Chapitre 15 - Les téléphones interdits

Éléonore était contrariée pour de nombreuses raisons. Et, chez elle, cela provoquait toujours des accès de colère. Depuis plusieurs jours, elle retrouvait son portable éteint le matin. Même quand sa batterie n’était pas forcément déchargée. C’était un ancien modèle, mais jusqu’ici il fonctionnait plutôt bien. Cela l’embêtait de devoir en changer. Elle y était habituée. Elle n’aimait pas devoir remplacer un peu trop vite des appareils qu’elle voulait voir durer longtemps. La course aux nouveautés technologiques l’agaçait. Elle préférait pouvoir compter sur des objets simples, solides et fiables. Puis, déchiffrer le mode d’emploi d’une nouvelle machine aux multiples fonctions compliquées la fatiguait. À chaque fois, elle avait donc rallumé son mobile en croisant les doigts pour que ce ne soit rien de grave et qu’il se remette à fonctionner normalement encore pour un moment.

Et voilà que ce matin, c’était le combiné sans fil de la maison qui était introuvable. Elle n’était pas une fan inconditionnelle des téléphones. Elle ne s’en servait que quand c’était utile. Mais elle considérait qu’avec un mari constamment absent et deux jeunes enfants à gérer, c’était un outil fort pratique. Il lui permettait d’être tenue au courant des contretemps éventuels et de trouver des solutions sans devoir courir.

Cerise sur le gâteau, l’école avait programmé une sortie en ville en ce début de semaine. Tous les élèves, des plus petits aux plus grands, allaient visiter un musée. Suivait une séance de cinéma l’après-midi comme récompense. Ils seraient nombreux, excités, hors de leurs habitudes et de la relative sécurité de leur école de quartier. Bref, toutes les conditions étaient réunies pour qu’Éléonore soit inquiète. Elle détestait savoir ses enfants ainsi exposés, ballottés au gré du groupe. Les enseignants ne pourraient pas prendre soin de chacun de ces petits comme l’aurait fait une maman. Ils devraient se tenir la main entre eux. C’était plus fort qu’elle, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer tous les problèmes qui risquaient de leur arriver. Et s’ils se perdaient... Et s’ils se blessaient... Et s’ils étaient malades... Il faudrait qu’elle puisse accourir, qu’il soit possible de la prévenir puisque leur père serait injoignable. Mais comment s’y prendre avec ce téléphone introuvable et la batterie de ce portable presque foutue ?

Éléonore avait assommé ses enfants de recommandations. Elle les avait laissés à la porte de l’école en courant, en pleine agitation, le visage fermé et la voix chargée d’agressivité. Elle n’avait pas pris le temps de les embrasser et de leur sourire. Ce dont ils auraient eu bien besoin tous les trois.

 

— Hé ! Aube ! Fais voir ton nouveau tattoo !

C’était Loïc, son voisin agressif, entouré de ses copains. Des grands. À l’arrêt de bus, il avait remarqué les chiffres inscrits au bic sur le poignet de la petite fille.

— On dirait le tatouage que le vétérinaire a gravé dans l’oreille de mon chien ! continua-t-il pour son public. Mes parents voulaient qu’il ait un numéro pour ne plus se perdre. Toi aussi tes parents t’ont emmené chez le vétérinaire ? Ou ils avaient peur de te retrouver à la fourrière ?

Noémie posa la main sur le bras de son amie qui allait exploser. Oui, sa maman lui avait inscrit son numéro de téléphone sur la peau. Elle avait peur que sa fille ne se perde. Et oui, sa mère était assistante chez un vétérinaire. Elle savait très bien quel genre de tatouage on infligeait aux chiens. Cet idiot qui se croyait malin n’en savait même rien. Loïc avait dit ça au hasard. C’était la plaisanterie la plus stupide qu’il ait trouvée pour faire rire ses fans. Y avait-il une sorte d’intuition dans la méchanceté ? Aube cherchait l’insulte suprême, une riposte cinglante. Elle voulait réussir à le blesser et à le ridiculiser devant sa petite bande.

— Ne lui réponds pas ! chuchota Noémie.

Elle entraîna son amie dans le bus qui venait d’arriver. Les grands s’installèrent sur la banquette arrière. Il suffisait de rester à l’avant pour être à l’abri de leurs moqueries.

— Quelle andouille ! grinça Aube. Tu aurais dû me laisser lui répondre. Je sais ce qui lui aurait mis la honte. J’ai bien vu qu’il avait un mobile dans sa poche et le premier numéro dans sa liste de contact est celui de sa maman.

— Et alors ?

— Et alors ? Il fait le malin mais...

Aube s’interrompit. Elle venait de constater que son amie avait la main dans sa poche. Elle aussi, elle était en train de faire tourner entre ses doigts un téléphone mobile.

— Mais c’est interdit, s’écria-t-elle. Madame Claire a dit...

— Tais-toi, s’énerva Noémie. Je n’ai pas envie de me faire prendre et qu’il soit confisqué. C’est celui de maman. Elle me l’a confié pour la journée.

Aube regarda son amie. Noémie était moins calme que ce qu’elle laissait paraître. Il y avait beaucoup trop de mobiles concentrés dans ce bus qui filait maintenant au milieu de la circulation du centre-ville. Partout des sources d’ondes empêchaient Aube de penser calmement.

— C’est complètement fou ! constata-t-elle.

— Oh ! N’exagère pas, répondit son amie. Ma mère m’a dit que tous les parents feraient pareil. Je suis sûre que tout le monde dans la classe a un mobile avec lui.

— Ah oui ? Alors qui à ton avis ?

— Je ne sais pas moi. Tout le monde, je te dis. Adrien, Jérémie, Anna... commença Noémie en citant leurs camarades qui se trouvaient autour d’elle.

— Non, l’arrêta Aube. Anna n’a pas de mobile. Adrien et Jérémie, oui. Estelle, aussi. Mais pas Mehdi et Antonin.

Elle scruta les visages des uns et des autres. Noémie s’agitait. Elle craignait que les institutrices les entendent. Et elle ne voulait plus être la cible des grands. Ils se moqueraient d’elles s’ils se rendaient compte qu’elles essayaient de deviner qui avait emporté un mobile en cachette.

— Tu dis n’importe quoi ! s’emporta la fillette.

— Non, affirma Aube. Il n’y a même pas la moitié de la classe qui en a un.

— Et comment est-ce que tu le sais ?

— Je ne le sais pas, répondit-elle. Je le sens.

Le bus freina un peu fort. Le trafic l’obligeait à avancer par soubresauts. Les deux amies durent se cramponner. Aube se sentait déboussolée, comme si le stress de la ville était palpable. La fillette avait soudain conscience de la multitude d’ondes. Elles venaient de partout : des portables, des autres voitures, des immeubles dans les rues. Elles se déployaient, tels les fils d’une toile d’araignée. C’était un piège de plus en plus dense. Et il menaçait d’engluer Aube. Il l’empêcherait de s’échapper de cette ville.

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Baladine
Posté le 23/12/2022
Retournement ! De l'utilité des téléphones portables. Bien sûr ! ça aurait été dommage de présenter une réalité unilatérale et sans nuance ! L'ambiance ébouillantée des enfants serrés dans le bus excités à l'idée de faire une sortie en ville est bien rendue !
MichaelLambert
Posté le 26/12/2022
Hé hé ! Ce serait trop simple pour Aube si tout était tout noir ou tout blanc !
J'espère que la suite de la sortie en ville continuera à te plaire !
Elly Rose
Posté le 12/11/2022
Comme chaque soir, mon petit moment de détente avant de me mettre à bosser.
Ces quelques lignes décrivent très bien la réalité du moment, les enfants connectés plus qu'il ne le faudrait.
Encore un très beau chapitre.
MichaelLambert
Posté le 14/11/2022
Merci encore Elly pour ta lecture et tes commentaires ! C'est précieux comme encouragement !
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