Prologue

« Moi, Koré Akhylis, descendante de Sïne et fille de Vahid Akhylis, feu prince de Mezdha, je vous reconnais comme mon époux et mon roi. Mon nom est vôtre. Pour le meilleur et pour le pire, je vous soutiendrai et vous chérirai, jusqu’à ce que seule la mort nous sépare. »

« Moi, Ottar Déïmos, descendant de Shamash, je vous reconnais comme ma reine et mon épouse. Votre nom est le mien. Dans la richesse ou la pauvreté, dans la santé ou la maladie, je m’en montrerai à la hauteur, jusqu’à ce que seule la mort m’en empêche. »

 

 

An 14 du calendrier Sauffroy

 

« Pourquoi est-ce que je ne peux pas savoir comment il s’appelle ?

— Inutile d’insister, Koré. Je commence à me dire que je n’aurai rien dû te révéler. Tu rencontreras ton futur époux bien assez tôt, et ce sera ton choix. Je ne veux pas t’influencer et cela ne sert à rien de te projeter pour un évènement qui n’arrivera pas avant plusieurs années. »

Sanae avait parlé d’une voix douce, mais ferme. La petite Koré fronça les sourcils et se mit à réfléchir intensément. Elle n’allait certainement pas s’avouer vaincue si aisément dans sa quête aux indices. Du coin de l’œil, Sanae observait sa fille unique avec une adoration que sa mélancolie récente ne pouvait diminuer. La mine sérieuse qui se dessinait sur le visage de Koré ne faisait qu’accentuer son visage d’ange. Ces huit dernières années s’étaient écoulées en un battement d’ailes. Sanae avait des maux de ventre depuis qu’elle savait qu’il leur restait encore moins de temps ensemble. Sa fille lui manquerait terriblement.

« Mais si je choisis la mauvaise personne ? »

Sanae ne parvint pas à retenir un rire. Koré lui jeta un regard désapprobateur avant de lui tourner le dos et faire mine de partir dans un coin. Sanae la retint en l’enlaçant dans ses bras. Elle la fit s’asseoir sur ces genoux et passa aussi délicatement que possible sa main dans ses cheveux. Le geste sembla calmer Koré.

« Tu es maîtresse de ta vie Koré. Tu n’as pas à épouser quelqu’un seulement parce que je l’ai vu dans une vision.

— Je peux choisir de ne jamais me marier ?

— Évidemment. Tu feras comme tu l’entends lorsque le temps sera venu. »

Koré s’était entièrement avachie contre Sanae. Elle fixait d’un regard concentré le plancher du petit pavillon où la mère et la fille se retrouvaient pour seulement quelques minutes volées chaque nuit. Le reste du temps, elles vivaient dans deux bâtiments différents au sein du temple de Sïne. Sanae déposa un baiser sur le cuir chevelu de sa fille, et lui répéta ce qu’elle disait souvent à ceux qui venaient la consulter.

« Si le passé reste immuable, le futur est changeant. Notre avenir se construit par nos actions, ce ne serait pas la première fois que les prémonitions des descendants de Sïne se révélaient fausses.

— Mais maman, tu ne t’es encore jamais trompée.

— Tu peux être l’exception qui confirme la règle.

— Dans ce cas, je ne veux pas me marier ! Je ne veux pas te quitter. » Sanae grimaça un sourire derrière la tête de Koré. Elle se félicita de leur nouvelle position. Il lui était difficile de maintenir une expression enthousiaste. Le départ de Koré allait l’anéantir, elle le savait. Tout comme elle avait, viscéralement, la certitude que sa fille devait partir. Elle ne sera jamais heureuse en restant au temple, contrairement à elle.

Sanae Hashimoto était la Haute-Prêtresse de Sïne. Sa vie était dédiée au cinquième des Fondateurs, et de ce fait, jamais elle ne pourra quitter l’enceinte du temple. Sa célébrité était sans précédent pour une prêtresse. L’acuité de ses visions était telle, que sa réputation avait traversé les frontières du royaume-île Meigetsu. Dans l’espoir de connaître leur avenir, aristocrates, paysans, soldats ou marchands du monde entier venaient en pèlerinage jusqu’au temple reculé de Sïne, dans le nord montagneux de l’île, pour obtenir une entrevue avec la Haute-Prêtresse. Sanae était pleinement satisfaite de sa vie. Par ses visions, elle voyageait plus loin que ces pieds auraient plus l’emmener. Elle rencontrait des personnes si riches d’esprits et différentes d’elle qu’elle ne se sentait jamais seule. Elle n’avait que deux chagrins qu’elle ne pourrait jamais combler. Le premier est que son travail l’accaparait tant qu’elle ne pouvait voir Koré que pour quelques instants à la dérobée. Le deuxième était que Vahid lui manquait.

Sanae embrassa à nouveau le sommet du crâne de sa fille. Elle ressemblait tant à son père. Elle retrouvait les mêmes yeux étrangement dorés, la même peau cuivrée, le même rire, et surtout, le même besoin instinctif de liberté. Koré ne pourrait jamais passer sa vie entre les murs froids du temple de Sïne. Lorsque trois nuits plus tôt, pour la première fois, Sanae fut assaillie d’images du futur de Koré, elle ne vit pas seulement un mariage où une Koré plus âgée se tenait droite aux côtés d’un jeune homme aux cheveux auburn et aux yeux pétillants d’ambition. Elle vit également des dunes de sable fin sous le ciel étoilé, un océan déchaîné du haut de la proue d’un navire aux voiles noirs, un bassin d’eau claire où elle trempait ses pieds, un coin sombre et poussiéreux où un mince filet de lumière éclairait difficilement une pile de parchemins étalés sur le sol, un guépard qui se roulait joyeusement dans la poussière, une foule de personnes agglutinées dans des rues adjacentes qui l’acclamait.

Sanae avait hésité à partager ses visions. Elle n’avait jamais que des images parcellaires à offrir, et les réactions de ceux qui venait la consultait pouvaient s’avérer imprévisible. Tout le monde n’est pas prêt à entendre son avenir, et même si Koré se révélait très mature pour son âge, elle restait une enfant. Pour autant, Sanae savait, ou plutôt devinait, que lorsqu’elle n’était pas à ses côtés, Koré était délaissée par les prêtresses, traitée avec une indifférence glaciale à la limite de l’abandon. Les prêtresses de Sïne faisaient vœu de chasteté. Si Sanae n’avait pas été aussi douée, aussi indispensable au temple, elle aurait été jetée dans les montagnes enneigées environnant le temple dès l’instant où son ventre rond ne pouvait plus se dissimuler derrière son kimono. À plusieurs reprises, elle avait cherché à faire cesser la discrimination que Koré subissait, mais l’autorité de la Haute-Prêtresse avait trouvé ses limites. Koré n’en avait pas encore conscience, mais un jour, elle se souviendrait des paroles de sa mère et pourrait rêver d’un avenir loin de la vie étouffante du temple. Leur pavillon secret, connu d’elles seules, n’était qu’une échappatoire éphémère. Koré n’avait pas hérité des dons de voyance de sa mère, mais elle restait indubitablement une descendante de Sîn. Tout comme Sanae, elle a hérité de la faculté rare de se rendre dans le monde des Larmes, l’Absalu, lorsqu’elle s’endormait. Le pavillon était situé au cœur d’une forêt de pins dans ce monde parallèle au leur. Il avait probablement été construit des dizaines, voire des centaines d’années, tantôt par d’anciennes prêtresses de Sîn. Lorsqu’elles « voyageaient » ainsi, Sanae et Koré restaient physiquement dans leur monde d’origine, celui des Hommes, dénommé Massaru, où pour un spectateur, elles sembleraient dormir d’un sommeil profond. Pour autant, ces voyages ne pouvaient remplacer leurs heures de sommeil, au contraire. Utiliser ce don s’avérait être exténuant, et Sanae forçait sa fille à l’utiliser avec parcimonie où elle en tomberait malade.

Sanae s’empara d’un peigne d’ivoire et entreprit de coiffer les longs cheveux de Koré. Elle avait hérité de ses cheveux noir de jais, qu’elle coiffait en un chignon serré au temple. Dans l’Absalu, les cheveux de Koré étaient d’un blanc éclatant, comme les chrysanthèmes du jardin d’été, et ils ne cessaient de pousser. Chaque nuit où Sanae retrouvait sa fille, ils avaient gagné la longueur d’un pouce. Sanae n’avait jamais rien vu de tel. Ils avaient dépassé les deux mètres de long à ce jour. Les pensées de Koré s’étaient orientées dans la même direction :

« Si, un jour, je me marie avec la personne que tu as vue… est-ce que je pourrais lui dire pour mes cheveux ? »

Sanae hésita. Elle n’avait pas le cœur de briser les espoirs de Koré, d’être un jour accepté pour ce qu’elle était et d’être aimée par une autre personne que sa propre mère, mais son secret, révélé aux mauvaises personnes, pouvait la mettre en danger.

« La décision te reviendra, ma chérie, mais je t’en prie, ne te confie qu’en ceux en qui tu peux accorder toute ta confiance. La vie n'est pas toujours simple pour les descendants d’Enlil. »

À cet instant, Sanae sentit qu'on cherchait à la réveiller dans l’autre monde. Elle devait se préparer pour l’office de minuit. Elle n’eut que le temps d’effleurer la joue de Koré du dos de sa main avant de se retrouver dans sa chambre au temple, emmitouflée dans des draps de soie bleue.

Koré se retrouva seule dans le pavillon. Un frisson la traversa, elle n’arrivait pas à s’habituer à ces disparitions soudaines. Ses sens étaient effacés lorsqu’elle était dans l’Absalu, car elle n’y était pas physiquement présente. Pourtant, il lui sembla que le pavillon devint glacé. Koré souhaitait pouvoir revenir dans son monde par sa seule volonté, mais elle en était encore incapable. Ses pouvoirs étaient trop jeunes. Elle ne comprenait toujours pas comment certaines nuits elle se réveillait dans le pavillon, alors qu’il pouvait se passer des semaines sans qu’elle parvienne à y accéder.

Koré se retourna vers le jeu de cartes étalé sur le sol, et reprit sa partie interrompue tantôt par l’arrivée de Sanae. Le pavillon était rempli d’objets et de livres en tous genres que les anciennes prêtresses de Sïne avaient réussi à faire passer d’un monde à l’autre. Les jeux étaient rares, mais avec un peu d’imagination, ils lui permettaient de pallier son ennui. Ses cartes en main, elle entendit un bruit au-dehors, distinctif, mais inhabituel. Une sorte de glissement lourd. Avec la témérité inconsciente des enfants, Koré se dirigea vers la porte principale et la fit coulisser sans précaution. Face à elle, de l’autre côté de la terrasse, se mouvait un serpent argenté géant. Le serpent était plus large qu’elle n’était grande. Koré ne voyait pas le reste de son corps qui se perdait dans les arbres de la forêt qui encerclait le pavillon. Le soleil se réfléchit sur les écailles d’argent, et aveugla un instant Koré.

« Bonsoir petite humaine. »

Koré trouva étrange d’entendre des paroles sortir de la bouche entrouverte du reptile sans que ses lèvres bougent. Ses crochets étaient à moitié visibles.

« Je ne voulais pas t’effrayer.

— Je n’ai pas peur, déclara Koré néanmoins sur la défensive.

— Non ? Mon apparence ne t’effraie pas ? »

Koré nia vigoureusement de la tête.

« Tu es bien une Larme ?

— En effet, petite humaine.

— Tu es la première Larme que je vois. Maman dit qu’il est rare que les Larmes se rendent aussi profondément dans cette partie de la forêt.

— Elle a raison. J’ignorais qu’un habitat avait été construit par des Hommes dans cette région.

— C’est parce qu’il s’agit d’un pavillon magique, déclara fièrement Koré.

— Magique ?

— Oui, personne ne peut y rentrer sans l’accord de maman.

— Je vois… Je suppose que je devrais me contenter de rester ici alors. » À ces mots, ses vertèbres se rétractèrent et il rassembla le reste de son corps en un tortillon qui impressionna Koré.

« Tu vas rester ici longtemps ?

— Je resterai jusqu’à ce que mon roi m’ordonne le contraire.

— On t’a demandé de rester ici ? Qui ?

— Mon roi, répéta le serpent. Il a entendu votre conversation avec l’actuelle Haute-Prêtresse de Sïne et m’a demandé de te surveiller.

— Pourquoi ?

— J’étais le mieux placé pour le faire.

— Non, pourquoi est-ce qu’il veut me surveiller ?

— Je l’ignore.

— Mais tu vas quand même obéir ?

— Je suivrai ses ordres, petite humaine. »

Koré comprit qu’elle n’en apprendrait pas d’avantage et qu’il était impossible de convaincre le serpent de partir. Sa mère ne lui avait jamais interdit de parler à une Larme et elle savait qu’elle était en sécurité tant qu’elle restait sur la terrasse du pavillon. Cette histoire de surveillance ne lui plaisait pas, mais après avoir été seule si longtemps, la petite fille se réjouissait à l’idée d’avoir trouvé un potentiel compagnon de jeu.

« Est-ce que tu sais jouer aux cartes ? demanda Koré sans prendre le temps de réfléchir. »

 

 

An 335 du calendrier Sauffroy

 

« Vivement que l’on se barre d’ici !

— Le sentiment est partagé.

— Rose et Maggie ! cria Rita. Au lieu de vous plaindre, aidez-moi à pousser ! »

Avec scepticisme, Hélène Ottero observait dans le rétroviseur les trois danseuses s’affaler de tout leur poids à l’arrière de la caravane. Onze ans plus tôt, elle avait fondé l’Angélique, une troupe itinérante de danse et de musique qui se produisait de ville en ville dans tout Mezdha. Leur nom venait du premier bar où elles avaient performé, Le Petit Ange. Hélène avait investi toutes ses économies dans un bus qu’elle avait rénové pour incorporer quatre lits, une scène pliante, une kitchenette et même une petite salle de bain. Affectueusement, les danseuses l’appelaient leur « caravane ».

À 17 ans, Hélène avait quitté l’Opéra Royal d’Ornes où une grande carrière de cantatrice lui était pourtant promise. La jeune et ambitieuse Hélène aimait composer plus encore que chanter, et son destin à l’Opéra compromettait ses rêves. En effet, le gouvernement d’Erret ne tolérait qu’une pratique restreinte des arts. Toute nouvelle pièce ou sculpture, tout nouveau chant ou tableau devait suivre les canons dictés par l’Académie Royale. Hélène Ottero préféra se lancer dans les représentations clandestines. Elle entraîna dans son entreprise ses amies toutes aussi talentueuses : Rose Loup, Marguerite Laurent et Rita Ombrelle. Depuis cette époque, les quatre artistes vivaient en cavale. Les spectacles de l’Angélique attirèrent l’intérêt de personnes influentes, lasses de l’art classique. Les années étaient passées, les triomphes s’étaient enchaînés et la modeste troupe devint célèbre dans le milieu. Le seul véritable principal inconvénient à leur mode de vie était que les Angéliques ne pouvaient pas s’éterniser trop longtemps au même endroit.

« Laissez tomber les filles. Le moteur est gelé, nous n’y arriverons pas ce soir. On repousse le départ à demain. Allez vous coucher. »

Une vague de protestations s’ensuit. Aucune d’elles n’avait envie de rester une journée supplémentaire à Fontfroide. Un des contacts de Rose les avait prévenues que la police suspectait leur présence dans le quartier. Par prudence, elles ne s’autorisaient à quitter leur cachette que de nuit. Si la caravane ne pouvait redémarrer ce soir, la troupe de danse devrait ainsi rester enfermée la journée du lendemain. Hélène avait cependant pris sa décision. Si l’on forçait trop brutalement sur le moteur, le bruit pourrait attirer des voisins trop curieux. Les Angéliques n’avaient pas besoin que l’on découvre que le garage de l’avenue Décedime n’était pas abandonné.

« Tu sors ? s’étonna Rita »

Hélène venait de descendre de la caravane et elle enfilait son long manteau noir. Elle le portait plus pour passer inaperçue que par envie. Sa couleur de prédilection était le rouge, et d’ordinaire, il était difficile de passer à côté de l’extravagante Hélène Ottero sans la remarquer.

« Je vais prendre l’air. Je reviens dans une heure ou deux. »

Hélène se glissa hors du garage, en prenant garde à ne pas être aperçue. Il avait cessé de neiger dehors, et la ville était recouverte d’un épais manteau blanc. Malgré le temps hivernal et l’heure tardive, les rues de Fontfroide restaient bruyamment animées. La capitale économique de Mezdha était, avec quatre millions d’habitants, la ville la plus peuplée de l’île rattachée au royaume d’Erret. Hélène n’aimait pas y rester longtemps. Vivre ici était étouffant, surtout l’été, quand la chaleur accentuait l’effet de la pollution. Heureusement, le plan d’urbanisme comprenait un quota minimum de parcs et jardins qui rendait la ville supportable. Ces espaces verts étaient souvent coincés entre plusieurs gratte-ciels, notamment dans le centre est de Fontfroide.

Alors qu’Hélène longeait le parc Guillaume III, une bourrasque la surprit et détacha son foulard. Elle ne vit que trop tard l’étoffe s’envoler au-delà des grilles et disparaître au milieu des arbres. Hélène regarda à droite et à gauche pour chercher de l’aide. Comme on pouvait s’y attendre dans une ville aussi impersonnelle que Fontfroide, l’indifférence était de mise. Si un passant avait assisté à la scène, il faisait parfaitement semblant de n’avoir rien vu. Au moins, se dit Hélène, personne ne prêterait attention à ce qu’elle escalade la grille. Les parcs municipaux étaient fermés la nuit et elle n’avait guère d’autre choix. Ce carré en soie était le dernier modèle d’Azul. Cette maison de couture était aussi célèbre que hors de prix. Il était impensable qu’Hélène ne récupère pas son foulard. Mettant à profit ses longues heures d’entraînements de souplesse, Hélène saisit un barreau, se hissa et atterrit sans un bruit de l’autre côté. Elle entreprit alors ses recherches, mais la visibilité se dégradait à mesure qu’elle s’éloignait de la rue éclairée.

Les yeux fixés sur le sol, elle remarqua d’abord le rouge sur la neige.

La tache de sang était suivie de plusieurs autres, de plus en plus large à mesure qu’Hélène avançait. Prise d’un mauvais pressentiment, ses jambes se mirent à flancher, mais la curiosité l’empêchait de détourner le regard. Hélène laissa échapper un cri bref lorsque ses yeux se posèrent sur un corps inerte.

La directrice de l’Angélique hésita un court instant avant d’accourir. Il s’agissait d’une femme, intégralement nue, allongée sur le ventre. Ses cheveux blancs étaient si longs qu’ils s’étendaient sur plusieurs mètres. Elle était recouverte d’hématomes violacés, ses deux avant-bras étaient criblés de cicatrices de brûlure et une auréole de sang encerclait sa tête. Essayant de retenir ses tremblements, Hélène la retourna, afin de voir son visage. Avec horreur, elle se rendit compte que cette femme à moitié morte devait à peine avoir la vingtaine. Elle la saisit par les épaules et écarta les cheveux qui restaient collés à cause du sang séché. Hélène prit le pouls de l’enfant, priant intérieurement un dieu auquel elle ne croyait pas. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle avait retenu sa respiration lorsqu’enfin, elle inspira un grand coup en sentant sous ses doigts froids une pulsation faible, mais régulière.

« Tout va bien se passer. » Hélène ne savait si elle murmurait cela pour l’inconnue ou pour elle-même. Essayant de ne pas céder à la panique, elle se saisit de son portable et composa le numéro de Maggie. Six sonneries retentirent avant qu’une voix endormie ne décroche.

« Mmh… oui ?

— Marguerite, j’ai besoin de toi. Immédiatement. Prends la trousse de secours et réveille Rose. Demande-lui d’apporter son nécessaire à crocheter les serrures. Je vous attends à l’entrée du parc Guillaume III, à côté du supermarché. Dépêchez-vous. »

Elle raccrocha. Inutile de perdre du temps en explications. Elle faisait suffisamment confiance en la réactivité des filles. N’importe qui d’autre aurait appelé les urgences ou même la police, mais cela reviendrait à livrer l’Angélique aux autorités. Hélène enleva son manteau et y enveloppa la jeune femme. Elle ne réagissait toujours pas. La directrice de l’Angélique espérait que Maggie pourrait s’occuper de la blessée. Elle était la seule de la troupe à avoir fait une formation de secourisme. Si les gestes de premiers secours ne suffisaient pas à la soigner, elles devraient trouver une solution pour l’emmener à l’hôpital sans être repérées.

Hélène la souleva dans ses bras plus aisément qu’elle ne l’aurait cru ; l’adrénaline aidait. Elle se débattit en revanche avec les cheveux anormalement longs. Elle dut les enrouler autour de son bras pour éviter qu’ils ne se coincent entre deux arbres. En moins de cinq minutes, Hélène atteignit le point de rendez-vous. Elle n’aurait pas la force de passer par-dessus la grille. Rose devra forcer le cadenas de la porte du parc. Entre les barreaux, elle vit que la rue était, par miracle, déserte. Hélène se cacha derrière le chêne le plus proche pour attendre ses deux amies et regarda nerveusement autour d’elle. Elles étaient bien seules au milieu du parc. Hélène se demandait si la personne qui avait pu commettre un tel acte était encore dans les parages. Les blessures qui arboraient le corps de cette fille n’avaient rien d’accidentel. Il faisait sombre, mais elle était certaine de n’avoir vu aucune trace de pas dans la neige. En dehors du sang, le sol était d’un blanc lisse et homogène. À l’éclairage de la rue, Hélène observa plus attentivement son visage. Ses lèvres viraient au violet et elle avait du sang séché sur la moitié de son visage. Hélène espérait ardemment qu’elle n’avait pas une commotion à la tête trop sévère. Elle devinait la plaie plus qu’elle ne pouvait la voir, sous les cheveux épais et devenus écarlates. Quel monstre avait pu faire infliger ça ? La fille se réveilla à cet instant. Deux yeux dorés fixèrent alors Hélène, avec une intensité qu’elle n’oublierait jamais.

Les lèvres de la fille blessée bougèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

« Chut… Ne te force pas à parler. Tu es en sécurité à présent, je te le promets. »

Ses paupières tremblèrent un instant, puis la fille aux longs cheveux blancs s’évanouit de nouveau.

 

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SybelRFox
Posté le 06/01/2024
Bonjour, bonsoir !

J'ai été attirée par ta cover et intriguée par ce que tu as noté dans ton synopsis. Je sais ce que c'est que de commencer son premier roman. Pour moi, ça fait 8 ans (je viens de compter et je ne m'étais jamais rendue compte que ça faisait aussi longtemps, haha). J'ai 3 romans à mon actif et j'apprends encore aujourd'hui. Prends ton temps !

Je le dis souvent en commentaire, mais j'ai un peu de mal avec les récits à la troisième personne, ahaha. Il n'empêche que j'ai bien aimé ce prologue !

J'aurais une remarque : Essaye de faire des paragraphes distincts (Personnellement, je fais des alinéas, quand ils sont rapprochés). Ça repose les yeux, on va dire, haha.

Pour ce qui est du reste, je trouve que tu as une belle plume et que ton style d'écriture permet de bien se projeter. Sans compter que tu décris bien les décors et les actions, chapeau !

À+

Sybel
Eleonore B.
Posté le 07/01/2024
Bonjour Sybel,

Merci pour ton retour ! Je pense à cette histoire depuis je ne sais combien d'années, sans jamais l'avoir terminé ou fait lire (mais je compte changer ça), donc trois romans c'est impressionnant !
Je prends note pour les espaces et les paragraphes, et merci encore pour les compliments sur le style !!

A+
Eleonore
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