Royaume intérieur

Par Sebours
Notes de l’auteur : Petite modification du chapitre pour coller avec le chapitre suivant qui vient d'être ajouté.

Royaume intérieur

Parmi leurs sept présents, les Sept ont tous offert un instrument de musique.

Batum-Khal, dans sa grande sagesse donna aux elfes le cor de Tindaria, prénommé ainsi en référence au volcan dans lequel il a été façonné. L’instrument a été forgé par le deuxième des Sept pour contrôler les dragons En effet, Nunn, le créateur de toutes choses avait décidé de libérer ces créatures du joug des Sept et d’en faire un élément perturbateur des guerres lemniscates. Ainsi, le dieu de la sagesse et des sciences a insufflé au cor de Tindaria le pouvoir d’inhiber pendant un temps les pulsions des grands prédateurs possédant leur libre arbitre.

Le cor de Tindaria

Encyclopedia Gnomnica

 

Une année avait passé depuis l’intronisation de Ome et Hector dans la ligue des ombres. La reconnaissance de leur chef-d’œuvre de fureteur ne fut pas chose aisée. Galibert n’acceptaient pas leur victoire qu’il ressentait comme une humiliation. Ainsi, le revanchard cagoux du grand coesre criait à qui voulait l’entendre que ces « deux puceaux de Panamantra » n’étaient que des tricheurs. Dans un sens, c’était vrai. Sans le sac microcosmique et le doux refuge du palais et de l’université, jamais les deux compères n’auraient été en capacité de sortir vainqueurs de la traque de onze ombres expérimentées. Et sans la défense opiniâtre d’Igor le boiteux, les deux amis n’auraient pas par la suite survécu bien longtemps dans la ligue des ombres.

Ome maudissait le jour où le grand chambellan lui avait ordonné de poursuivre son intégration dans l’organisation secrète des derniers nés de Nunn. Depuis, il devait mener de front ses études dans les élites elfes, l’espionnage d’Hector et l’apprentissage auprès des différents maîtres de la ligue. La connivence que Ome avait su créer avec le prince le déchargeait quelque peu, mais la tâche lui semblait néanmoins insurmontable. Tout était trop ardu et demandait trop de temps. Le jour, à l’académie militaire, l’apprenti se faisait humilier tant dans les duels à l’épée que pour sa méconnaissance des traités de stratégie, de botanique ou de mathématique. La nuit, face aux archisuppôts, les savants de la ligue et professeurs formant les futures ombres, le nouveau matignon risquait sa vie dans des épreuves de plus en plus risquées. Il risquait sa vie sans avoir pu s’exercer toute son enfance comme ses camarades de promotion. Ome ne disposait que de quelques heures de temps libre entre cinq heures et dix heures du matin. Ce délai s’avérait bien insuffisant pour dormir, étudier, s’entraîner et se régénérer.

Et puis, alors qu’il se trouvait au bord de l’épuisement, la solution lui apparut de manière limpide. La bourse de Batum-Khal pouvait résoudre tous ses problèmes. Il manquait de temps, le sac lui en procurerait. Sa première action fut d’inviter Hector, tout aussi épuiser que lui à prendre un peu de repos dans son « royaume ». Durant ce qui représentait une heure sur le bouclier-monde, les compères dormir l’équivalent d’une nuit de sommeil. Les garnements écervelés se moquèrent d’eux-mêmes pour leur stupidité. Comment avaient-ils fait pour ne pas voir l’évidence ? L’artefact était une bénédiction, la solution à tous leurs problèmes.

Les deux amis décidèrent d’une nouvelle organisation de leur emploi du temps. Entre cinq heures et dix heures du matin, ils passaient l’équivalent de deux jours dans le microcosme du sac. Dans leur royaume intérieur, ils commençaient par dormir pour récupérer de la veille. Les étudiants motivés consacraient le premier jour aux cours de l’académie militaire, alternant la mise en pratique des différentes techniques de combat avec des cours théoriques. Les joutes devenaient chaque fois de plus en plus âpres et rugueuses. Les deux adolescents forcissaient, développaient des musculatures noueuses, puissantes tout autant qu’élastiques. Subissaient-ils les conséquences d’un vieillissement accéléré ? Peut-être, mais dans l’instant, ils n’avaient guère d’autre choix. Avec leur application à l’entraînement, Ome et Hector progressèrent rapidement. A l’académie militaire, le temps des humiliations laissa place à celui de la domination. La moindre passe expliquée en cours était mémorisée et décortiquée par les deux amis avant d’être répété à l’envie jusqu’à l’atteinte d’une maîtrise parfaite dans leur refuge.

Les nouveaux matigons consacraient la deuxième journée dans la bourse de Batum-Khal aux apprentissages de la ligue des ombres. Cela leur demandait parfois de l’imagination. En effet, sur le bouclier-monde, dès la nuit tombée, les archisuppôts leur présentaient sans cesse de nouvelles épreuves. Un soir il s’agissait simplement de gravir la façade d’une habitation à mains nues ; le suivant il fallait voler une bourse sur un mannequin barder de clochettes et pendu à un fil, le tout dans un équilibre précaire. Pour s’entraîner dans le refuge du microcosme, Ome et Hector devait réaliser des dispositifs équivalents. Au début, ils passèrent plus de temps à construire des répliques des engins destinés aux épreuves qu’à s’exercer, mais l’investissement paya. Peu à peu, ils comblèrent leur retard sur les autres fureteurs. En deux mois à peine, ils se déplaçaient réellement comme des ombres, silencieux, imperceptibles, invisibles.

Les deux amis profitèrent également de ces périodes dans leur refuge pour améliorer l’aménagement de celui-ci. Ils piochèrent allègrement dans le mobilier poussiéreux des combles du château. Cette source inépuisable procurait une matière première de grande qualité. Toutes ces planches du meilleur chêne permirent notamment de construire des cabanons pour se protéger des intempéries et stocker l’ensemble des outils et autres objets importés du bouclier-monde. Rapidement, à force de chaparder à droite, à gauche, les garnements constituèrent un arsenal capable de répondre à l’essentiel de leurs besoins.

L’apprenti espion avait abandonné son idée de potager qui demandait trop de temps et d’attention. Par sa double origine satyre et dryade, le prince possédait de solides connaissances en botanique. Il conseilla donc Ome dans l’aménagement de son petit monde. « Prends des pêchers sauvages. Ce sont des fruitiers à pousse rapide et nécessitant peu de travail. Pareil, sème des carottes sauvages ici dans la terre et du manioc là dans le sable, à l’abris des figuiers. Tu verras, ça poussera tout seul. » A force d’apports et de soins, l’anneau liquide entourant l’ensemble du royaume devint poissonneuse. Pour empêcher le ravage de ce petit paradis par les lapins et les volailles, Ome les parqua derrière un solide enclos malgré les protestations d’Hector qui se lamentait de voir des animaux en captivité.

« Laisse donc ces pauvres bêtes gambader, Ome ! Naître uniquement pour servir de nourriture, quelle triste existence ! »

« Si je laisse ces lapins et ces poulets en liberté, ils saccageront tout ! Ils n’ont aucun prédateur ici pour réguler leur population ! »

« Alors je demanderai à Iphigénie de m’apporter un couple de renards ! Ils se chargeront de limiter tout ça ! Te rends-tu compte de ta chance et de ta responsabilité ?! Tu possèdes le sac microcosmique ! L’un des sept présents des Sept ! Tu te dois d’agir pour le mieux avec un tel don de Batum-Khal ! »

« Les Sept n’ont jamais rien fait pour mon peuple ! Je ne crois qu’en Nunn ! »

« Ma mère a la charge de plusieurs présents de Sept ! Elle m’a inculqué la responsabilité qui incombe à la possession de ces objets ! Tu te rends compte ? Tu possèdes le sac microcosmique des elfes ! Ces artefacts ont été offerts par les Sept pour le bien des peuples ! Tu as une obligation vis à vis des derniers nés de Nunn ! »

« Tu as raison mon ami ! J’ai une responsabilité. Pour mon peuple ! Pour ma Lignée ! »

« Dis-moi, Ome, mon frère. Le temps venu, à la fin de la trêve séculaire, si les peuples élémentaires en ont besoin, tu nous prêteras ton sac microcosmique ? »

« Il n’est en tout cas pas dans mon intention d’en faire profiter les elfes ! » Cette pirouette permettait à Ome d’esquiver la question. Les enseignements de Slymock avaient du bon. Il profita du moment pour aborder l’épineux sujet des ciseaux universels. « J’aurais moi aussi un service à te demander, mon frère ! Tu sais que nous préparons l’établissement d’un comptoir commun elfo-dryade à Slalve en pays gnome. Lorsque nous y serons, il faudrait qu’un navire m’attende à Aquira et m’emmène à Anulune. Sauveur m’a confié une mission pour la Ligue des ombres ! Je dois voler une paire de ciseaux soi-disant magique pour les vendre aux Marteaux d’Airain ! »

« Des ciseaux magiques en pays gnome, tu dis ? J’en parlerai à mon parrain, Bivot ! C’est un gnome très haut placé tu sais ! »

« Moi je n’ai pas tes appuis sur le bouclier-monde ! Je ne suis qu’un dernier né de Nunn du ghetto de Panamantra. Je ne suis pas fils de princesse dryade et de druide satyre avec une fée pour marraine, un gnome pour parrain, un dragon comme toutou ou un orc comme nourrice ! Si je n’obéis pas à la Ligue des ombres, je ne peux pas retourner chez ma moman. Si je n’obéis pas, couic ! Fini le gentil Ome ! Galibert enverra toute la guilde des assassins à mes trousses ! Il me faut ce bateau ! Tu peux faire ça pour moi ? »

Ome se faisait violence pour mentir à son ami. Il jouait sur la corde sensible afin d’esquiver les questions de fond sur la nature des ciseaux. Le prince possédait un bon fond et n’hésita pas un instant.

« Bien sûr que tu auras ton bateau ! Mais à une condition ! Tu dois libérer les lapins et les poulets ! »

Hector obtint gain de cause et le monde intérieur posséda bientôt plus qu’un garde-manger à ciel ouvert, un véritable écosystème. Grâce à ce temps supplémentaire qu’offrait l’artefact de Batum-Khal, le prince initia également son ami aux plus grands secrets de la fauconnerie. Là aussi, l’emprisonnement des rapaces dans la volière ne dura que le temps de les habituer à revenir y établir leurs aires. De toute manière, dans cet univers de poche, il était impossible qu’une bête prenne la poudre d’escampette. Laisser les oiseaux en liberté permettait de réguler la population de volailles et de lapins. Cela supprimait également la corvée de nettoyage des cages.

Décidément, le sac magique volé par Ome lui permettait d’optimiser son temps. Lorsque dans la journée une dizaine de minutes s’offrait à lui, l’adolescent, avide de connaissance, se réfugiait dans son royaume pour dévorer un livre emprunté à la bibliothèque. Au détour d’un volume, le garçon découvrit pourquoi les elfes avaient délaissé l’artefact du dieu de la sagesse et des sciences. Le peuple de Batum-Khal utilisait le sac comme prison. C’était pour cela que l’apprenti espion avait découvert des cadavres dans la terre de ce monde intérieur. Et le goût pour le faste et l’apparat des elfes les avaient poussés à élever d’imposantes prisons afin d’affirmer leur puissance. Le sac sombré dans l’oubli permettait à Ome et son ami Hector de se transformer en des guerriers accomplis, des érudits complets et des ombres insaisissables.

Mais la progression fulgurante des deux laissés pour compte déplaisait, tant parmi les héritiers du royaume de Roll qu’au sein de la ligue des ombres.

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Peridotite
Posté le 28/09/2023
On retrouve Ome et Hector et tu décris leurs journées d'apprentissage bien remplies chez les Elfes puis leurs longues nuits chez les voleurs/assassins. Grâce à la bourse magique, ils arrivent à prendre un peu de repos et à conjuguer les deux.

Ce chapitre semble un chapitre de transition, plus descriptif que les autres, comme l'introduction à la suite. Je me demande donc ce qui attend les deux comparses.

Le truc qui m'a fait tiquer, c'est le fait qu'ils puissent voler des trucs imposants comme des buffets ou des armoires elfes, voire ils demandent carrément des trucs improbables comme des renards ou des faucons. Qui le leur donnerait sans se poser de question ? N'ont-ils pas peur d'être démasqués en agissant de la sorte ?

Le fait qu'ils s'améliorent de jour en jour grâce à leur entraînement dans la bourse semble faire des jaloux. Ils vont finir par s'attirer des ennuis !

Mes petites notes :

pour se protéger des intempéries
> Il y a donc des variations du temps là-dedans ? Des saisons ?

"à force de chaparder à droite, à gauche"
> comment font-ils pour voler de lourds meubles en chêne ? Pour les porter sans allerter personne et rester discrets ? Ça doit pas être facile tout de même.

"Alors je demanderai à Iphigénie de m’apporter un couple de renards ! Ils se chargeront de limiter tout ça ! »"
> ils semblent se comporter comme si la bourse magique était connue de tous. Personne ne se pose de questions genre ils peuvent prendre des meubles, demander des renards ou des faucons... c'est louche tout de même...
Sebours
Posté le 28/09/2023
Les meubles dans le grenier, personne ne s'en souci. Personne ne monte dans les combles du château. Les faucons, en tant qu'apprentis fauconniers, ils peuvent se procurer des oisillons "soit disant morts". Et les renards, Hector est u prince qui exige quelque chose à Iphigénie. Les seuls à être au courant du sac microcosmique sont donc Ome, Hector, Iphigénie et Epiphone.
Mais tu as raison, je dois préciser tout cela. En acceptant de partager son secret avec Hector, Ome a prit le parti de le partager avec sa mère (donc contre le camp des elfes et Ugmar).
Peridotite
Posté le 29/09/2023
Mais du coup Epiphone est au courant de l'existence et du vol de la bourse ? Ce serait important de le dire, j'imagine que ça aura des conséquences importantes par la suite
Sebours
Posté le 30/09/2023
La partie sur les 7 présents des Sept est encore en gestation. Il y a à boire et à manger. Tout ne sera pas conservé. On verra, pour l'instant je pose mes idées sur le papier (numérique). J'essaie d'intégrer cette quête des présents à chaque protagoniste comme tu me l'as suggéré. Donc oui, il y aura des retouches.
Peridotite
Posté le 02/10/2023
Coucou Sébours,

J'ai une bonne et mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que Le Darrain a trouvé éditeur. La mauvaise, c'est que je vais de fait devoir ôter le Darrain du site de Plume d'Argent. Est-ce que tu veux continuer nos relectures, auquel cas je peux t'envoyer la bête en MP ou par email ? Moi ça me botte bien de continuer. Dans tous les cas, je continuerai à lire et à commenter ton roman, je veux connaitre la suite 🙂
Sebours
Posté le 02/10/2023
Bien sûr que je veux continuer à commenter ton œuvre! Et félicitation! Comment as-tu trouver ton éditeur? Ça t'as pris du temps? Tu as beaucoup démarché ou bien le premier éditeur a été séduit?
Peridotite
Posté le 02/10/2023
J'avais fait des envois il y a deux ans, avec une version précédente, mais sans succès. Après retour de beta-lecteurs, j'avais repris entièrement le texte et coupé au moins 20-30% (d'où mes conseils de coupe peut-être). Puis avec une nouvelle version toute propre, j'avais rejoint le forum en septembre pour avoir d'autres retours et continuer le travail. J'ai ensuite fait quelques envois en janvier-février, genre à 5-6 maisons (la plupart étaient fermées donc j'ai envoyé à celles qui étaient ouvertes à ce moment-là). J'ai eu deux entretiens dernièrement, puis finalement la réponse est tombée ce week-end et le contrat a été signé. C'est une petite ME qui a ouvert ses portes récemment (Les Titanides). Ça peut être amusant cette histoire, je me réjouis bien.
Sebours
Posté le 02/10/2023
C'est une belle aventure qui commence. Je ferais acheter ton livre par la médiathèque où je suis bénévole si je peux! Comme ça multiplie l'exposition d'être dans les rayons des bibliothèques.
Je peux même organiser une rencontre d'auteur si tu reviens du Japon.
Sinon mon email c'est sebours@yahoo.fr
Peridotite
Posté le 03/10/2023
Oui pourquoi pas, c'est gentil de proposer 🙂 tu es dans quelle région ? (perso je suis alsacienne).

Je t'envoie la bête cette semaine. Là je sauve d'abord tous les commentaires avant de l'enlever du site. J'ai peur qu'avec une mauvaise manip, je perde tout. Me connaissant, ça serait fort possible...
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