attention. Montrez-vous tactiques comme à la pêche. On n’assomme pas un poisson avec un gourdin ! Il faut d’abord l’attirer avec un leurre. Ensuite, il faut utiliser un objet adapté, comme un filet ou un hameçon pour le capturer. Et lorsque le poisson est pris, là on utilise le bâton pour l’étourdir. Le combat, c’est la même chose. Comprenez-vous mes amis ? »

Les shardanes, guerriers-pasteurs de la nation dryade demeurèrent silencieux, à la grande déception d’Epiphone. L’atmosphère devenait pesante. Puis soudain une dryade s’avança d’un pas. « Princesse, j’ai peut-être compris. » C’était Antigone, l’une des meilleures pêcheuses de feu la baie d’Anulune. La comparaison à la pêche avait-elle fonctionné ? La candidate avança jusqu’au présentoir et choisit le zua. Cette simple griffe au bout d’une corde semblait bien dérisoire pour triompher d’une hache. Comme d’habitude, Morrin attendait la charge de son adversaire, mais celle-ci resta à distance. Elle commença à tourner autour du nain en faisant tournoyer la griffe au bout de cinquante centimètres de corde. Brusquement, Antigone projeta la griffe sur Morrin. Il para l’attaque promptement d’un revers de sa hache. Dans la continuité du mouvement, se servant de l’inertie de son arme, la dryade lança une deuxième attaque, puis une troisième et ainsi de suite. Le nain se protégeait efficacement mais commença bientôt à perdre en célérité. Il transpirait à grosses gouttes et soufflait comme un bœuf.

Epiphone jubila lorsqu’elle comprit enfin la stratégie choisie par la dryade. Comme à la pêche à la ligne, elle fatiguait sa proie avant de porter le coup de grâce. Antigone poursuivit consciencieusement son travail de sape. Tel un serpent, le zua virevoltait autour de Morrin, guettant la moindre faille. Voulant reprendre la direction des opérations, le nain para une énième attaque. La griffe s’enroula autour du manche de la hache. D’un mouvement de poignet d’une dextérité sans nom, Antigone parvint à entourer le sergent instructeur de deux cercles de corde. Lorsqu’elle tira, la dryade emprisonna fermement son adversaire. Il était vaincu. Il était vaincu mais content d’avoir enfin percé la résilience impassible des guerriers-pasteurs de Génoas-Khal, les soldats d’élites des peuples de la mer.

« Foutredieu ! Enfin ! Z’avez enfin compris keske j’vous dis ! Faut utiliser votre tête et vos compétences ! Les dryades sont pas aussi fortes que les nains ou les orcs, mais elles ont d’autres atouts, morbleu ! »

Il avait fallu une semaine de décantation, mais enfin les dryades envisageaient les possibilités qui leur étaient offertes. Lorsque toutes les dryades parvinrent à lutter réellement avec Morrin, deux jours après la première victoire d’Epiphone ; l’instructeur commença à enseigner réellement les techniques de combat. Pendant tout le mois de Cessi, le nain montra, pour chaque arme, les prises de garde, les attaques et les parades. Une routine se mit en place à base de renforcement musculaire et de chorégraphies et de duels. Les aspirants soldats progressaient à vue d’œil. L’équipement léger et furtif développé pour les peuples de la mer encourageait la polyvalence. Et chaque jour de nouveaux postulants arrivaient de toutes les côtes du bouclier-monde pour grossir les rangs des troupes réunies sur les îles du ponant. La plupart des shardanes répondaient à l’appel et d’innombrables partisans d’Epiphone sans prédispositions particulières souhaitaient également participer à l’aventure.

Epiphone avait fixé le premier jour du mois de Dmori comme date limite pour s’engager dans son armée. Cette échéance avait été choisie pour son poids symbolique par la princesse en concertation avec Nomrad, la matriarche des Marteaux d’Airain pour constituer le point de départ du premier chantier de construction d’une nouvelle île. Comme convenu, dès l’aube, la flotte de navires nains déchira l’horizon. L’armada ne tarda pas à débarquer sur l’archipel, guidée par le vénérable Tordur.

Lorsqu’il mit pied à terre, la princesse d’Anulune l’accueillit chaleureusement. Les deux alliés ne perdirent pas de temps et commencèrent rapidement à étudier les cartes récemment dessinées par les ingénieurs des deux bannières. Les plongeurs des peuples de la mer avaient passé des mois à repérer les hauts fonds au large de la mer annulaire. Seule Epiphone en connaissait la raison. Personne d’autre à la surface du bouclier-monde n’avait conscience de l’objectif secret d’érection d’îles nouvelles. De son côté, Tordur avait identifié les galeries les plus proches de la surface. La superposition des deux relevés permit aux deux stratèges de déterminer les emplacements propices à leurs projets pharaoniques.

Une semaine fut nécessaire pour choisir le lieu idoine. Les nains reçurent ce délai avec bénédiction. En effet, ces créatures n’avaient guère le pied marin et nombre d’entre eux passaient leur temps à vomir par-dessus le bastingage lorsqu’ils étaient en mer. En même temps, ces mineurs sont là pour creuser ! pensa la princesse dryade. Le premier jour de la semaine du mois de Dmori, une immense flotte hétéroclite prenait enfin la mer avec pour destination finale l’emplacement du futur archipel d’Epiphonia.

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Peridotite
Posté le 14/07/2023
Coucou Sébours,

Je suis contente de retrouver Epiphone, ça faisait fort longtemps. Je suis surprise de la voir s'entraîner au combat. N'était-elle pas en train de fomenter d'autres plans, plus malins pour convaincre les autres peuples d'arrêter les guerres lemniscates, pendant qu'elle devenait maître des mers avec son alliance avec Nomrad ? Au final, qu'est-ce qui la distingue des autres ? Pourquoi apprendre à se battre de la sorte ? Je serais elle, je construirais une flotte. En plus, tu essayais de la montrer curieuse et manipulatrice dans les chapitres précédents. Perso, j'imaginais qu'elle allait un moment croiser la route de Gal et son pouvoir d'orinomencien et qu'ils réfléchiraient ensemble au bien-fondé des guerres lemniscates et de l'espèce de boucle temporelle dans lesquels ils sont tous coincés.

Mes notes de lecture :

"tout aussi veine"
> Vaine

"Pour obtenir la paix, les partisans de Génoas-Khal devaient être capables de gagner la guerre."
> Je pensais qu'Epiphone avait un plan d'envergure pour gagner et mettre un point final aux guerres lemniscates, pas qu'elle s'engagerait dans la guerre. Je ne comprends pas en quoi d'entraîner au kunai va l'aider à quoi que ce soit ? 🤔

"Comme d’habitude, elle se précipita sur son adversaire en brandissant son épée."
> Cette phrase me laisse à penser qu'elle se précipite sur lui en mode poulet sans tête.

"tirait au même instant sur sa hache pour attirer l’épée fouet."
> comme ça ? 🤔

"princesse accompagna ce mouvement en tirant sur l’écharpe de soie."
> Ils tirent tous des trucs, attention à la répétition de tirer

"saisit l’écharpe et la tira"
> Encore une fois
> Et attends-voir, comment il fait ça, l'instant d'avant, l'écharpe etait enroulée autour de ses jambes. Comment fait-il pour se dégager ?

"La comparaison à la pêche avait-elle fonctionné ?"
> Avec la pêche ?

"Elle commença à tourner autour du nain en faisant tournoyer la griffe"
> tourner/tournoyer

Je pense qu'une petite phrase expliquant ce qu'est un zua serait bien pour les lecteurs chèvres comme moi 🙂 J'ai aucune idée de ce que c'est !
Sebours
Posté le 24/07/2023
Bonjour Peridotite!

J'espère que tu vas bien! J'ai enfin le temps de m'arrêter sur PA. Se sera certainement l'unique fois durant mes semaines de vacances chargées jusqu'à 15 août!

Merci pour ton commentaire. Alors, il va peut-être falloir que je retravaille un peu la psychologie de Epiphone. Son pays est colonisé par les elfes. Ces derniers détruisent la nature et ne respecte rien. Ensuite, les orcs l'ont enlevée et lui on fait subir les pires tortures. Epiphone constate que jusqu'à présent la position pacifiste des dirigeants de son peuple n'a mené à rien. Elle veut se venger de tous ceux-là. Et elle veut imposer la paix en les battant à la guerre.
D'ailleurs, elle s'entraîne au combat car les dryades ne savent pas le faire. De plus, elles n'ont jamais possédé d'armes adaptées à leur morphologie.
Tes remarques me montrent que je dois développer ce sentiment de vengeance qu est moteur dans la volonté de pouvoir de Epiphone.

Bon! Je file lire un nouveau chapitre du darrain!
Peridotite
Posté le 25/07/2023
Moi je serai en vacances à partir du 15 aout. J'ai hâte !

Je me demande si tu ne devrais pas faire plus varier les points de vue entre les différents personnages. Là, tu as souvent des blocs avec pleins de chapitres qui se suivent centrés sur un seul personnage. Par exemple, pendant longtemps, on n'a uniquement suivi l'apprentissage d'Ome chez les Elfes puis sa découverte des bas-quartiers. Puis tu as placé tout l'axe de Gal qui recherche la boussole à la capitale orque. Et là tu repasses sur Epiphone. Entre temps, le lecteur a le temps d'oublier ce qui se passe chez chacun, quels sont leurs objectifs et surtout en quoi ils sont liés. Quel est d'ailleurs le fil rouge qui lie tous ces personnages ?
Sebours
Posté le 25/07/2023
Le fil rouge, c'est la conquête du pouvoir pour moi. On suis en parallèle divers trajectoires.
Dans ce premier jet, à la base, sur ma structure, j'avais un chapitre par personnage, mais comme j'ai une tendance à beaucoup développer, le chapitre prévu s'est transformé en 4 ou 5. Il va peut-être y avoir une réorganisation à effectuer.

Après, je suis très influencé par la structure des aventuriers de la mer. Et Robin Hobb justement avance son récit comme ça. Au début, les chapitres virevoltent d'un personnage à l'autre, puis lorsque tout est installé, elle procède par gros blocs. Donc faire 4 chapitres par perso ne me choquait pas trop à l'écriture. Je verrais à la relecture.
Peridotite
Posté le 26/07/2023
Ça se voit pas tant que ça que la conquête du pouvoir est au centre du roman. D'après ce que j'ai compris moi, leur objectif final à tous est de gagner les guerres lemniscates à la fin, guerres qui sont contrôlées par les dieux et même déclenchées par les dieux, comme pour un jeu d'échec (ou plutot une partie qui comporterait plus de deux camps, un peu comme si dans StarCraft tous les peuples se battaient en même temps, Zerg, Protos, terran, avec leur stratégie qui leur est propre). Chacun essaie donc de mettre tous leurs atouts de leurs coté, certains partent sur la force brute comme les orcs, ou alors sur la ruse et la manipulation comme les Elfes, Nomrad veut conquérir un max de terrain et contrôler les ressources, les humains sont en mode reproduction plus plus comme les Zergs et les autres peuples s'associent pour peser dans la balance (même si de base, on se dit qu'ils n'ont aucune chance, je me dis que l'intelligence d'Epiphone peut être la clef pour renverser l'échiquier et se battre contre les dieux). Bref, je ne ressens pas le jeu de pouvoir comme je peux l'avoir dans un Roi Maudit ou un Trône de Fer dont l'objectif final de tous est de s'asseoir sur le trône à la fin. En tout cas, je ne le perçois pas ainsi et dans ma tête, je vois plus ton histoire comme une sorte de fantasy/jeu, c'est-à-dire une fantasy qui joue avec les règles du jeu de rôle mais aussi de jeux de combat type StarCraft. En gros, ton poisson rouge que tu agites devant le nez du lecteur, c'est qui va gagner le jeu à la fin ? Un peu comme l'a fait Damasio qui joue lui-aussi avec les règles d'un jeu de rôle dans la Horde du Contrevent. Mais je m'attends à une sorte de twist, que celui-ci vienne des alliances, des rêves de Gal qui commence à percer le dessein des Dieux et Épiphone qui comprendre qu'ils ne sont que des pièces sur un échiquier facilement manipulables et tentent de le montrer aux autres peuples.

Je pense qu'un fil rouge et le rappel des objectifs clairs de chacun te permettra d'avancer ainsi (en blocs) sereinement. Pour l'instant, c'est pas toujours facile à suivre. Enfin, ce que je veux dire par là, c'est qu'il faut penser à ajouter le coté page turner, du genre on a hâte de retrouver les progressions de machin. Et surtout ajouter des liens, au moins narratifs, entre eux.
Sebours
Posté le 26/07/2023
Oui, je comprends ce que tu veux dire! Il va falloir que j'apporte du liant à ces histoires pour l'instant parallèles.
Je suis d'accord avec toi, je dois plus rappeler les objectifs des personnages. Sur ce premier jet, j'avais la préoccupation de suivre ma structure et d'avancer. Dans la réécriture, il faut que j'insiste sur les intentions des protagonistes. J'ai déjà commencé un peu dans l'histoire des ancêtres de Ome.

Merci vraiment pour ton analyse qui va vraiment me faire avancer dans mon écriture.
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