Chapitre 13

Par Tizali

Jeudi 20 mars 2064

 

J’ai croisé Jensen dans les escaliers. Il repartait avec son café en me souriant chaleureusement. Il m’a dit qu’il avait pris l’affaire du jour, la perte d’un objet précieux, et il s’en est excusé. Qu’il partirait bientôt en vacances et qu’on aurait l’embarras du choix pour bosser. J’ai apprécié la conversation, qui m’a conforté dans le fait que ce type ne ferait pas de mal à une mouche, et j’ai pris un café. Un déca. Je ne sais pas pourquoi, je sentais que cette journée allait être rude.

Et voilà qu’Iris rentre dans le bureau, dans tous ses états. Et par « tous ses états », je veux dire que son air hagard, complètement perdu, et ses gestes fébriles pour s’installer dans son siège sans rien montrer crèvent les yeux.

— Alors ? interrogé-je. C’est vraiment la fin du monde ?

Elle découvre que je suis là, son regard erre entre nous. Elle allume son ordinateur sans répondre.

— Tu veux que j’aille te chercher un café ?

— Non, je…

Okay, je vais arrêter de parler, le temps qu’elle se calme. Elle pose enfin ses affaires, se débarrasse de son manteau. Je viens vers elle, approche le siège de Jensen, m’assois juste là, tout près. Je prends sa main dans les miennes et je la regarde. Elle expire longuement, bruyamment.

— J’ai croisé Goff, dit-elle d’une voix blanche.

— Et ? Tu ne lui as rien dit sur ce que nous avons découvert, j’espère ?

— Non, non… c’est lui qui… avait des choses à dire. C’était aujourd’hui. Son retour. Enfin… je ne sais pas.

— C’est ce que j’ai cru comprendre, acquiescé-je. Il est revenu de quelque part. Tu sais d’où ?

— D’il y a dix ans, souffle-t-elle.

Je me fige, pas sûr de comprendre. Du 20 mars 2054 ? Donc… il a lui aussi été là-bas. Avec le code qu’Iris a reconnu, dont un seul chiffre change. Ça devait être une heure différente, ils se sont croisés. Ou suivis.

— Il t’a dit quoi ? demandé-je.

— Qu’il savait ce que j’avais fait. Qu’il m’en remerciait, même s’il ne connaissait pas mes motivations.

— Hum. Ça se tient, quelque part. Quand on annule un événement, notre moi du passé n’est pas affecté tant que la date du retour au jour courant n’est pas atteinte. Je veux dire… il vient juste de revenir de dix ans de voyage. J’ose pas imaginer la migraine. Et du coup, jusqu’à aujourd’hui… il ne savait pas que… tu l’avais sauvé ?

— Ça n’a aucun sens, s’énerve Iris. Il le savait, il ne pouvait pas ne pas le savoir.

— Mais alors, qu’est-ce qu’il t’a dit, là ?

— Ben… qu’il venait de le comprendre.

— Y a un truc qui cloche.

— S’il vient de le comprendre, la seule possibilité, c’est que ce soit lui, que j’ai sauvé. Je veux dire… lui, le Goff d’aujourd’hui. Or c’est impossible. Je pense qu’il nous manque une variable dans l’équation.

Pourtant, tout est logique, finalement.

— Non, ce n’est pas impossible. Je crois bien que tu as sauvé Goff du futur.

— Hein ?

— Goff du futur… Goff du futur… attends, on dirait…

Je dégaine mon téléphone et me précipite sur les photos. TDF. TDP.

— Du Futur. Du Passé. Merde !

Merde. J’ai peur de comprendre. C’était une de mes théories, ça. Si c’est ce que je crois que Goff a fait…

— Quoi ? s’inquiète Iris.

— C’est quoi, le prénom de Goff ? murmuré-je.

— Tristan, pourquoi ?

— TDF, TDP. Tristan du futur… Tristan du passé.

Iris me dévisage sans comprendre, mais j’entends presque les rouages de son cerveau cliqueter. Je baisse les yeux sur la photo et zoome. « TDP fait son AR. Alors que je m’apprête à rentrer chez moi, ID sonne et m’emmène. Je crois que TDP allait me tuer ».

— Goff allait s’entretuer.

— Que… quoi ?

— L’homme mystérieux qui a assassiné Goff, c’est Goff. L’un des deux, je ne sais pas lequel, allait buter l’autre. Je parie ce que tu veux que cet imbécile y a été un peu fort en éclatant un truc sur le crâne de son lui plus jeune. Du coup… il a appelé l’ambulance et s’est barré pour emprunter la chronomachine. Sauf que l’autre est mort, supprimant son existence dans toute la ligne de temps.

— C’est pas drôle, Gabin. On n’a pas le temps pour des extrapolations ridicules.

— C’était mon idée, cette histoire de rencontre avec soi-même. Je l’ai inventée quand j’étais gamin. Après, j’ai pas le monopole des idées sur le voyage dans le temps, hein. Mais en gros, j’avais conscience qu’il était possible pour un agent d’emprunter la chronomachine et d’apprendre à son moi du passé des choses qu’il ne savait pas encore, pour gagner du temps, peut-être aussi de l’argent. En revenant au jour courant, il assimile automatiquement le surplus de connaissances, celles qu’il a finalement apprises bien plus tôt que prévu, et les nouvelles, que son moi du passé a pu amasser depuis.

— Oui, oui, s’agace Iris. Mais Goff n’aurait pas fait ça, si ?

— Et pourquoi pas ?

Iris secoue la tête. Elle ne veut pas croire à ma théorie, mais plus j’en parle, plus j’en suis convaincu.

— Je suis certain que c’est ce qu’il a fait, insisté-je. Et tu es intervenue à temps pour le sauver. Tu as sonné à la porte. ID, c’est toi. « ID sonne et m’emmène. Je crois que TDP allait me tuer ». Il croit à tort que Tristan allait le tuer, mais c’est lui qui allait tuer Tristan. Et se tuer par la même occasion. Ça explique également pourquoi Tristan ne savait pas que tu lui avais sauvé la vie, avant aujourd’hui. Ce n’est pas lui que tu as croisé.

Je me demande comment ces deux abrutis en sont venus aux mains. Peut-être que Goff voulait expérimenter des choses avec Tristan ? Des choses qui lui coûteraient moins que son lui plus jeune. Connaissant son énormissime égo, cela ne m’étonnerait pas.

La phrase « TDP fait son AR », surtout, me hante. AR pourrait signifier aller-retour. S’il lui a proposé ce que je pense, tous les deux auraient pris un énorme coup de vieux. Je suis bien placé pour le savoir, j’avais développé ma théorie sur le papier pour en tester les impacts et j’en avais déduit que c’était une très mauvaise idée. Ça n’aurait eu d’effet que sur eux, leur dérobant une bonne partie de leur espérance de vie. Je pourrais vérifier ça en me procurant la date de naissance de Goff, mais est-ce vraiment nécessaire ?

— Donc…, reprend Iris, il y a eu deux grosses réécritures et trois grands tronçons de lignes de temps différents, en fait. La première ligne de temps, avant tout ce bazar, où Goff était le « maître du monde » et utilisait la chronomachine à tout va. La deuxième ligne de temps, où il s’est tué comme un con, et où Jensen a repris le flambeau. Et la troisième, la nôtre. Celle où Goff est toujours à la tête de l’agence française. Et il vient de revenir du jour où je lui ai sauvé la vie.

— C’est ça. La seule chose qui me gêne, c’est qu’on ne sait toujours pas comment il a remplacé Jensen au tout début, et qui est DS. Ça sent les magouilles, tout ça.

Des bruits de pas martèlent soudain le sol dans le couloir. Intrigué, je me lève et je vais ouvrir. Je passe la tête et vois débouler deux types en noir, des genres de gardes du corps, accompagnant un homme en costume plutôt imposant, au regard sévère. Il se retourne en m’entendant et me jauge du regard.

— Vous êtes un agent du temps ? demande-t-il avec méfiance.

— Euh, oui, pourquoi ?

— Les voyages sont proscrits pour une durée indéterminée, annonce-t-il. Ça fait suite à l’affaire boursière de cette nuit.

De quoi ? Encore un truc nouveau.

— Excusez-moi, de quoi parlez-vous ? dis-je alors qu’il s’apprête à repartir.

— L’organisation des agents du temps fait l’objet d’une enquête à Paris suite au potentiel délit d’initié de David Sevestre. Nous devons nous assurer que l’information a fuité autrement que via les voyages dans le temps. D’autres restrictions pourront être mises en place pour éviter ce genre de risques dans le futur. Nous avons accordé trop peu d’importance à cette organisation au cours des dernières années. Il est temps que nous prenions les choses en main.

— Je vois.

Il me jette un dernier regard scrutateur avant de s’éloigner vers le bureau de Goff. Je me retourne vers Iris en fermant la porte.

— Qu’est-ce que c’était que ça ? s’étonne-t-elle. J’en ai entendu une partie, ça me plaît pas. On en avait déjà assez sur les bras.

— David Sevestre. Ça te dit rien ? grogné-je.

— DS…

Mystère résolu. Et ça ne me fait pas plus plaisir que ça. Il se passe un truc grave. Goff a le soutien de l’ancien garde des Sceaux depuis très longtemps, le type pour lequel il m’a confié sa mission, qui allait lui laisser dix pour cent des gains et le protéger. Sauf qu’il a merdé cette fois, et l’agence risque très bientôt de perdre tout contrôle sur la machine. C’est le gouvernement qui prend le relais, et ça s’annonce très mal.

— C’était moi, avec mon petit papier agrafé, qui nous ai mis dans cette mouise, soupiré-je. Je suis le messager.

Grâce à moi, David Sevestre a abusé du système. Sauf qu’il n’a pas été super discret et que le gouvernement nous soupçonne. Et même si Goff arrive à se dépatouiller de toutes ces accusations, j’ai l’impression qu’on n’échappera pas à une revisite de notre système, en profondeur. Jusque-là, une loi avait protégé l’utilisation de la chronomachine par l’État en la confiant à une organisation régie par des règles très restrictives permettant d’éviter tout débordement à but lucratif. Les agents du temps. Mais si ces types arrivent à prouver que nous avons abusé de notre pouvoir, ils n’auront aucun mal à changer tout ça. On avait pas mal de libertés. C’est bientôt terminé.

— Il faut que j’aille au Sablier, dis-je brusquement. Je dois comprendre ce qui nous échappe.

— Rien ne nous échappe, lâche Iris, désespérée. On a tout compris. Qu’est-ce que tu veux trouver de plus ?

— Je veux comprendre pourquoi la chronoénergie fluctue comme ça. C’est la seule inconnue dans l’histoire. Je veux… je veux comprendre comment, dans la précédente ligne de temps, Uguen a réussi à la supprimer complètement et si c’était irréversible.

Ce que je dis là trahit la solution à laquelle je pense. L’unique solution. Celle d’annuler l’annulation.

— Très bien, abandonne Iris. Dis-moi si tu trouves quelque chose. De toute façon, on ne peut plus travailler, ici. Il faut que je mette Jensen au courant.

— On se retrouve au bar, ce soir ? Tu peux l’amener. Faut qu’on parle sérieusement.

Elle ferme les yeux, expire longuement et hoche la tête. J’attends de croiser à nouveau son regard, inquiet mais vif, qui cherche le mien, avant de lui tourner le dos et de partir.

Sur le chemin du Sablier, mon genou me fait mal, alors que j’ai à peine commencé à marcher. On dirait que l’angoisse se faufile jusque dans mes articulations et fait souffrir ma vieille blessure en ravivant les souvenirs du jour de l’accident. Ce jour maudit où Goff avait débarrassé le monde de sa propre existence, et que nous avons complètement modifié. À tort, sans doute. Je sais que je ne suis personne pour décider de qui doit vivre ou mourir. Mais Goff est le premier à avoir signé son arrêt de mort. Quelque part, c’était la première ligne de temps. La plus… légitime ? Je ne sais pas si on peut véritablement penser comme ça. Sinon, on peut dire que Luna Perret devait vraiment mourir. Que Lucile Simon devait rester avec le père de son futur enfant, même s’il la condamnait à une vie difficile et peut-être à une mort injuste.

Pourtant, on n’aura bientôt plus le choix. Prendre l’option du moindre mal sera la meilleure chose à faire.

Je pousse la porte du restaurant du Sablier et, ignorant les serveurs qui veulent m’indiquer une table, je me dirige vers la porte des locaux. Je marche d’un bon pas dans le couloir et entre rapidement dans la pièce qui m’intéresse, ignorant les inconnus que je croise.

La porte du bureau de Goff et de Uguen grince en s’ouvrant. Sans allumer la lumière pour ne pas attirer l’attention sur moi, je fais coulisser les tiroirs que Manon a ouverts l’autre jour. J’en sors des liasses de dossiers aux dates à peu près concernées. Ceux de l’année de la mort de Uguen surtout, 2059, pour essayer de comprendre les dernières expérimentations. Je remarque qu’il existe un dossier pour l’année courante également. Je l’extirpe sans attendre et le pose sur la pile.

Chargé, je porte le tout jusqu’à la table de la pièce d’à côté, illuminée par le soleil qui frappe la fenêtre. Je m’assois et je commence par ouvrir 2064. Novembre. Ce n’est pas encore arrivé, ça. On n’est qu’en mars. Inquiet qu’il s’agisse encore d’une histoire de voyage dans le temps, je me crispe. Mais le dossier ne contient qu’une simple feuille volante avec un court rapport.

« Les calculs du 19/01/2059 indiquent que dans plus de cinq ans, en novembre 2064, aux alentours du 3e jour du mois et si nous appliquons la procédure indiquée p.7, paragraphe 2, la chronoénergie aura entièrement disparu de Montmartre, le point chaud français.

Si la théorie selon laquelle la chronoénergie de la planète se rééquilibre uniformément sur les différents points chauds mondiaux définis sur le schéma a1 p.2 se vérifie, il sera nécessaire de réitérer le processus avec les dosages adaptés en suivant le graphe p.6 jusqu’à ce que l’équilibre chronoénergétique soit atteint à moins de 0,03 % de son pic de fluctuation actuel.

Sinon, nous devrons déployer des intervenants à l’étranger pour s’en occuper parallèlement afin de ne pas perdre de temps.

Les expériences qui suivront viseront à déterminer si je dois prendre un avion pour l’Afrique sous peu afin d’effectuer plus de mesures ou si tout pourra se faire sur Montmartre ».

Je fais glisser le dossier sur le côté sans le fermer et trouve dans la pile celui du 19 janvier 2059. Sur la page 2 s’étale une carte du monde peu précise sur laquelle des points rouges ont été placés. En France, un seul point, qui se situe à Montmartre. Là où la chronoénergie est la plus concentrée de tout le pays. C’est là que Uguen a mené ses expérimentations. Je tourne les pages jusqu’à la sixième. Le graphe qu’il a mentionné dans le rapport présente plusieurs courbes et plusieurs titres : le gaz diffusé, les paramètres de ce gaz comme la température, la méthode de diffusion et la concentration de la chronoénergie. Selon les points chauds, je suppose que tout ça varie et que l’expérimentation doit changer en conséquence. Sur la page suivante, une série d’étapes s’affichent sous forme de liste ordonnée par des chiffres romains, des chiffres arabes et des lettres. Le vocabulaire est trop technique pour moi, mais je comprends qu’il s’agit des détails de la procédure en question.

— Qui t’a autorisé ?

Je me retourne brusquement. Manon, le regard noir et la mâchoire contractée, me dévisage agacée.

— Personne. J’avais juste vraiment besoin de comprendre quelque chose.

— Et ? Tu pouvais pas me demander ? Ce sont les affaires de mon père.

— Désolé. Il faut absolument que je trouve une solution à notre problème.

— « Notre » problème ?

Elle lève un sourcil, me rejoint et tire les dossiers à elle pour lire ce qui m’intéressait.

— Tu peux considérer que ce rapport est caduc. C’est la dernière fois qu’il a cru avoir trouvé quelque chose. L’expérience a été foireuse en un temps record.

— Il avait quand même calculé les délais et tout ?

— Il était dans le genre optimiste.

Mouais. Pour moi, Uguen avait trouvé la solution, et c’est une énième réécriture qui a fichu ses calculs en l’air en changeant la ligne de temps courante. Peu après, il est mort. Je pense que ce rapport est celui qu’Iris et moi avons trouvé dans la précédente ligne de temps, celui qui nous a fait penser que Uguen avait réussi et qui nous a fait annuler la mort de Goff. Le truc, c’est que notre découverte s’est faite en 2060, et Iris m’a bien dit qu’on avait prouvé que le rapport était valide. Donc Uguen avait bel et bien réussi.

— Vous avez refait des mesures, depuis ?

— Moi, oui, dit Manon.

— Et ?

— Ça varie.

— C’est-à-dire ?

Elle soupire et prend une chaise pour s’assoir à la table avec moi. Elle referme les dossiers d’un geste brusque.

— C’est-à-dire que procédure ou pas, un coup je découvre que la chronoénergie a pris le chemin que mon père lui aurait fait prendre s’il avait mené ses expériences quotidiennement à Montmartre, un coup elle me fait un pic comme j’en ai jamais vu. Et ça, c’est peu importe le gaz que je sors de la bouteille, peu importe sa quantité et peu importe la config’ du chronomètre. Tout ça, c’est bidon, Gabin. Il n’a jamais rien trouvé d’autre qu’une énorme coïncidence qu’il a prise pour des résultats fiables et révolutionnaires. Pourquoi ça t’intéresse autant ?

— Donc, quand même, il t’arrive de voir que la chronoénergie est aussi basse qu’elle aurait dû l’être si ton père avait diffusé le machin au nom compliqué qui est écrit là-dedans ?

— Oui, dit-elle en roulant des yeux. Mais ça remonte toujours lors des prochains tests.

— Oui, insisté-je, mais… aussi basse ? Tu veux dire que ça colle à ses calculs ?

— C’est ce que je m’échine à t’expliquer. Mais ça veut rien dire. Tu vas pas me répondre ?

J’ouvre les autres dossiers furtivement, le temps d’y voir les mêmes schémas, les mêmes graphes, avec des noms de gaz imprononçables mais tous différents. C’est probablement ça, en fait. La chronoénergie se paie notre tête.

— Faudrait revenir à la ligne d’avant…, marmonné-je.

— La ligne d’avant ? Quelle ligne ?

Je la regarde, et pour la première fois depuis qu’elle est arrivée, je la détaille vraiment. Manon. Dans la pièce. En train de me parler.

— T’y crois, toi, aux recherches de ton père ? lui demandé-je.

— Pas le moins du monde. Mais je crois en ce qu’il a voulu faire. Je sais qu’il est mort en héros et que la chronoénergie est le mal absolu.

— Je n’en suis pas convaincu…

— Ouais, c’est pour ça que si tu te posais la question, maintenant, tu le sais : t’es pas autorisé à regarder tout ça.

Elle fait glisser son bras sur la table pour ramener à elle tous les dossiers.

— Tu n’as pas idée de ce que mon père a enduré pour…

— J’allais dans ton sens, tu sais, dis-je simplement. Mais tu ne m’as pas laissé finir.

Elle ne dit plus rien mais me regarde, sceptique. Comme elle ne répond pas, j’explique :

— C’est un peu la théorie de l’œuf ou de la poule, tu vois. Donc je vais peut-être dire un truc idiot, mais… je pense que la chronoénergie existe pour qu’on trouve la ligne de temps où la chronoénergie n’existe plus.

— Je ne vois pas ce qui va dans mon sens là-dedans, rétorque-t-elle avec véhémence. Et si c’est pour me sortir ce genre d’idioties sans rien de plus, autant la boucler.

— Iris est d’accord avec moi. On en a parlé. Dans sa ligne de temps, celle qu’elle a modifiée en sauvant Goff d’une mort certaine en 2054, on avait cru découvrir que ton père avait trouvé comment faire disparaître la chronoénergie de la planète.

Manon ouvre légèrement la bouche et fronce les sourcils. Une grimace se dessine lentement sur ses traits.

— Iris revient d’une réalité où je travaillais comme agent du temps avec elle depuis ce jour, expliqué-je. Le 20 mars 2054. Aujourd’hui, ça fait exactement dix ans. Moi, j’ai tout oublié, mais apparemment, on a bossé main dans la main pour… annuler le travail de ton père en sauvant Goff pour qu’il se retrouve à la tête du Sablier à sa place.

Bon, peut-être que ce que je raconte est de trop. Le regard de Manon est empli d’une haine que seules les phrases suivantes pourront diluer, aussi je continue :

— Sauf que ton père n’avait pas réellement trouvé comment supprimer la chronoénergie. Tu l’as compris, n’est-ce pas ? Tu as lu ce rapport.

Je lui désigne celui de novembre 2064, qui anticipait déjà la disparition de la chronoénergie à coups d’émission de gaz à Montmartre.

Manon plisse les yeux. Elle semble comprendre ce que je veux dire.

— Tu crois que la chronoénergie allait disparaître naturellement, répond-elle.

— C’est même plus simple que ça. Je crois qu’il existe une ligne de temps dans laquelle la chronoénergie n’existe pas ou est vouée à disparaître. Et que les autres lignes de temps sont celles où elle existe, mais avec une concentration très variée.

— La ligne de temps de… Iris, parvient-elle à articuler comme si ce prénom lui brûlait la langue, c’était… la bonne ? Celle où la chronoénergie n’existait pas ?

— Celle où elle allait cesser d’exister, en tout cas. D’après les calculs de ton père.

— Oui, mais… d’après ce rapport et certaines de mes mesures, on peut arriver au même constat dans notre ligne de temps, selon les jours.

— Sauf que les annulations qu’on a continué de faire au cours de ces derniers jours ont contribué aux fluctuations.

— Et on ne pourrait pas faire des tests jusqu’à trouver le bon jour ?

Manon qui suggère d’utiliser la chronomachine pour atteindre son but, c’est une première. Je ne pensais pas que c’était possible. Mais il lui manque les quelques informations récentes.

— C’est trop dangereux. En fait, on ne va pas avoir beaucoup de marge de manœuvre. Le gouvernement est dans les locaux et mène une enquête, on a l’interdiction d’utiliser la machine. Goff a permis à un type de profiter du voyage dans le temps pour s’en mettre plein les poches avec la bourse en anticipant je ne sais quel changement du cours. C’est moi qui ai fait le voyage pour lui donner l’info, même si je ne connaissais pas le contenu du message.

Manon lève un sourcil, peu impressionnée.

— Décidément, vous foutez toujours la merde, Iris et toi.

— Goff, surtout, grogné-je. On aurait mieux fait de le laisser crever.

— Ça, tu peux le dire.

Bon, faut que je me calme avant de me mettre à papoter torture avec Manon la psychopathe.

— Écoute, résumé-je, à mon avis, la seule solution est d’annuler l’annulation d’Iris. Elle est partie de 2060 pour changer la ligne de temps. Ton père est mort en 2059, et je suis désolé, mais je refuse de croire qu’il a été assassiné. Il est forcément mort en 2059 dans les deux lignes de temps. Ce qui signifie que lorsqu’on a prouvé que la chronoénergie était effectivement sur le déclin, un an était passé. Et les mesures corroboraient le rapport. Ce qui n’est pas le cas dans notre ligne de temps, où les fluctuations sont plus que capricieuses.

Manon, pensive, hoche la tête. Elle se lève brusquement, déterminée.

— Tu as raison, approuve-t-elle. Il faut annuler l’annulation.

C’est à peu près là que je me rends compte que depuis qu’elle est arrivée, j’ai raisonné tout haut. Elle n’avait vraiment pas besoin d’être dans le coup. Pourquoi est-ce que je lui ai raconté tout ça, moi ?

— On fait comment ? s’enquiert-elle.

— Euh… pas « on », « je ». Enfin, Iris et moi.

Je m’attendais à une manifestation de haine ou de colère, mais elle me jauge avec un amusement ironique.

— Et « vous » allez faire comment pour utiliser la chronomachine alors que le gouvernement va envahir vos bureaux dans la semaine ?

— Mais… j’en sais rien. On verra bien. C’est pas comme si tu pouvais nous aider.

— Ça me concerne. Je viens pour délibérer. Je pourrais vous donner de bonnes idées.

— Et en quoi ça te concerne ?

— Vous allez réécrire ma vie aussi, que je sache.

Je ne sais pas quoi répondre à ça. Elle n’a pas tort. Je soupire et acquiesce.

— Ramène-toi ce soir, à 18 h, dans un bar que je connais bien. Y aura Iris et puis notre collègue, celui qui aurait dû être le patron à la place de Goff. C’est un type bien, on peut lui faire confiance. Je t’envoie l’adresse par SMS une heure avant, c’est juste à côté de chez nous.

Manon esquisse une moue de satisfaction.

— Okay. Je vais ranger ça, mais j’amènerai le dernier rapport au bar, conclut-elle. Comme ça, Iris pourra confirmer que c’est ce qu’elle avait lu dans l’autre ligne de temps, et puis j’aimerais aller faire quelques tests à Montmartre, juste pour être sûre. Vous m’attendrez pour discuter, hein ?

— Oui, on t’attendra. Bute personne d’ici là, par contre.

Elle lève les yeux au ciel et s’éloigne dans le bureau de son père.

— Fais gaffe à toi, Gabin. Si vous me faites faux bond, j’ai ma petite idée d’où je pourrai cacher ton corps le temps d’une semaine.

 

*

 

J’aurais dû prendre le dixième niveau épicé. Le huit n’était pas suffisant pour me réveiller. Je finis de griffonner sur ma serviette. Pas de dessin cette fois, seulement un schéma de l’imbrication de toutes ces lignes de temps, incompréhensible pour une personne lambda. Je suis probablement une personne lambda moi-même, parce que plus je le regarde, et moins j’y comprends quelque chose. Je n’ai pas envie d’y réfléchir.

J’aurais dû me douter, moi qui avais pensé à tout à l’âge de quinze ans à peine, qu’une machine pareille ne nous apporterait que des ennuis. Il fallait bien qu’un type malhonnête au moins réussisse à se servir du voyage dans le temps à ses propres fins, sans que personne ne le sache et ne s’en inquiète. J’en viens à détester cette merveille de technologie qui m’a toujours fasciné. Lorsqu’elle n’existait pas, les hommes, de tous temps, élaboraient déjà des théories dans des films de science-fiction plus complexes les uns que les autres afin de montrer ce qui pouvait arriver de pire… tout en terminant leur histoire avec une fin joyeuse où les méchants avaient vu leur plan déjoué. Je me rends compte que dans notre cas, nous n’empêcherons jamais les « méchants » d’essayer de conquérir le monde. Non seulement parce que s’ils y parvenaient, nous ne saurions pas que c’est la chronoénergie qui les y a aidés. Mais surtout parce que tant que la chronoénergie existera… et j’ai du mal à croire que moi, Gabin Orsoni, chronogeek et fan numéro un de la machine à voyager dans le temps, je pense ça à présent… Tant qu’elle existera, nous ne pourrons jamais être certains que tout le mal du monde ne lui est pas imputable. Elle doit disparaître.

Frustré par cette conclusion éclairée, je jette ma serviette froissée dans mon assiette vide et demande l’addition. Je paie et sors, pressé de me rendre au bar qui pour l’heure est encore une brasserie, me prendre un petit café, discuter avec Robin en attendant Jensen et les filles.

Devant le restaurant, une berline aux vitres teintées est garée sur le trottoir. La vitre arrière descend rapidement et un homme aux cheveux grisonnants, de petits yeux noirs et un sourire plutôt chaleureux me fixe de manière dérangeante.

— Je peux avoir deux mots avec vous ? dit-il.

Je regarde autour de moi comme un idiot, mais c’est bien à moi qu’il parle. La portière s’ouvre et il se décale pour me laisser entrer. Un type descend soudain de l’avant de la voiture côté passager. Il est en costume et il a la même allure pas super engageante des gardes du corps qui sont passés à l’agence. Il m’invite d’un geste à entrer dans l’habitacle. Mon cœur se met à battre beaucoup plus vite. Je crois que je n’ai pas le choix. Je jette des coups d’œil dans la rue presque déserte et me résigne. Personne ne me sauvera si je les force à en venir aux mains. Il claque la portière derrière moi et monte dans la voiture, qui démarre.

— Bonjour, dit l’homme à ma gauche. Vous avez bien mangé ?

Je plisse les yeux et le fixe sans répondre. Il continue de sourire, peu impressionné par mon humeur exécrable.

— Je suis David Sevestre. Je sais que vous êtes l’agent du temps qui a effectué la petite mission que j’ai confiée à Goff. Celle de me transmettre certaines informations.

Il patiente comme si ces mots avaient besoin de se frayer un chemin dans mon cerveau. Je ne sais pas s’il a anticipé la trouille que ça me fiche au passage. Est-ce qu’il veut se débarrasser de moi ? Me garder pour un temps indéterminé ? J’ai un rendez-vous important, ce soir. Ce n’est vraiment pas le moment de me faire enlever.

Il poursuit :

— Tristan Goff est un homme ambitieux. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais sachez que c’est moi qui l’ai fait. Et je peux le défaire quand il me plaira. Seulement, j’ai besoin de quelqu’un à sa place, quelqu’un de sa trempe, mais plus futé, si vous voyez ce que je veux dire. Quelqu’un comme vous. J’ai lu votre parcours. Si vous n’aviez pas été refusé à la sortie du bac, vous seriez allé loin, ça se sent. Je peux vous aider à rattraper votre retard.

Ça se sent, vraiment ? Il n’a pas peur d’avoir l’air ridicule, avec ses salades. Il me regarde avec assurance et attend ma réponse. Est-ce seulement le moment pour me proposer de me faire grimper les échelons ?

— C’est votre façon à vous de paniquer suite à l’enquête ? demandé-je avant de me dire que ce n’est peut-être pas la meilleure manière d’assurer ma survie.

Il éclate de rire, mais reprend rapidement son sérieux.

— Vous savez très bien où je veux en venir, monsieur Orsoni, répond-il. J’ai besoin que vous annuliez la mission, que vous la modifiiez. Goff a été assez idiot pour me fournir des données boursières suffisamment sensibles pour compromettre l’agence française. J’admets avoir été naïf et lui avoir fait confiance, pensant qu’il avait assuré nos arrières. J’ai eu tort. Si vous me prouvez que vous êtes capable de mieux, je vous placerai au poste que vous méritez. Le sien.

— Et si je refuse ?

— Vous remarquerez que nous nous trouvons tous dans une situation délicate. La vôtre étant que si vous mourez encore, assassiné par votre voisine ou qui sais-je, vous risquez de voir l’enquête sur votre meurtre invalidée pour annulation. Et… rester mort, disons. Aucun agent du temps n’aura l’autorisation de vous ressusciter.

Ça ressemble fort à ce qui est arrivé à Goff la première fois qu’il est mort, lorsqu’il s’est tué lui-même. Si Sevestre lui avait été fidèle, les agents du temps seraient intervenus et l’auraient sauvé. D’ailleurs, il s’en serait fallu de peu qu’ils agissent différemment d’Iris et, en pénétrant dans l’appartement, rencontrent les deux Goff en train de se mettre sur la tronche. Je n’ose pas imaginer ce qui se serait passé alors. Mais si c’est ça, Jensen a-t-il reçu des avances de Sevestre à son tour ? Comment y a-t-il réagi ?

— Qu’en dites-vous ? insiste Sevestre.

— J’en dis que vous pouvez me promettre la lune, ça ne change rien au fait que l’accès à la chronomachine est interdit depuis ce matin et que ça ne va pas s’arranger dans la semaine. M’est avis qu’on aura des gardes à toutes les portes en moins de deux.

— C’est un détail, ça. Je m’en occuperai.

Mais qui est ce type ? Mon air perplexe l’amuse mais il ne cherche pas à m’éclairer.

— Vous agirez demain, à 15 h 30. On vous fera rentrer, d’une manière ou d’une autre. Voici le mot de passe qui vous permettra de vous assurer la succession au poste de Goff. À ne transmettre à personne d’autre qu’à moi.

Il me donne un petit bout de papier sorti de la poche de sa veste.

— Détruisez-le dès que vous êtes certain de l’avoir retenu.

Puis il lève un doigt vers la portière, m’indiquant de sortir. La voiture se gare promptement et je fuis de bonne grâce, pressé d’inspirer une grande bouffée d’air.

Malheureusement, ça ne suffit pas à calmer mon pouls effréné. Lorsque je suis devenu agent du temps, je me suis retrouvé avec des heures en trop dans mes journées. Mais ça a changé. Je dois trouver une solution à tous nos problèmes avant demain, 15 h 30.

Ou je suis mort et le monde tel qu’on le connaît est voué à disparaître.

 

*

 

— Diabolo menthe, grogné-je.

— Ouh, la boisson des mauvais jours ?

Robin, amusé, tend la main pour prendre un grand verre et me le pose sur le comptoir. Il verse le sirop et la limonade et m’ajoute même un petit spéculoos sur le côté. Effectivement, quand je vais bien, je tourne plutôt à l’alcool. Pas que ce soit une particulièrement bonne idée, je l’admets. Le diabolo menthe, c’est la boisson de quand j’étais gamin et que Papa me demandait ce que je voulais à la brasserie du coin. C’est la seule qui me détend. Elle me fait retomber en enfance. Sauf qu’aujourd’hui, je ne sais pas si ce sera suffisant. On peut être un enfant et avoir le poids du monde sur ses épaules.

— C’est ton Iris qui te fait des misères ? s’enquiert Robin après avoir servi un autre client.

— Non, c’est le reste du monde.

— T’es venu tôt. Quelque chose vient de t’arriver ?

Tôt, il faut le dire vite. Il est dix-sept heures trente. J’ai dû passer chez moi pour retirer toute cette sueur sous une douche et essayer de détendre mes muscles. À défaut de fonctionner complètement, ça m’a un peu changé les idées.

— C’est compliqué, dis-je en trempant mes lèvres dans mon diabolo. J’aimerais pouvoir t’en parler.

Il hausse les épaules pour ne pas que je culpabilise.

— T’en fais pas, c’est pas mes affaires.

Je repense à la réflexion de Manon, et je me dis que si, c’est un peu ses affaires, mais bon… si on continue par là, autant contacter directement les journalistes du vingt heures et mettre au courant toute la population.

— Désolé, mec, ajoute Robin, mais ta place est prise pour ce soir.

Je tourne la tête et remarque un type assis à la table que je prends habituellement, seul. Je plisse les yeux. Non, je ne me trompe pas.

— Ah, je le connais. C’est un de ceux avec qui je passe la soirée, ça tombe bien.

Robin me sourit, content. Il a l’air rassuré que je sois en bonne compagnie ce soir. Il n’a pas idée du sujet joyeux qu’on va traiter tous ensemble.

Je lève mon verre pour le remercier et me dirige droit sur Martin Jensen qui m’aperçoit, me fait signe et me montre le siège en face de lui. Finalement, peut-être que parler avec un homme aussi sympa peut me remonter le moral, même si c’est pour délibérer sur l’annulation de l’annulation.

— Gabin, m’accueille-t-il. Iris m’a tout raconté. Tu vas bien ?

— Ça pourrait aller mieux.

Il avise mon diabolo menthe et sourit de toutes ses dents, appréciateur. Lui-même est en train d’écraser une rondelle de citron dans un cocktail qui a l’air d’être sans alcool.

— Je vous remercie tous les deux d’avoir voulu me mettre dans la boucle. Pour Iris, je suppose que c’était plus simple en sachant quel poste j’occupais dans l’autre ligne de temps, mais si j’ai bien compris, c’est toi qui lui as dit de m’inviter.

— Iris te fait confiance, et je fais confiance à Iris.

— En aussi peu de temps ? s’étonne Jensen sans que ça paraisse être une vraie question.

— Je sais pas si c’est normal quand on est agents du temps, mais on a traversé pas mal de trucs, et puis… avec l’historique qu’elle a avec moi, ça ne pouvait que se développer rapidement. Enfin, si elle me laissait faire, bien sûr.

— Ah, ça… Iris est plutôt ouverte et communique bien, mais à chacun de tes meurtres, j’avais l’impression qu’elle se… repliait complètement sur elle-même. Et puis tu ressuscitais, et ça allait un peu mieux.

Il regarde le poing qu’il a fermé en parlant de se replier sur elle-même. Comme moi, il a l’air un peu amer de savoir combien ça l’a brisée, sans même qu’il s’en rende compte. Il pensait que j’étais un complet inconnu pour elle.

— Tu regrettes cette autre ligne de temps, toi ? demandé-je soudain. Celle où tu aurais dû être patron ?

Il réfléchit quelques instants, détend son poing et reprend le démantèlement de sa rondelle de citron.

— Non, ni toi ni moi ne pouvons réellement regretter ça. Je me trompe ? dit-il en relevant la tête vers moi. Il n’y a qu’elle qui a vécu les deux versions et qui a l’impression d’avoir été flouée. Nous, c’est notre vie. On l’a vécue comme on a pu. Je n’ai aucun regret.

— J’aurais voulu connaître Iris plus tôt.

Jensen me sourit tristement et boit enfin son cocktail.

— Si tu avais connu Iris, qui n’aurais-tu pas rencontré ? Que n’aurais-tu pas fait ?

— Plein de monde, plein de choses, admets-je. Mais elle…

— Serais-tu en couple avec elle ?

— Non, mais…

Je soupire et déballe mon spéculoos.

— J’ai erré beaucoup trop longtemps. Et je me rends compte, maintenant, que ce qui a fait la différence dans cette autre réalité, ce n’est pas mon boulot d’agent du temps décroché après le bac. C’est elle, arrivée quelques années plus tard.

Un silence me fait réaliser que je suis en train de m’épancher avec une facilité déconcertante devant un gars que je connais à peine. Il me regarde en souriant, sans rien dire. Son cocktail est terminé. J’engloutis le reste de mon diabolo et repose le verre. En faisant un signe à Robin pour lui demander de nous ramener la même chose, j’aperçois Iris qui entre dans le bar. Elle me voit, commande quelque chose et vient vers nous.

— Sans toi, elle erre aussi, murmure tout bas Jensen avant qu’elle n’arrive.

Je le dévisage, surpris. Il sourit beaucoup, c’est ce qui le rend si sympathique. Mais dans son sourire, on peut lire la mélancolie qu’il souhaite réellement exprimer en cet instant. Puis sa joie franche lorsqu’il lève les yeux et accueille Iris, sans se décaler pour lui faire de la place, me laissant cet honneur.

Je m’exécute un peu à retardement et Iris, le feu aux joues, s’installe à ma droite.

— Vous êtes là depuis longtemps ? demande-t-elle.

— Une petite quinzaine de minutes, répond Jensen. On t’attendait pour parler sérieusement.

Tiens, ça me rappelle qu’il y en a une autre qu’il faut attendre si je tiens à ma peau. Je regarde mon téléphone. Ça fait plus d’une heure que je lui ai envoyé le SMS, elle ne devrait pas tarder.

Robin arrive et pose un coca devant Iris. On est une belle brochette de sobres.

— Eh bien, je suis là, conclut-elle. J’aimerais discuter de nos possibilités.

Je me penche en avant, surveillant l’entrée. Iris se tait, intriguée, et suit mon regard. Elle découvre Manon à la porte du bar, un fin classeur sous le bras, cherchant notre table.

— Merde, qu’est-ce qu’elle fait là ? C’est vraiment pas le moment.

Je jette un coup d’œil à Jensen, qui me regarde avec attention et comprend rapidement. Seule Iris reste dans l’ignorance, pestant et tournant la tête, espérant que Manon ne nous apercevra pas, pensant que son passage ici est une coïncidence. Sauf que ma psychopathe de voisine nous remarque enfin et se dirige droit sur nous, l’air pas étonné du tout. Elle fait signe à Jensen de se décaler, ce qu’il fait sans hésiter. Manon s’assoit devant Iris, qui se raidit et se tourne lentement vers moi. Très lentement. J’aimerais bien pouvoir faire une avance rapide, mais finalement, je ne suis pas pressé de découvrir le plein potentiel du regard assassin qu’elle darde sur moi.

— Tu l’as invitée ? gronde-t-elle.

— Ça s’est fait un peu indépendamment de ma volonté. Je l’ai rencontrée aujourd’hui à la secte, on a discuté. Elle a des choses à nous montrer.

Iris est une boule de nerfs parcourue d’éclairs qui se voient presque à l’œil nu. Mais elle inspire longuement et parvient à se calmer, du moins en apparence. Je pose une main sur sa cuisse, sous la table. Elle tressaille mais ne me repousse pas. Son jean est frais. J’imagine que la chaleur de ma peau la rassérène.

— Est-ce que ça te dit quelque chose ? demande Manon sans plus attendre.

Elle extirpe un dossier de la chemise qu’elle pose sur le coin de la table et le pousse vers Iris, qui l’ouvre. Je sens sa cuisse se crisper sous ma main.

— C’est… c’est le rapport. Celui que j’avais lu en 60.

— C’est bien ce que je pensais, confirme Manon. Il est identique, n’est-ce pas ?

Pendant qu’Iris lit avec concentration, Robin prend la commande de Manon, puis revient pour servir nos trois boissons en même temps. Je me remets à siroter mon diabolo menthe avec avidité, mon autre main toujours sur Iris, mais qui se tend imperceptiblement à mesure que le silence s’éternise. Elle finit pourtant par relever la tête, me sourire furtivement, ajouter sa main sur la mienne pour me rassurer avant de regarder Manon droit dans les yeux avec une assurance nouvelle.

— C’est exactement le même rapport. On avait effectué des mesures presque tous les jours à partir de celui de cette découverte. La chronoénergie était en décroissance certaine et constante. Vous avez vérifié ça ici ?

Manon secoue la tête, mais ses yeux pétillent anormalement. Je reste méfiant.

— Ce n’est pas régulier du tout dans cette ligne de temps, affirme Manon. Mais je suis passée à Montmartre aujourd’hui, et en l’occurrence, la chronoénergie suit la courbe calculée par mon père. Ce qui veut dire qu’il faudrait juste arrêter d’utiliser la chronomachine, maintenant !

Iris fronce les sourcils.

— De quoi ? Pourquoi est-ce que l’utilisation de la chronomachine…

— C’est elle qui est à l’origine des fluctuations, la coupe Manon. Si on arrête de l’utiliser dès aujourd’hui, la perte de chronoénergie quotidienne sera stable et on en sera au même point que dans l’autre ligne de temps.

Iris me dévisage sans comprendre. On est en train de brûler les étapes d’explication. Elle n’a jamais eu l’intention de laisser la chronoénergie disparaître.

— De toute façon, dis-je pour calmer le jeu avant qu’elles ne se mettent à hausser le ton, on ne peut pas empêcher le gouvernement d’utiliser la chronomachine comme il le souhaite. L’affaire de délit d’initié leur a offert une occasion qu’ils attendaient peut-être depuis longtemps. Je ne doute pas qu’ils voudront voyager dans le temps. On doit… annuler l’annulation d’Iris.

— Je ne comprends pas pourquoi vous parlez de tout ça, argumente cette dernière. Non seulement on doit annuler l’annulation, mais en plus, on doit empêcher la chronoénergie de disparaître dans mon ancienne ligne de temps. Gabin, tu as trouvé une solution ?

Jensen, jusque-là neutre et muet, fait une grimace plutôt explicite. Il a bien compris quel est l’objectif de Manon et Iris vient de mettre les pieds dans le plat.

— Pardon ? intervient Manon. C’est pas ce qu’on a dit. Dans l’autre ligne de temps, la chronoénergie va disparaître quoi qu’il arrive. C’est le but de la manœuvre, non ?

Elle se tourne vers moi, interrogative. Iris secoue la tête avec véhémence.

— Gabin cherchait une solution dans les rapports de ton père pour empêcher ça, justement. Si on peut revenir en arrière mais aussi…

— Euh, une seconde, dis-je avec prudence. On n’est sûrs de rien, et…

Iris me fusille du regard et repousse brutalement ma main de sa cuisse. Manon me fixe comme si elle visualisait déjà mon prochain meurtre.

— Écoutez, je ne sais pas trop quoi en penser, résumé-je. À mon avis, quoi qu’il arrive, on doit revenir sur l’annulation de 2060. On avisera ensuite, sachant qu’il est très probable qu’en effet, la chronoénergie soit partie pour décliner définitivement. De nombreux voyages dans le temps ont été effectués entre la date du rapport, en 2051, et 2060. Et d’autres encore en 2060, entre le moment où on a découvert le rapport et celui où on a changé de ligne de temps. Ça veut forcément dire que le déclin de la chronoénergie était stable et inévitable. Et que seule cette ligne de temps-ci, créée par une annulation de quatre années entières, est parvenue à la remettre un peu d’aplomb. Donc… les pitreries de Goff avaient…

Tout le monde me regarde bizarrement, secouant imperceptiblement la tête, les yeux écarquillés. Je me tourne lentement vers la droite et remarque enfin Robin, devant notre table, son petit carnet à la main.

— Je vous sers quelque chose ?

Il me regarde droit dans les yeux, et je sais qu’il a tout entendu. Je ne réponds pas. Personne ne répond. Il esquisse une moue étrange, se racle la gorge et dit :

— Vous savez, si mon avis peut vous servir… je pense que si j’avais le choix, je vivrais plutôt dans un monde où le voyage temporel est impossible. On n’est jamais à l’abri d’une dictature silencieuse.

Le silence se prolonge après ces mots. Il tapote son carnet de l’extrémité de son stylo et ajoute :

— Si vous voulez commander à manger, faites-moi signe.

Et il repart.

La tension redescend à peine. Jensen expire lentement par le nez, pose ses deux coudes sur la table autour de son cocktail, puis son menton sur ses mains croisées. Manon ne bouge pas d’un iota. Iris se laisse aller en arrière contre le dossier de la banquette.

— David Sevestre m’a kidnappé dans sa voiture, murmuré-je alors. J’ai oublié de vous le dire.

Tout le monde se tourne vers moi avec lenteur. Le message met du temps à arriver à leur cerveau. Iris réagit en premier, se redressant brusquement, mais ne dit rien.

— Je sais pas si vous vous souvenez de lui, il a été ministre de la Justice à une époque… apparemment, si je refuse de lui obéir, il peut faire en sorte que ma prochaine mort soit… irréversible.

J’avise Manon, que cela fait sourire légèrement.

— Qu’est-ce qu’il te voulait ? demande Iris.

— Faut que j’aille demain à 15 h 30 annuler les conneries de Goff en changeant le message que mon moi du passé allait lui transmettre. Annuler l’implication du gouvernement dans les affaires de l’agence, quoi.

— On peut plus utiliser la chronomachine.

— Le mec est assez puissant pour préparer le terrain, pour que je puisse l’atteindre.

— Comment ?

— J’en ai pas la moindre idée.

J’en ai une petite, en fait. Mais je ne préfère pas y penser. Une annulation signifie une réécriture de l’histoire. Ça veut dire que tous les coups sont permis. Ça pourrait finir en bain de sang.

— Tu dois absolument en profiter, affirme soudain Iris.

— C’est pas ce qu’on a dit, avertit Manon sur un ton menaçant.

— Laissez-moi m’expliquer. Gabin accepte, on prend la machine et au lieu de changer le message transmis à Goff, on retourne en 2054 pour annuler l’annulation. Comme ça, tout le monde est content et on a notre solution pour passer à travers les gardes du gouvernement.

— Qui ça, on ? interroge Manon.

— Gabin et moi, évidemment.

— Et pourquoi pas Gabin tout seul ? insiste Manon. Ou Gabin et moi ?

Je lève les yeux au ciel.

— Arrête. Sois déjà contente qu’on t’ait invitée à cette discussion. Tu ne mérites pas ma confiance et tu le sais. Estime-toi heureuse et ne demande pas la lune. Je ne te laisserai jamais utiliser la chronomachine. Par contre, Iris et moi, on est partenaires. On a nos habitudes, on sait ce qu’on fait. Et tu pourras tirer la tronche tant que tu veux, ça ne changera rien.

Manon n’est franchement pas enchantée, mais elle sait que j’ai raison. Elle hausse les épaules et regarde Jensen, qui finalement n’a pas parlé de toutes les délibérations.

— Et toi ? Ça te va de tout oublier et de ne pas savoir s’ils ont réussi ?

— Moi, dit Jensen, je vais rentrer chez moi, embrasser ma femme et mes enfants, on va se faire une petite soirée cinéma en famille et on ne saura pas ce que demain nous réserve. Je suis content que vous ayez trouvé que je méritais de savoir. Je n’ai rien à dire de plus. Votre plan me semble réfléchi, et on n’a pas d’autre choix. Pourquoi s’en faire ?

Son sourire est toujours là. Un sourire légèrement inquiet, les commissures des lèvres tremblotantes, mais un sourire qui s’affirme au fil des secondes, alors que tous le dévisagent. Ses yeux se plissent et ses pattes d’oie se creusent.

— Je vous remercie infiniment pour votre sacrifice, apprécie-t-il. C’est un honneur d’avoir travaillé avec vous.

Il se lève et tend la main, à Iris, puis à moi. Puis à Manon. Il a déjà fini son cocktail. Il prend son verre, s’extirpe de son siège lorsqu’elle se décale pour le laisser passer, le dépose sur le comptoir avant de partir en tapotant l’épaule de Robin qui le salue.

Il s’en va en sifflotant un air joyeux qui me donne envie de pleurer.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez