Chapitre 1 - Baptiste

 

Le 16 avril de l’an 344 du calendrier Sauffroy  

Ce ne pouvait être qu’une mauvaise blague. Guillaume Sauffroy était sagement assis au deuxième rang en classe d’Études des langues anciennes. Le troisième prince d’Erret n’avait rien à faire ici. Baptiste se mit à cliquer des yeux quelques dizaines de fois en une poignée de secondes. Ce TOC réapparaissait dès que son anxiété revenait toquer à sa porte. Elle ne le laissait jamais vraiment seul. 

Baptiste avait croisé le prince à plusieurs reprises. Difficile de l’éviter puisqu’ils étudiaient tous deux en quatrième année d’étude à l’Académie Beausel. Il s’agissait de l’université la plus réputée — donc la plus élitiste — du royaume. L’académie proposait des centaines de modules de cours, de la politique aux sciences dures en ne passant pas l’économie ou la littérature. Certains cursus étaient plus demandés que d’autres. L’E.L.A., cours soporifique dispensé par le Professeur Maurin depuis quarante années de bons et loyaux services, ne comptait certainement pas parmi les matières les plus populaires. Rien d’étonnant à ce que le prince d’Erret ne s’était jamais présenté à un tel cours depuis la rentrée, cinq mois plus tôt. La vue seule de Guillaume n’expliquait pas pourquoi Baptiste était comme paralysé dans l’embouchure de la porte de la salle de classe. Non. La raison pour laquelle Baptiste avait, inconsciemment, bloqué sa respiration était qu’il ne parvenait pas à appréhender le concept qu’un Sauffroy puisse assister, de près ou de loin, à un cours lié à l’étude du passé. Guillaume aurait cherché à l’insulter, il n’y serait pas mieux arrivé. Une tape peu amicale lui fit brusquement quitter sa léthargie. 

« Tu comptes rester planté là encore longtemps, système D ? »

Les jambes de Baptiste se décidèrent à fonctionner. Il ne prit ni la peine de se retourner ni celle de répondre à son charmant camarade. Il reconnut Jérôme au son de la voix. Les insultes et regards moqueurs étaient son pain quotidien depuis qu’il avait commencé à étudier à Beausel. Il ne s’en formalisait plus. Vraiment, il avait d’autres soucis que de chercher à se faire des amis dans une école de gosses de riches où clairement, le nom des parents ou le compte en banque régissait chaque relation entre les étudiants. Baptiste était le seul élève qui avait décroché une bourse au campus de Dane, l’un des trois campus du royaume d’Erret. L’Académie Beausel était divisée en sept campus par-delà le monde, et ils étaient environ dix boursiers pour promotion de plus de cinq mille étudiants. Dans n’importe quelle autre université, il aurait été loué pour son intelligence et son travail acharné. On l’aurait peut-être même jalousé pour faire partie des rares méritants à avoir décroché une bourse. Le mérite n’était, de toute évidence, pas une qualité nécessaire pour réussir à Beausel. Il avait gagné le surnom de « système D », car il n’avait pas assez d’argent pour se payer l’uniforme de soie blanche et de fils dorés de l’académie. Il s’était fabriqué son propre uniforme en passant un week-end à coudre le blason de l’académie sur une chemise blanche à 20 couronnes qu’il s’était acheté pour le mariage d’une cousine éloignée (le blason seul lui avait coûté 400 couronnes). La famille de Baptiste n’était pas pauvre, loin de là, mais depuis qu’il côtoyait les enfants des plus riches familles d’Erret, Baptiste avait dû revoir les définitions de ce qui était cher ou non. La seule veste de l’uniforme de Beausel coûtait 24 000 couronnes, soit un an du salaire moyen d’un Erretien. Baptiste avait longtemps hésité à intégrer Beausel, plutôt qu’une autre université. Avec ces résultats exemplaires au concours national, aucune porte ne lui était fermée. Le milieu qu’il découvrit à sa rentrée en première année confirmait, bien au-delà de ce qu’il s’était imaginé, tous les préjugés qu’il avait eus sur la haute société d’Erret. Seulement, Beausel était la seule université correcte qui était située dans un rayon de 100 km de la prison de Baren, où Baptiste se rendait chaque week-end depuis déjà cinq ans pour rendre visite à Alice et Benoît Chedot, ses parents.

L’effet de surprise passait, et se faisait remplacer par une colère sourde. Il n’avait rien de personnel contre Guillaume. À vingt-trois and, le prince n’avait certainement pas édité les lois à l’origine de l’arrestation des parents de Baptiste. Cependant, il était difficile de rester objectif, lorsque l’on était le témoin impuissant de l’amincissement alarmant de sa mère et de la disparition de tout espoir dans les paroles de son père. Lorsqu’il était plus jeune, Baptiste considérait que ce qui se passait à la tête du royaume ne le concernerait jamais vraiment. Depuis l’arrestation d’Alice et de Benoît, Baptiste haïssait sans distinction tous les membres de la famille royale et toute autre personne qui soutenait activement leur politique d’absolutisme. Qu’est-ce que ces parents avaient bien pu faire pour avoir été jugés par le tribunal d’Ornes, réservé aux crimes et délits qui touchent le royaume, et écoper d’une peine de dix ans ferme ? Avaient-ils agressé violemment un membre du gouvernement ? Participé à un acte terroriste ? Diffusé de fausses informations pour fragiliser la famille royale ? Rien de tout cela. Alice et Benoît Chedot étaient historiens. Depuis l’édit sur la protection de l’ordre public, en l’an 29, sous le règne du premier roi Sauffroy, Claude Ier, le seul fait d’être historien était considéré comme un crime de lèse-majesté. Depuis trois siècles, l’histoire d’Erret était gardée par des archivistes et des chroniqueurs officiels. L’histoire du passé était gardée par les archivistes qui s’assuraient qu’aucun document du passé conservé n’était « contraire aux bonnes mœurs, à la sûreté du royaume, et à la famille royale ». Beaucoup de documents précieux furent brûlés. L’histoire récente était écrite par les chroniqueurs qui avaient les mêmes préoccupations que leurs confrères. Archivistes et chroniqueurs étaient employés par le Bureau de Surveillance des Publications. L’instance publique déterminait quels écrits étaient publiés, quels documentaires étaient diffusés à la télévision, ou encore filtrait le contenu des expositions aux musées. Un historien est un enquêteur. Il questionne le passé en recroisant, discours, témoignages et archives pour espérer s’approcher de la vérité sur ce qui fut, sans jugement de valeur. Ainsi, à Erret, le simple fait de rechercher et proposer une autre vérité que celle donnée par les livres officiels était un acte aussi grave que de faire sauter une ambassade à la bombe.

Baptiste s’évertua à se montrer impassible, et il alla s’asseoir mécaniquement à sa place au fond à gauche du petit amphithéâtre. Ils étaient trop peu nombreux pour occuper une autre salle. Même du dernier rang, il pouvait parfaitement suivre les enseignements du professeur Maurin, à la voix assidûment monocorde. Fait exceptionnel, le vieux professeur avait l’air de passer une excellente journée. Une fois les onze étudiants installés, le professeur éleva sa voix du mieux qu’il le pouvait pour couvrir les bavardages :    

« Bonjour à tous. Comme vous avez pu le constater, nous avons la joie d’accueillir un nouvel élève pour notre matière. Son Altesse, le prince Guillaume nous fait l’honneur de nous rejoindre pour le reste de l’année. Je compte sur votre soutien pour l’aider à rattraper ce que nous avons étudié ces derniers mois.    

— Merci professeur, répondit Guillaume avec un sourire pour publicité de dentifrice. En tombant sur l’émission radio d’Elien Johansson que j’ai pris conscience du puissant intérêt d’étudier les langues anciennes. Je suis sincèrement redevable à l’administration et à vous pour m’être permis de changer de cours en cours d’année. J’ai conscience qu’il n’est pas fréquent d’autoriser un changement de module si tardif dans l’année. Je vous promets travailler assidûment pour ne pas retarder mes camarades. »

Baptiste avait la nausée.

« Vous m’en voyez ravi, s’exclama Maurin avec la voix la plus enjouée que Baptiste ne lui ait jamais entendue. Il est dommage que votre frère Charles n’ait pas été du même avis lorsqu’il fut parmi nous. Mais cela peut se comprendre, il avait déjà beaucoup de responsabilités à assumer dès son plus jeune âge. Bien, nous allons continuer notre traduction des poèmes mezdhiens d’Héta. Ces textes sont à rendre pour dans deux semaines. Ils compléteront la note des partiels de fin d’année. Le travail est à faire au plus par groupe de trois. Voyons, il me semble que les groupes sont déjà formés… hormis monsieur Chedot qui est seul. Monsieur Chedot, vous pourriez vous mettre avec Son Altesse ? Avec votre aisance en mezdhien vous pourrez l’aider facilement… sauf si vous désirez intégrer un autre groupe évidemment ? demanda-t-il, soudain hésitant. » 

Baptiste sentait ses ongles marquer la paume de ses mains. Non seulement il ne pouvait pas refuser, mais le professeur Maurin semblait s’être rappelé qu’il serait mal vu pour un prince de travailler avec un fils de criminels. La nouvelle avait miraculeusement été bien dissimulée aux étudiants, mais l’ensemble du corps professoral était au courant.    

Ils étaient cependant loin de se douter que le fils était aussi coupable que les parents.  

« Cela sera parfait, répondit Guillaume sans se départir de son sourire. » 

Voyant que Baptiste ne semblait pas disposé à changer de place, Guillaume alla s’installer à ses côtés.    

« Je suis Guillaume, dit-il comme s’il avait besoin de se présenter. Tu peux laisser tomber les formules de politesse ici. Seuls les professeurs insistent pour les garder. Je n’ai pas de grande connaissance en mezdhien, mais je ferai de mon mieux pour que l’on rende un bon travail.  

— Baptiste, murmura-t-il la gorge sèche. »  

Il lui fut difficile de desserrer les dents jusqu’à la fin du cours. Guillaume n’insista pas face au mutisme soutenu de son nouveau camarade de projet. Au grand soulagement de celui-ci. Baptiste se doutait que le prince avait mis sa réaction sur le compte de son caractère visiblement asocial. Une telle analyse n’était pas extraordinaire. Outre le fait qu’il était le seul à ne pas avoir de partenaire avant l’arrivée de Guillaume, ils étaient littéralement assis à deux rangées du reste de la classe. Le reste du cours apporta à Baptiste une réponse plus plausible quant au soudain intérêt du prince pour l’étude des langues anciennes. Guillaume Sauffroy n’avait pas l’air de regretter d’être assis au fond de la classe, tant qu’il pouvait observer à loisir le dos de Clémence Rivière. Lorsque celle-ci se retournait et que leurs regards se croisaient, elle rougissait spectaculairement sous les gloussements indiscrets de ses voisines de bureau.  

 

 

 

À la pause de 16 h, Baptiste se dirigeait machinalement vers la bibliothèque, décidé à ne pas laisser Guillaume Sauffroy perturber ses habitudes. Il fut alors interpellé par la plus belle fille de l’université.

« Tu as une minute ? »

Baptiste ne put s’empêcher de regarder derrière lui pour voir à qui elle s’adressait. Quand il s’avéra qu’ils étaient seuls dans le couloir, il se demanda naïvement ce que pouvait lui vouloir Constance Valois. Il ne l’avait jamais vu que de loin, mais pas un seul étudiant n’ignorait qui elle était. De près, elle le dépassait presque d’une tête ce qui aurait pu le déranger quelque peu si elle ne semblait pas sortir directement d’un magazine de mode. Mince, élégante, les cheveux blond-platine coupés au-dessous des épaules, les yeux bleu-vert braqués sur lui, Baptiste se dit que pour une fois, les rumeurs n’exagéraient rien.

« Guillaume a-t-il vraiment changé son cours d’Analyse et fonctionnement des institutions d’Erret pour étudier des langues mortes ? »

Évidemment, le prince. Il avait espéré l’oublier pour le reste de la journée.

« On n’étudie pas que des langues mortes, s’offusqua à moitié Baptiste. L’Erretien n’a été imposé comme langue officielle à Mezdha qu’à la fin du règne des Akhylis et à l’annexion de l’île au royaume d’Erret en l’an 29. Encore aujourd’hui, il est parlé couramment notamment dans certains villages…

— Qu’est-ce qui lui a pris ? » Constance s’attendait à ce que l’on réponde à ses questions sans tergiverser. « Est-ce qu’il a dit pourquoi il a changé ses cours sans prévenir personne ?

— Il semblerait qu’il ait enfin saisi combien traduire des textes de pêcheurs de l’ancien port d’Harrad soit une compétence fondamentale pour la gouvernance de notre bon royaume. »

Constance lui jeta un regard furieux. Baptiste prit mentalement note de ne pas essayer de plaisanter avec la fille la plus populaire de l’Académie Beausel lorsque celle-ci était contrariée.

« Essaie de jouer au plus malin avec moi et je peux t’assurer que le reste de ta scolarité en ces murs sera encore plus pathétique que jusqu’à présent. »

Baptiste essaya aussitôt de se rattraper. Il n’avait pas besoin de nouveaux problèmes. Les actuels occupaient suffisamment son temps. Par bon sens, il décida de ne pas évoquer Clémence Rivière.

« Il n’a pas vraiment donné d’explications. Peut-être qu’il connaissait mieux les institutions que le professeur ? Il aurait eu envie d’apprendre autre chose que de l’économie ou de la politique ? Il y baigne depuis l’enfance. Quant au cours de langues anciennes, il a dû lui être proposé par défaut. On n’est jamais au complet et le professeur Maurin n’était pas contre une intégration à deux mois de la fin d’année.

— Tiens ? Je ne savais pas que vous vous connaissiez, dit une voix. »

Le principal concerné surgit de nulle part.

« Guillaume ! s’exclama Constance enjouée et naturelle, comme si elle s’était attendue à son arrivée. Je viens d’apprendre que tu avais changé de cours ?

— Oui, désolé de vous avoir abandonnés avec Marc pour le projet sur les institutions judiciaires. J’aurais dû vous prévenir. J’ai pris ma décision sans penser à autre chose.

— Cela ne fait rien, on avait presque terminé avec Marc. Et je t’envie même ! J’ai l’impression d’étudier ces institutions de malheur en boucle depuis mes dix ans. J’avais même commencé à étudier les langues mortes au collège, mais mes parents m’ont dissuadée de continuer pour suivre des cours qu’ils considéraient comme plus utiles pour mon avenir. Pourtant j’ai toujours continué à être passionnée par les récits de notre passé.

— Vraiment ? Tu pourrais changer toi aussi. Je suis certain que l’administration serait compréhensive. Tu majores la totalité des matières du module Politique et royaumes.

— Tu crois ? Je ne sais pas si je peux vraiment. Cela serait étrange d’avoir deux élèves qui changent simultanément, non ? »

Baptiste n’avait pas forcément eu le meilleur premier échange avec Constance Valois, mais il devait reconnaître qu’il était impressionné par son jeu d’acteur et la facilité avec laquelle elle arrivait à ses fins. C’était à peine s’il la reconnaissait maintenant qu’elle était devenue une mignonne étudiante nerveuse à l’idée de changer son programme scolaire initial.

« Je suis sûr que le Professeur Dufreuil ne s’en formalisera pas, la rassura Guillaume. Son cours reste l’un des plus suivis. Deux élèves en moins ne feront pas la différence. Si tu décidais de changer, tu pourrais te mettre en groupe avec Baptiste et moi. On doit traduire des poèmes en salin pour la fin du mois et il faut former des groupes de trois. »

Baptiste crut voir le signe de la victoire s’afficher une seconde sur le visage de Constance puis celle-ci reprit son air candide.

« Très bien, je vais y réfléchir dans ce cas. C’est gentil de me le proposer, mais je dois en parler en amont avec les professeurs.

— Parfait, tiens-moi au courant. Je vous laisse tous les deux, je dois y aller. À demain. »

Lorsque Guillaume fut parti, Constance fit disparaître son air délicat aussi vite qu’il était apparu.

« Pas un mot sur ce que l’on s’est dit. »

Elle n’avait pas besoin de formuler de menaces. Baptiste hocha la tête.

« Tu t’appelles ?

— Baptiste Chedot.

— Constance Valois. »

Comme s’il risquait de l’oublier.

 

 

 

Baptiste quitta finalement l’Académie à 20 h. Les cours ne finissaient pas si tard, mais il avait pris l’habitude de faire la fermeture de la bibliothèque. Personne ne l’attendait à la maison. Ses grands-parents maternels leur avaient proposé de les héberger, lui et sa petite sœur Félicie qui était âgée de 11 ans, après que leurs parents furent emprisonnés à Barren, mais il aurait fallu qu’il abandonne l’université. Ils habitaient Barren même, qui était à 100 kilomètres de Dane. Chaque vendredi soir, il prenait le train pour retrouver sa famille et repartait le dimanche au soir. Les longs trajets ne le dérangeaient pas. Il pouvait facilement avancer sur ses devoirs dans le train. Ce qui lui était plus difficile était de ne retrouver personne en semaine. La maison familiale ne lui avait jamais paru aussi grande et lugubre lorsqu’ils y vivaient tous les quatre. Les écouteurs enfoncés sur les oreilles, il s’engouffra dans le bus 38 en direction de Claire-la-vallée.

Baptiste ouvrit son sac et sortit son cahier d’E.L.A. sur ses genoux. Il avait pris l’habitude d’avancer sur ses devoirs sur le chemin pour ne pas perdre de temps. Même s’il avait toujours été plus intelligent que la moyenne, il devait travailler excessivement dur même après avoir intégré l’Académie Beausel, s’il ne voulait pas risquer de perdre sa bourse. Seuls ses résultats scolaires parfaits lui avaient permis de ne pas être renvoyé de Beausel lorsque ses parents furent arrêtés l’an passé. Il ne pouvait pas se permettre le moindre faux pas dans une université où d’ordinaire, les inscriptions étaient validées par le chèque d’entrée ou le nom des parents. Ses cours n’étaient pas toujours des plus intéressants, mais il comptait un jour intégrer le personnel des archives royales. La formation pour y devenir était l’une des plus sélectives d’Erret, mais peu étaient ceux qui rêvaient de devenir archivistes, et il pensait avoir sa chance. Avec cet objectif en tête, Baptiste noircissait les pages de son cahier sur les ennuyeux poèmes mezdhiens, sous le regard vaguement intrigué de ces voisins de bus.

Il fut le seul à descendre à son arrêt. Le lotissement pavillonnaire où les Chedot habitaient n’était pas un quartier très vivant, même pour une banlieue de Dane. Les voisins de Baptiste étaient des retraités aigris qu’il ne voyait que s’il avait le malheur de passer la tondeuse pendant leurs heures de sieste. Arrivé devant sa maison, Baptiste s’arrêta net en voyant la lumière dans le salon.

Les rideaux étaient tirés et il ne pouvait pas voir ce qu’il se passait à l’intérieur. Le jour de l’arrestation de ses parents lui revint brutalement en mémoire. Son estomac se contracta d’angoisse alors qu’il pensait à une descente de police ; ou pire, à une descente du G.I.S.R.E., le Groupe d’Intervention pour la Sécurité du Royaume d’Erret. Il s’agissait du corps armé du Bureau de Surveillance des Publications. La seule existence d’un tel groupe en disait long sur l’état de la liberté de la presse dans le royaume. Contrairement à la police ou même à l’armée, le G.I.S.R.E. savait se montrer discret. Baptiste balaya le reste de la rue du regard. Aucune voiture de police n’était garée dans la rue. Son corps fut secoué par un violent frisson. Si ses textes les plus illégaux étaient rangés dans un coffre dissimulé sous les lattes du plancher, sous le réfrigérateur, Baptiste se rappela qu’il n’y avait pas glissé les dernières traductions sur lesquelles il travaillait. Son oncle, Vincent Chedot, lui avait fait parvenir le mois dernier un parchemin mezdhien vieux de 300 ans. Baptiste l’avait seulement rangé dans le tiroir de son bureau. Se maudissant, il hésita à s’enfuir. Mais pour aller où ? Chez ses grands-parents ? Lorsque Alice et Benoît Chedot furent arrêtés, la maison d’enfance de sa mère fut la première à avoir été fouillée. Quant à Vincent, le frère de Benoît, Baptiste savait seulement qu’il vivait à Sialk, la capitale du duché de Mezdha. Il n’avait aucun moyen de le joindre, son oncle était celui qui choisissait quand et où rentrer en contact. Baptiste essaya de se raisonner. Il avait peut-être simplement oublié d’éteindre la lumière. Par ailleurs, si la milice était effectivement chez lui, il ne pouvait pas s’en sortir. Fuir ne ferait qu’aggraver sa peine. Tremblant, il s’avança sur le perron. Il poussa la porte d’entrée, elle n’était pas fermée. Il sentit soudainement l’odeur familière du papier brûlé. En un instant, Baptiste comprit.

« Non ! hurla-t-il »

Il courut jusqu’au salon, ouvrit la porte brutalement et découvrit avec stupeur son père et sa mère. Benoît Chedot était penché sur cheminée, il nourrissait le feu de livres entiers. L’arrivée de Baptiste n’avait pas interrompu son geste.

Baptiste ne remarqua pas Alice qui s’avançait vers lui pour le prendre dans ses bras. Il reconnut en revanche la couverture rouge d’un de ses carnets de notes happée par les flammes. Le jeune historien y recueillait consciencieusement la moindre de ses avancées significatives. Sans comprendre comment ses parents étaient libres alors qu’il leur restait un an de peine à purger, il se jeta sur son père et essaya de lui arracher les feuilles des mains. Alice fut plus rapide que lui. Elle l’empoigna avec force et l’implora de se calmer.

« Baptiste, tu nous avais juré d’en avoir terminé. » Le reproche d’Alice était aussi triste que furieux.

Baptiste entendait les paroles de sa mère sans vouloir les comprendre. Ses yeux étaient toujours fixés sur les feuilles qui se consumaient doucement dans l’âtre. Il reconnut une page dont les flammes avaient noirci plus de la moitié. Il sentait les larmes couler sur ses joues.

« Je n’avais pas terminé de traduire cette lettre… »

Ses retrouvailles avec ses parents auraient dû être un évènement heureux. Chaque samedi, lorsqu’il se rendait à la prison de Barren pour leur rendre visite, il barrait de son agenda les jours qui les séparaient de leur libération.

Sonné, Baptiste se laissa tomber au sol et pleura comme il ne se souvenait pas avoir jamais pleuré. Il laissa librement la peur et la frustration accumulées ses derniers mois s’exprimer. Alice lui caressait les cheveux, tandis qu’il essayait de reprendre ses esprits. Benoît continuait de jeter aux flammes le travail de plusieurs années de recherches, impassible.

Baptiste finit par reprendre une respiration normale après ce qui lui sembla être une éternité.

« Je suis tellement désolée, lui dit Alice, mais jamais nous ne les laisserons te faire du mal, même si tu dois nous détester pour cela. »

Baptiste ne répondit pas. Il observa sa mère et essaya de se souvenir d’elle avant la prison. Elle avait énormément maigri en deux ans. Son père également. Lors de ses visites, derrière la vitre du parloir, Baptiste avait remarqué que des hématomes apparaissaient là où leurs habits de prisonniers s’arrêtaient. Il savait qu’Alice et Benoît se refusaient de l’inquiéter. Ils évoquaient peu ce qu’il se passait de l’autre côté.

Un mois d’emprisonnement avait suffi pour que ses parents lui fassent promettre d’abandonner la carrière des historiens. Baptiste ne ressemblait en rien à un personnage principal de roman épique, courageux, sans peur, qui serait prêt à sacrifier tout ce qu’il possède pour réaliser ses rêves. La seule idée d’être arrêté le terrifiait. Trop rapidement sans doute, il leur avait fait la promesse de ne pas suivre leurs traces et de se concentrer sur ses seules études à l’Académie.

Baptiste était resté éloigné de tout ce qui pouvait s’approcher des évènements historiques censurés par Erret pendant six semaines. Le 43e jour, il reçut dans une enveloppe non timbrée un extrait du journal de bord d’un lieutenant erretien envoyé en renfort à Mezdha une semaine après la chute de Sialk en l’an 29. Une archive inestimable. Peut-être la plus importante que Baptiste n’a jamais tenue entre ses mains. Bien qu’aucun nom ne fût inscrit sur l’enveloppe, Baptiste savait qu’il s’agissait d’un cadeau envoyé par Vincent. Ses parents et son oncle lui avaient transmis la même curiosité dévorante pour les mystères du passé dès son plus jeune âge. Alice et Benoît auraient dû comprendre qu’ils lui avaient demandé l’impossible. Refusant de penser aux conséquences, Baptiste avait recommencé ses travaux en secret.

Il remettait de nouveau son choix en question, tandis qu’il ne pouvait qu’être le témoin passif de la destruction de son œuvre. Ses parents étaient des historiens émérites, célèbres mêmes parmi les plus initiés à l’histoire du passé d’Erret et de Mezdha. Ils étaient méconnaissables aujourd’hui. Les forces de l’ordre avaient détruit le travail de toute une vie lorsqu’ils retrouvèrent leurs essais et archives historiques. Personne d’autre qu’eux ne comprenait mieux sa douleur et sa frustration. Baptiste observait son père participer à l’injustice du régime. Si fier d’ordinaire, Benoît refusait de regarder son fils dans les yeux tandis qu’il continuait l’autodafé. Le visage de l’ancien prisonnier était crispé. Ses gestes étaient précis et déterminés, mais ses yeux reflétaient une haine ardente. Baptiste la reconnaissait. Cette haine, ils la partageaient tous les trois en silence.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez