L'OUÏE

Notes de l’auteur : Après avoir été séduite par le parfum de Can, un nouveau sens se manifeste dans ce chapitre.
On lui souhaite aussi bon courage pour son premier service !

 

Les premiers rayons du soleil s'insinuent doucement à travers les carreaux de la chambre. Après quelques étirements, je me hisse hors du lit. Loin du tumulte de la ville, je me dirige vers le bow-window et m'y installe, les jambes repliées contre mon buste.

Du haut de ma tour d'observation nichée sous le pignon, je contemple mon quartier d'adoption. J'ai une vue imprenable sur les toits, les lumières orangées du ciel de Californie se reflètent sur les façades en bardeaux des habitations.

Si chaque matin ressemble à celui-ci, je vais adorer me cloîtrer dans ce donjon, où j'exorciserai mes angoisses en profitant d'une bonne cure de sérénité.

Mais voilà que le grand événement de la journée se rappelle à moi : ma première expérience de travail en tant que serveuse. Les doutes débarquent en série, identiques à des nuages menaçants dans ce ciel aux couleurs chatoyantes : vais-je être à la hauteur ? Vais-je être capable de m'adapter à ce nouvel environnement ?

Le simple fait de franchir la porte de cette pièce me semble soudain insurmontable. Pourtant, quelque chose attire mon regard, à l'endroit même où j'hésite. L'affiche du film susurre à mon esprit tourmenté de se battre, rester éternellement enfermée ici n'étant pas une option. Me rappelant les paroles de ma mère, elles résonnent en moi : « Ton père sera partout où tu voudras qu'il soit ».

Je décide de ne plus voir en elle un simple signe du destin, mais une prédiction cachée.

Plus qu'un poster décoratif, j'y vois un vrai message d'encouragements. Emplie d'une force inédite et d'une profonde inspiration, je me fais violence. Comme une hirondelle qui quitte son nid, il est temps de sortir de mon donjon-refuge, voler de mes propres ailes et découvrir ce que le monde a à m'offrir.

 

Armée de mon appareil photo, d'argent de poche et d'une bonne paire de baskets, je m'aventure en excursion touristique. J'observe les passants qui vont et viennent, tous pressés d'arriver quelque part. Parmi cette foule anonyme, j'arpente Pacific Avenue, la rue centrale de Santa Cruz - une petite avenue aux faux airs de Disney Village - et m'arrête devant une vitrine, la « Santa Cruz library ».
Je suis une férue de bibliothèques. Véritables sanctuaires silencieux, le calme y impose sa subtile omniprésence. Seuls quelques chuchotements et bruissements de pages viennent troubler ce silence religieux. Un autre aspect que j'affectionne dans ces temples de la culture réside dans l’odeur caractéristique des bouquins. Je raffole plonger le nez entre les pages d’un vieux livre. Outre sa beauté d’objet et son contenu, une part de magie se trouve dans son parfum unique.
Je prends la devanture en photo, me promettant de la visiter une prochaine fois. Dans les rues adjacentes, des murs sont colorés de fresques immenses recouvertes de street art. Je ne résiste pas à saisir de clichés leur splendeur. Je contourne à présent sur Lincoln Street, où une délicieuse odeur conduit mes pas jusqu'à « Chez Jack's ». Au menu pour le déjeuner, un burger avocat et bacon. Assise plus loin sur un banc, je retire mes baskets avant de mordre avec appétit dans ce sandwich. Mon regard s'arrête sur des skateurs en quête de prouesses artistiques, quand mon imagination perçoit Jérémy à mes côtés.
Il a même commandé des tacos et ne peut s'empêcher de commérer :

— Le mec au sweat gris clair, tu crois que c'est sa nana qui le filme ?

— Ça en a tout l'air. Du moins, elle se donne du mal pour qu'il la remarque. Tu me passes des frites ? Je te fais goûter mon burger, si tu veux.

—Tu n'as pas pris de frites ?

— Tu sais que je ne les finis jamais.

— Et tu sais que je n'aime pas l'avocat.

— Mais tu aimes le bacon...

— Arizona, pique dans mes frites et garde ton burger. Je crois que le beau mec talentueux est un hétéro ado.

— Trop jeune.

— Définitivement trop jeune.

Mon esprit divague et s'encombre de morosité en considérant la place vide à mes côtés. Il me manque. Un regard sur ma montre et un rapide calcul m’informent qu'il est un peu plus de trois heures du matin en France. Même s'il y a peu d'espoir qu'il me réponde, le besoin de lui écrire est irrépressible. Dans un message où prime une importante série de questions sur son coming-out, je lui rappelle également à quel point il est important pour moi.

 

*

*       *

 

Le vacarme parvenant de la grande salle m'indique que le bar est débordé de clients. Dans la pièce qui me sert de vestiaire, je prends un temps infini à me changer. Mon tablier à l'effigie du Bebek noué autour de la taille, il ne me reste plus qu'à me revêtir de courage. De légers coups sur la porte, répétés par mon silence, suffisent à créer une tension douloureuse au niveau du plexus. Ma confiance en moi est en circulation ralentie, causée par un fichu nœud dans l'estomac.

—Tout va bien derrière ?

Mon patron.

— Ça ira mieux à la fin de mon service...

— Tu permets que j'entre ?

Je déverrouille la porte et l'autorise à s'introduire à l'intérieur. Il m’examine comme si un panneau lumineux clignotait « EFFRAYÉE » en lettres majuscules, au-dessus de ma tête.

— Elizabeth m'a prévenu que tu risquerais de paniquer.

C'est elle qui m'a conduite. Quelque part dans ce lieu, son radar doit déjà être en repérage de l'homme avec lequel elle apprécierait de former le duo pour le blind-test.

— Je te guiderai. Je sais par expérience que tu feras des erreurs. Ta mémoire est ton atout, mais les quelques heures de formations de la veille ne suffiront pas à maîtriser la réalité d’un service.

— Vous n’avez pas l’air de comprendre, insisté-je nerveuse, il y a ceux qui se contentent de faire des erreurs et puis il y a moi. Moi, mon truc, c’est plutôt d’engendrer un fiasco.

—Dans ce cas, on va réduire ton champ de bataille au bar. Deal ?

— Mais, si je…

— Arizona, me coupe-t-il, tu es bien venue pour travailler ?

— Je ne demande que ça, c’est juste que…

— Gérer un bar n’est pas sans risques, m’interrompt-il à nouveau, en cas d’endommagement ou d’accident, l’entreprise est exposée à de lourdes pertes financières lorsqu’ elle ne dispose pas d’une couverture correcte en matière d’ assurances. C’est pourquoi j’ai souscrit à la meilleure sur le marché. Débarrasse-toi de ce fardeau et suis-moi.

À peine sortie de ma cachette, des individus m'assomment de questions ; « t'es nouvelle ? » , « tu es de la famille du boss ? » , « t'as quel âge ? ». Cherchant un point d'ancrage, je cherche un regard familier. Le clin d'œil de ma correspondante me donne le courage de répondre à leur interrogatoire et servir mes premiers clients.

Le bar affiche à présent complet. J'ai recueilli plus d'une vingtaine de commandes, préparé une dizaine de cocktails et encaissé la plupart des clients. Ça, c'est le bon côté. Si on se penche du mauvais, je me suis entaillée la pulpe du doigt en tranchant un citron, ai réduit le comptoir à un désordre sans nom où se mélangent alcool renversé, fruits découpés et une collection de verres sales. Mon tablier n’a plus un coin de sec et en peu de mots, on m’a nommé Alyssa, Ariana ou encore Alexa.

J'ai également remarqué l'arrivée de Can, reconnaissable par ses cheveux remontés en un chignon, son pantalon cargo aux multipoches tenu par une ceinture en cuir, ses lourdes bottes et une chemise en jean ouverte sur un marcel blanc. Se rajoute à sa tenue, une paire de lunettes de soleil suspendue à l'un de ses nombreux colliers et un bandana noué autour de son bras. Occupé à saluer et converser tour à tour avec des clients, il ne semble pas enclin à nous donner le moindre coup de main.

— Mesdames et messieurs, bonsoir à tous ! Nous sommes les Youth Voices, très heureux ce soir d'animer la soirée célibataire de l'été. Il est vingt-deux heures, je vous propose que nous procédions au tirage au sort de nos couples en compétition. Jason, notre bassiste, piochera le prénom d'un homme et j'en ferai de même avec celui d'une femme.

Le chanteur et son bassiste fouillent dans de petites urnes devant eux.

— OK, donc le premier participant sera...

— Tom, annonce Jason en exposant le morceau de papier aux participants.

— Qui sera accompagné de... Maddie, révèle le leader du groupe.

Les deux appelés prennent connaissance chacun l'un de l'autre avant de s'installer à une table réservée pour l'occasion. Le tirage continue, d'autres duos se forment. Elly a été couplé avec un certain Dylan.

— Il nous reste encore trois couples, le prochain se composera de...

— Can !

Sa place ne serait pas plutôt derrière le bar, à se salir les mains de préférence ?

— Et l'heureuse chanceuse sera... Cassidy !

Je suis des yeux la manière dont il va saluer sa partenaire, laquelle ne peut cacher son contentement. Il porte une main dans son dos et l'invite à s'asseoir, reculant poliment sa chaise.

— Eh, Marissa ! Tu peux nous remettre trois bières, s'te plaît ? me lance un client.

C'est Arizona, en fait. Comme dans Ari et Zona. Tout simple, n'est-ce pas ?  A-RI-ZO-NA.

C’est probablement ce que je devrais répondre. Mais tout bien considéré, il y a peu de chance que ces gens retiennent le prénom de la nouvelle recrue désastreuse derrière le comptoir.

— Je suis à vous tout de suite !

Le blind-test commence.

Can me fait signe. Son statut de neveu du patron fait de lui un client favorisé, j’imagine. Je délaisse ma position de repli pour me mêler à la horde de personnes présentes. Me frayer un passage parmi cette foule n’est pas sans difficulté. Je sais si peu m’imposer, qu’arriver à sa table n’est pas sans délai, ni sans être bousculée à plusieurs reprises. Plusieurs fois, je suis fortement tentée de retourner derrière mon rempart et laisser Ibrahim se charger d’eux. Après tout, il m’a spécifié de rester derrière le comptoir. Mais mes pieds semblent ignorer mon inconfort et continuent leur traversée. Arrivée à leur hauteur, je croise le coup d’œil de Can sur ma taille, et remarque un coin de sa bouche s'étirer devant l’état déplorable de ma tenue de travail.

Probablement de mon état tout court.

Cependant, je me pare de mon plus beau sourire accueillant et prends commande de la jeune femme :

— Bonsoir, que puis-je vous servir ?

— Un Blue Lagoon, avec un seul glaçon. Attendez, mettez-en plutôt deux. J'aimerais que vous ajoutiez un peu de liqueur de coco, mais pas trop, juste assez pour apporter une saveur exotique. Et si possible, pourriez-vous également ajouter une touche de sirop de framboise pour une belle couleur rose ? Et oh, j'espère que le verre sera décoré avec une tranche d'ananas, une feuille de menthe, et peut-être même une petite ombrelle pour ajouter un peu de fantaisie !

Bien sûr, mademoiselle, je vais voir si nous pouvons ajouter des pétales de rose et des éclats d'or pour faire ressortir la couleur de vos yeux, avec peut-être même un peu de soleil des tropiques et une pincée de sable fin, puis vous le servir dans une coupe en cristal de Bohême et pour l'accompagner, souhaiteriez-vous également une petite dégustation de caviar ?

Mes yeux se posent maintenant sur l'Explorateur.

— Un gin-martini, une planchette de fruits découpés, quelques rince-doigts, le tout à mettre sur ma note, s'il te plaît.

— Attendez, vous ne prenez pas de notes ? s'interroge sa partenaire.

— Un Blue Lagoon avec un glaçon. Non, plutôt deux glaçons, servi avec de la liqueur de coco, mais pas trop. Pour une jolie couleur rose, une touche de sirop de framboise, sans oublier la tranche d'ananas, la feuille de menthe et une décoration. À ceci s'ajoutera, un gin-martini, la planchette de fruits, des rince-doigts, le tout à mettre sur le compte de monsieur Özkan.

Mes paroles sortent avec la même rapidité que les munitions d'un chargeur, tirées en rafale. Tellement que j'enchaîne, sans réfléchir :

— La réponse est the wall, des Pink Floyd.

Une fois ma langue de retour dans ma bouche, je pince mes lèvres avec force. Je remarque chez Can le même sourire furtif qu'à notre première rencontre. C’est acté, il me trouve comique. Dans le sens peu flatteur du terme, bien évidemment. 

Cassidy lève aussitôt la main et remporte le point. Je profite de l'occasion pour tourner les talons.

Déjà cinq couples d'éliminés, les Youth Voices font une pause. Lorsque la partie recommence, Elly et Can sont toujours dans la course. Les règles changent, le groupe pose maintenant des questions en rapport avec la musique.

Devant jongler avec divers tâches à la fois, je ne sers qu'à l'instant la commande de l’Explorateur.

Au micro, une nouvelle question est posée :

— Les membres de quel groupe sont parfois appelés « les Bad Boys de Boston » ?

Avant que je ne puisse aviser mon acte, mes lèvres s'ouvrent d'elles-mêmes et répondent de but en blanc :

— Aerosmith.

La main plaquée sur ma bouche, une seconde de silence ensuit ma réponse.

C'est alors qu'un éclat de rire masculin résonne à mon oreille. L'écho de son timbre est meilleur qu'un solo de guitare. Assis dans le fond de sa chaise, Can me considère longuement avec un petit sourire contenu, sans se douter que son rire vient de me statufier à cette table, droite comme une barre de pôle dance.

— Je... désolée... je ne sais pas ce qui m’a pris, bredouillé-je en m'excusant auprès du chanteur. Parfois, ma bouche est impulsive. Elle agit avant même que mon cerveau ne puisse traiter l'information.

— Eh bien, c'était une bonne réponse, mais seuls les inscrits peuvent participer, répond-il gentiment.

Je hoche la tête.

— Oui, oui, ça ne se reproduira plus. Ne faites pas attention à moi, continuez, je vous en prie.

Derrière mon sourire forcé, je maudis intérieurement mon intrusion impromptue dans le jeu, et mon incapacité à contrôler mes paroles.

Je me replonge rapidement dans le travail tout en m'efforçant d'oublier ce moment embarrassant. De passage près de la table d'Elly, je lui souffle la prochaine réponse. Sans douceur, elle m'accroche le bras et m'implore tout en chuchotant de ne pas les aider. Que ce mec est barbant et qu'elle s’assure de perdre.

— Quel groupe français compte un membre virtuel appelé Goz ? pose l'un des membres du groupe.

Je tente de m'extirper de la prise de ma meilleure amie, mais elle ne semble pas du même avis.

— Arizona doit connaître la réponse, vas-y, Sawyer !

— Elly, qu'est-ce que tu fais ?

Les regards se focalisent de nouveau sur moi.

— Lâche-moi, tout le monde nous regarde ! grincé-je entre mes dents.

— Relaxe,  personne n'a encore répondu, ce veut dire qu’aucun des participants n’a la réponse. Cette question ne rapportera aucun point. Profites-en pour continuer à montrer aux imbéciles ce que vaut la petite serveuse, Mon cœur.

J'ai du mal à croire qu'elle m'ait écouté une seule de toutes les fois où je lui ai confessé détester les imprévus !

— Shaka Ponk ? réponds-je hésitante.

— Bravo à la serveuse ! clame le chanteur.

La salle m'applaudit, Ibrahim me siffle à l'aide de son index et de son pouce.

Voilà comment Arizona Sawyer, victime de toute l'attention qui lui est portée, voit sa pudeur rougir au milieu d’une salle comble.

Au duel final, Can et Cassidy remportent le jeu, le groupe leur offre deux billets de concert. Après avoir récupéré les tickets et son manteau, je remarque Cassidy murmurer quelque chose à Can avant qu'ils ne quittent les lieux ensemble.

Le Bebek se vide doucement de ses derniers clients, tandis que je dessers les tables et empile les chaises. Les membres du groupe passent la porte à leur tour. Elle n'a pas le temps de se refermer que Can y entre. Seul. J'entreprends la plonge quand il s'installe sur un tabouret de bar.

— Où est Ibrahim ?

— Parti vider les poubelles, déclaré-je sans intention de faire conversation.

— Tu me sers un dernier verre ?

Je me raidis. Ce n’est pas tant qu’il n’y a pas le mot magique qui me dérange, son ton était particulièrement avenant. Néanmoins, il a soi-disant grandi dans ce bar, mais préfère se faire servir, quitte les repas de famille en plein milieu de soirée, s'amuse plutôt qu'aider son oncle. Comment peut-on avoir si peu de convenances ?

Je ravale mon agacement et lui sers une menthe à l'eau.

— Comme tu dois le savoir, le bar ne sert plus d'alcool après deux heures du matin, lui fais-je remarquer.

Une fois de plus, il scrute mon visage avec attention, un sourire au coin des lèvres. Les battements de mon palpitant témoignent d'une appréhension sous-jacente.

— Tu n'apprécies pas beaucoup ma présence.

OK. Je ne m'attendais pas à ça. Surprise par son ton calme et mesuré, mon cœur se serre un peu plus.

— C'est... une question ? demandé-je sans l'affronter du regard.

— Tes yeux ne savent pas faire semblant, pour commencer. Et il semblerait qu'ils aient une opinion déjà formée. Ensuite, il y a ta voix, qui me lance des coups de fouet à chaque syllabe. Quant à ton attitude, crispée et fermée, elle cherche à m'esquiver. Comme maintenant. C'est le genre de chose que je perçois chez les gens et que tu ne peux pas cacher chez toi.

Un sourcil levé, je lui jette un coup d'œil, silencieuse. Que puis-je répondre ?

— Tu as posé des questions à ma famille après mon départ, hier soir, poursuit-il.

Apparemment, Karen et Ibrahim lui ont rapporté ma sidération de le voir partir pendant le dîner. Je ne les blâme pas, mais ne les remercie pas non plus.

— Tu peux être franche avec moi.

Est-ce qu'il essaie de m'intimider ? Parce que cette conversation me met super mal à l'aise ! Et il semble que L'Explorateur nourrisse la taquinerie avec sa dose de pression.

— Vous n'avez pas l'air d'être quelqu'un qui s'attache à ce que l'on pense de lui.

— C'est juste, affirme-t-il en avalant son verre de plusieurs longues gorgées. Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas curieux. Alors, dis-moi le fond de ta pensée.

Je prends une grande inspiration.

— Quitter le repas m'a semblé manquer de savoir-vivre, et vous n'avez rien fait ce soir pour aider votre oncle. Vous préférez vous amuser et vous faire servir. Vous apprécier est encore en période d'essai.

Il se pince la lèvre inférieure, juste avant de laisser échapper un rire franc. Je m'attendais à une réaction vive de sa part, mais clairement pas celle-ci. Ce son agit aussi bien qu’un puissant sortilège. Son rire est en passe de me faire sauter des fusibles. Je sens déjà rougir mes joues. L'expression qu'il affiche n'est pas totalement celle de quelqu'un qui se moque, je crois qu'il apprécie mon honnêteté. Quand sa main caresse sa barbe, qu’il incline la tête sur la droite, un drôle d’air rivé sur ma personne... Un verre m'échappe ! Au contact du sol, l'objet se brise en un puzzle de verre mille pièces. Sans réfléchir, je me retrouve à quatre pattes derrière le comptoir à ramasser à la hâte l'ensemble des débris. Mes gestes empotés mettent en scène toute ma maladresse. Des miettes de verre jonchent le sol, elles éraflent mes genoux et s'implantent dans mes paumes. Alors que je rassemble des morceaux plus tranchants, un bondissement habile amène deux mains déterminées à empoigner mes avant-bras.

— Mais qu'est-ce que... bon sang, tu veux bien arrêter ça !

Genou à terre, Can me fixe comme si j'étais la fille la plus prodigieusement insensée qu'il lui ait été donnée de rencontrer. Mes yeux bloquent leur vision sur ses mains tandis que mon corps en aspire leur force. Délicatement, il desserre la pression autour de mes bras.

— Tu veux bien rester immobile le temps que je trouve un moyen d'arranger ce carnage.

Malgré la rigidité de son instruction, il transparaît dans sa voix une certaine douceur.

— Non, c'est de ma faute, je... je vais aller chercher de quoi nettoyer.

— Je ne parlais pas de la casse.

Sa façon de me contempler est déconcertante. Autoritaire, intriguée et dévorante.

— Je parle de tes mains. Est-ce que tu as conscience de l'état dans lequel tu viens de les mettre ?

J'esquive sa question blessante et me lève. Une grimace durcie mes traits lorsque je prends conscience qu'une douleur semblable à des épines de fer tiraille mes genoux. Je me dirige vers une petite poubelle à droite de l'évier et y déverse ma collecte.

C'est dans cet intervalle que mon patron réapparaît.

— J'ai entendu du bruit, tout va... Arizona ?

Comme son neveu, mon patron attire l'œil sur les gouttes de sang qui transpirent de ma peau.

— Laisse-moi voir un peu ça.

Il saisit le dos de mes mains et grogne quelques mots dans sa langue natale.

— Est-ce que j'aurais dû commencer par te donner les mesures de sécurité ? Qu'il est formellement interdit de ramasser quoi que ce soit de coupant, brûlant, piquant, à mains nues. Qu'il existe une pelle et une balayette pour ce genre de tâche. Tu as finalement attendu la fin du service pour m’illustrer ta définition du fiasco ? Allez, viens avec moi, on va retirer tous les résidus sous ta peau et la désinfecter.

Après avoir été soignée et me changer, je constate que Can a déserté les lieux non sans avoir terminé de débarrasser le plancher de mon étourderie. En m'approchant du comptoir, je découvre l'un des billets qu'il a remporté ce soir, accompagné d'un mot écrit sur une serviette en papier :

« Pour ta culture musicale. Merci pour le verre. Can »

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AmandineQ
Posté le 01/09/2022
Encore un très bon chapitre.
Comme à mon habitude je vais commencer par les améliorations.
- Si j'ai bien compris, Arizona est charmée par le rire de Can, d'où le titre du chapitre "l'OUIE" . Alors je trouve que dans ce cas là, le passage est trop court comparé à toutes les critiques qu'elle peut faire de lui. Je ne sais pas si tu vas me comprendre par écrit mais je me lance quand même.

L'idée du rire qui la subjugue c'est très bien écrit et très subtil. Maintenant ce que je te propose pour vraiment montrer que ça l'a marqué peut-être en rajoutant deux où trois passages où elle est déstabilisée en plein servir par ce rire qui se reproduit plusieurs fois pendant le date de Can. Cela peut être une fois pendant qu'elle prépare un cocktail et résultat elle se trompe de jus de fruit, ça peut être pendant une commande et elle fait répéter le client... Pour ce la tu n'es pas obligé de changer toute ton histoire tu peux simplement rajouter dans le paragraphe ou Can raccompagne son date dehors, qu'ils sont en pleine discussion aminée dans la quelle les deux semble beaucoup rire et la tu embrayes sur une phrase type " Ah ce rire ! Il m'a hanté toute la soirée et n'a eu de cesse de me déstabiliser ! Tantôt dans la réalisation d'un cocktail où je me suis trompée de jus de fruit. Tantôt auprès d'un client que j'ai bien fait répéter cinq fois pour enregistrer ça commande ..." Enfin c'est une idée.

Bon je ne pense pas que Cassidy, la madame casse pied des cocktails, soit le genre de Can. La preuve, il n'a pas hésité à lui prendre son billet gagné !

Qu'elle idée d'y mettre les mains Arizona ! Une bonne mémoire mais peu de jugeote quand on est déstabiliser par un mâle viril mdr.

Ibrahim est un ange ! J'aime beaucoup sa bienveillance.
Joy Quinn
Posté le 12/09/2022
Bonjour Amandine,

Non seulement, j'ai parfaitement compris ce que tu as pris le temps de m'expliquer en détail, mais tu as aussi entièrement raison ! L'entendre rire et prendre conscience de son effet sur elle, est une chose. Mais l'entendre encore et encore, va ne faire que confirmer son ressenti. Merci !

Je travaillerai dessus prochainement, après l'écriture de mon chapitre en cours. :)

En effet, Cassidy n'a pas brillé par sa simplicité...

Ibrahim est un homme de valeur.
AmandineQ
Posté le 13/09/2022
Super. Je suis ravie si l'idée t'as plu ^^
Zephililoute
Posté le 15/07/2022
Ibrahim est très prévenant, j'aime beaucoup son attitude assez paternel avec Arizona.

Ho putain la relou ! Faut donner un jus de fruit à la nana ! Elle n'aime rien dans le cocktail --'
La répartie d'Arizona qui lui clou le bec avec sa commande, j'adore !

La soirée a failli se dérouler sans encombre pour Arizona. Elle y était presque !!
Encore la faute de Can ^^
Joy Quinn
Posté le 20/07/2022
Ibrahim à une culture de la famille très importante. Au-delà d'être son employée, il perçoit rapidement chez Arizona une personnalité avenante et toute aussi sensible. Difficile de ne pas éprouver un sentiment bienveillant à son égard.

Arizona développe une maladresse chronique en présence de notre turc. Son corps part rapidement en cacahuète ^^
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