LE GOÛT ~ Partie 2

Notes de l’auteur : Ce chapitre clôture ce que j'appellerai, la phase une. Le suivant enclenchera donc, la phase 2 !

Chapitre qui aura - peut-être - réveillé vos papilles charnelles...

Bonne lecture.

Renfoncé avec une aisance naturelle au fond de sa chaise, Can a croisé une jambe de manière à ce que sa cheville repose sur sa cuisse opposée. Une main traîne paresseusement sur son ventre, tandis que l'autre joue avec un cure-dent entre ses lèvres. Son visage est à présent concentré sur chacun de mes gestes. 

Attendez ?

Je prends subitement conscience que, non seulement, je ne communique pas, mais j'ai fait disparaître presque tous les mets qui se trouvaient devant moi ! Mes yeux naviguent des verrines aux bols, puis des bols aux assiettes. Il n'y a aucun doute, je viens d'opérer une razzia culinaire. Avant que je ne succombe à une autre bouchée, je détourne mon visage en mâchant ce qu'il me reste derrière ma paume de main. J'attrape aussitôt une serviette de papier, tamponne ma bouche, espérant y apporter une touche d'élégance.

J'apporte un désastre... ouais ! 

Cet essuie-main ne sera visiblement pas suffisant si l’on en considère l’état graisseux de mes doigts.

C'est carrément humiliant...

Spontanément, mes yeux se posent sur le sien. Comprenant la pensée qui vient de s'imposer dans mon esprit, un sourire force lentement la barrière de ses lèvres.

Il n’envisage pas réellement que je lui demande permission, pas vrai ?  

Non, parce qu’il est pourtant évident que je ne le ferais pas. Mon seuil d'absurdités en sa présence a déjà atteint les cimes du ridicule. 

Les sanitaires représentent ma meilleure option. 

Mais avant que je n'amorce un mouvement, Can décroise ses jambes avec une extrême lenteur. Il coince le pique en bois entre ses dents et s’empare du morceau de papier à droite de son assiette. 

Cet homme est purement et simplement la quintessence du sex-appeal. 

Un maigre rictus effleure ses lèvres, révélant que mes états d'âmes lui offrent du bon temps. Il déploie doucement le carré à usage unique, saisit la carafe et l'imbibe d'eau. À cet instant, la logique voudrait que je le remercie, que j'attrape sa serviette et termine de me débarbouiller. Mais un intérêt soudain pour ce qu'il va entreprendre m'empêche de le faire. 

— Ta main, intime-t-il doucement.

Je médite sur cette paume ouverte, tendue dans ma direction. 

— Merci, mais... je pense que ce ne sera pas nécessaire. Je veux dire... si, mais... je peux le faire toute seule. 

Mon épiderme se nuance d'un joli vermeil. 

— Ton manque de réaction suggère le contraire, note-t-il, un sourcil arqué.

Ses yeux, taquins et scrutateurs me défient de le contredire.

— Allez, donne-moi ta main, reprend-il d'un ton encourageant.  

Résolue à faire ce qu’il me dit, j’exécute. Ma paume vient épouser la sienne. J'épie les alentours, observe si des personnes deviennent les témoins de cette scène particulièrement grotesque. Grotesque, mais étonnamment envoûtante. Mon esprit tangue entre l'embarras et un étrange sentiment. Can nettoie ma peau d’une attention soutenue. Sa gestuelle, bien que désintéressée, envoie des étincelles sur ma peau et éveille des sensations que je préfère garder sous contrôle. 

Comment ce simple geste peut-il se transformer en une interaction aussi intimement troublante ?  C'est presque jalouse que ma deuxième main réclame sa part du soin.  

— Encore faim ?  

Je choisis d'ignorer le fait selon lequel il pourrait penser que je suis une goinfre qui n'en est pas à son premier exploit, et préfère croire qu'il le fait par pure politesse. 

— Je pense m'arrêter là pour les soixante-douze heures à venir. 

— Dans ce cas... 

Il se dresse sur ses jambes et glisse une main à l’arrière de son jean. 

— Je vais régler la note. Tu peux te rapprocher de Lust[1] en attendant. 

— Lust ? 

— Ma moto ; Lust. 

— Tu as donné un prénom à ta moto ? 

Et pas n'importe lequel ! Cette fois, c'est moi qui ne peux réprimer un sourire. Je pince mes lèvres pour avaler un ricanement. Devant ma mine taquine, il hausse un sourcil et réplique : 

— Je sens une pointe de raillerie, Arizona... Dois-je comprendre que tu te moques ?  

Je réponds mécaniquement par la négative, sans pour autant me défaire du masque amusé qui pourrait bientôt céder à un rire incontrôlable. Seulement, lorsque ses pupilles prennent cette envergure si sombre, je perds de ma superbe.  

Superman et sa super-vision n’ont cas bien se tenir ! 

— Il serait préférable que ce soit moi qui paye, tu n'as presque rien mangé. Je ne m'alimente pas autant d'habitude, enfin pas comme si je sortais d'une diète d'un mois. C'est-à-dire que j’étais à jeun et c’était vraiment, vraiment délicieux ! Mais tu dois en savoir quelque chose. Avec ton gabarit, tu dois sûrement avoir de solides appétits. Enfin, par gabarit, je ne dis pas que tu es gros, non parce que ce n'est pas du tout le cas. Tu es juste très grand,  et... euh... particulièrement bien bâti.

Non, pitié... pas ça !  Etranglez-moi avec ma propre salive !

Note pour moi-même : Ne jamais parler de cet épisode malaisant à Elly sous peine d'écoper de ses moqueries jusqu'à la fin de mes jours. 

— Oh non ! Il m'arrive de parler... beaucoup, souvent sans réfléchir, et de débiter toute une série de mots dépourvus de sens ! me justifié-je, les joues en feu.

— T'essaies de me dire que je ne suis ni grand, ni bien bâti ? 

— Non, pas du tout ! Ce n'est pas... tu es... 

Une armoire à glace. Avec des bras taillés dans du béton

Mais ça, je me garde bien de le lui dire... Avant que je ne puisse continuer mon monologue intérieur, son rire profond me fait sursauter ! Vient-il de prendre une revanche vis-à-vis de mon presque fou rire précédent? 

 — Vu la manière dont ma galanterie est reçue, je retire ma proposition. Néanmoins, la prochaine fois, la note sera pour moi. Ainsi, on sera quitte ! 

D'un geste vif, je tourne les talons. Toutefois, sa voix me rattrape en déposant une question en suspens dans l'air : 

— C'est une invitation officielle ? 

J'hésite à lui répondre, mais pour la forme, je fais la sourde oreille. Je préfère m’en tenir à rejoindre notre moyen de locomotion. Un moyen qui porte un nom particulièrement évocateur. Une fois aux côtés de la dénommée Lust, je décide qu'elle et moi devons avoir une petite conversation : 

— Il semblerait que j'ai une information que tu n'as pas à mon égard. Moi, c'est Arizona. Je tenais à te faire savoir que ton propriétaire peut parfois être... eh bien, pas toujours très charmant. J’espère que tu te montreras plus clémente avec moi que lui ne l'est. 

Je m'accroupis légèrement, caresse les carénages avec la prudence que suggèrerait l’attendrissement d’un animal sauvage. 

 — Ce que j'essaye de t'avouer, c'est qu'avant toi, je n'étais jamais montée à moto. Et il est clair que toi, tu en as dans le ventre ! Alors, tu vois... ce serait cool que pour ce baptême, tu me ramènes saine et sauve à la fin de la journée. 

Je sais très bien que Lust n'a pas de conscience propre. Aussi étrange que cela puisse paraître de parler à une machine, ça me permet de décompresser.

— N'oublie pas qu'elle n'agit que selon mes directives.

Can apparaît dans mon dos avec la discrétion d'une ombre. Il récupère un des casques et l'attache soigneusement autour de ma tête.

— Tu es là depuis longtemps ? le questionné-je.

— Suffisamment pour savoir que je suis grand, bien bâti, mais pas toujours très charmant.  

— À ma décharge, c’était une conversation d’ordre privé !

— Tu as peur ?

Sa question claque dans l'air. Son air est sérieux, on ne plaisante plus. Quelque chose me dit que si je lui réponds « oui », nous n'irons pas au concert aux commandes de Lust. 

— Pas si tu modères ta vitesse. 

— Bien. N'hésite pas à enserrer mon cuir aussi fort que tu le jugeras nécessaire. Cette fois, essaie de garder les yeux ouverts.

Autant, il sait être moqueur, autant sa sincérité m'ôte la parole. Malgré toutes ses facettes, il semble déterminé à me prouver qu'il est digne de confiance. De nouveau grimpés sur le deux-roues, le moteur de Lust brise le silence pour en révéler toute sa puissance. Mes bras enveloppent l'homme qui en prend le plein contrôle. Je me force à suivre son conseil et décide de me perdre dans l'instant. J'admire le paysage défiler au rythme de notre allure mesurée.

Un rassemblement de voitures indique notre arrivée. Le choix de la moto s'avérait judicieux. Une fois passés les grilles de sécurité, on se faufile dans les entrailles d’un concert d’extérieur. Les basses des enceintes font vibrer le sol au beau milieu d’une foule de fans déchaînés. Peu habituée à ce genre de festival, déceler la portée qu’émane l’aura de Can me rassure. Sa façon de se déplacer dégage une assurance à toute épreuve et sa confiance en lui  met en valeur son corps tout entier. Il attire naturellement l'attention. Je me serre à son contact. Il ne dit rien, me laisse le suivre de prêt pendant que l'on avance au plus proche de la scène. 

L'ambiance des premières chansons m'accoste. À mes oreilles, c’est démentiel ! Survient une chanson dont la mélodie ondoie mon corps sur un balancement pudique. Sans trop savoir quoi en faire, je décide de retirer ma veste. Can à l'air de partager ma pensée car il prend l'initiative de m'en décharger. D’un sourire de reconnaissance, j’avance ensuite d’un pas. Bénéficiant de plus d'espace pour remuer, les courbes de mes hanches se mouvent à la rythmique caressante des accords.

Mes yeux se ferment. 

Je fais abstraction de l’endroit où je me trouve. 

Je fais abstraction des bourdes que je cause dès ma fusion avec un tablier. Des gaffes qui m'échappent sous l’influence de mes émotions. 

Je suis dans ma chambre, pieds nus, un casque sur les oreilles, vêtue d’un des plus grands tee-shirt de papa. 

 Transportée par la musique, je danse avec mes bras, dégage les cheveux de ma nuque. Mes baskets battent le sol en harmonie des percussions. Une sensation de laisser-aller se répand sous ma peau et m’étreint de vitalité. 

J'hasarde à passer ma tête par-dessus mon épaule pour vérifier que je ne me suis pas trop éloignée. Juste derrière moi, les mains dans les poches, une stature massive bien enracinée paraît défier les plus perturbateurs. Can surveille la foule, en particulier un petit groupe de jeunes hommes. La grande majorité scande les paroles de la chanson et danse sans retenue, mais ne montrent aucun signe de débordements. Je décide alors de me retourner à lui sans cesser de remuer. En résultat, j'obtiens son attention. Si aucun des gestes de Can ne le trahit, sa nature scrutatrice m’examine de deux fentes redoutables. Il est en entrevue sérieuse avec ma liberté soudaine, pour asseoir une position sur cet aspect rarement visible de ma personnalité.  Aux dernières notes, j’accentue la lascivité de mes gestes. 

Quand la chanson se termine, la réalité me rattrape. J'applaudis et retrouve ma fidèle alliée la sagesse. 

— Ce concert est dingue, j'adore leur répertoire ! 

— J'ai vu ça... souffle-t-il à voix basse, les yeux rivés sur la scène. 

Puis son profil se tourne vers moi, l'un de ses sourcils s'arque comme pour dire « d'ailleurs, c'était quoi, ça ? ». 

Déchiffrant qu'il fait référence à mon lâcher prise assez... sensuel, je hausse mes épaules. 

— Je ne fais pas que renverser les plateaux, accepter des verres d'inconnus et parler pour ne rien dire. Je sais aussi m'amuser, de temps à autre. 

J'éprouve le besoin inattendu de lui rappeler que je ne suis plus une enfant. Que derrière ma maladresse, se dissimule une adulte, une femme avec un amour-propre.  Il hoche la tête sans plus de cérémonies. Soit il s'en fiche pas mal, soit il médite sur mes propos. 

Je préférerai la deuxième option ... 

Trop bref pour être certaine de ne pas l’avoir rêvé, je crois voir la commissure de ses lèvres imiter un sourire. 

Lorsque le dernier morceau du concert se perd dans la nuit, l'énergie électrique qui m'a emportée tout le long ne s'estompe pas. À vrai dire, rentrer maintenant ne m'effleure même pas l'esprit. Mes terminaisons nerveuses encore saturées d'adrénaline me poussent à vouloir prolonger la soirée.   

Après s'être extirpés de cette marée humaine, nous retrouvons la compagnie de Lust. Je me risque à lancer mon plus beau sourire à Can, agrandit à souhait, pour plaider ma cause :

— Est-ce qu'il serait possible de faire un arrêt en chemin ? Je meurs de soif ! Bien sûr, si tu veux quelque chose, c'est moi qui offre. 

Je le regarde fixement et pour renforcer ma requête... vais jusqu'à faire ce truc super mignon avec mes yeux pour le convaincre de m'offrir encore un peu de ses services de chauffeur. C'était mon joker à une époque. Une arme secrète pour amadouer mon père quand j'étais enfant. Avec cette mimique, j'étais presque sûre d'obtenir ce que je désirais de lui. Espérons que deux décennies plus tard, cette vieille ruse fonctionne toujours.

Il s'allège de sa veste en cuir et l’étire sur mes épaules. Devant mon interrogation silencieuse, il justifie : 

— C'est juste pour le trajet. Avec l'humidité de la nuit et ta peau encore moite, tu vas de prendre froid. Enfile-la.  

— Et toi ? 

— J'ai un endroit sympa en tête où boire un verre. Et ne t'en fais pas, en te collant suffisamment à mon dos, tu me couperas du vent. 

Ah ouais ? Ça mérite d'être scientifiquement vérifié ça... 

Disciplinée, je chevauche sa bécane et me scelle à lui. Ma poitrine plaquée le long de son dorsal. Dans l'obscurité de la nuit, l'air frais me saisit l'épiderme. J'autorise alors ma tête à entrer en contact avec la fermeté de ses omoplates. À chaque tour de roue, de centimètres de bitume avalé, ma frayeur s’amenuise. 

Un petit établissement s'éclaire à l'horizon. C'est un bar-restaurant niché au bord de la côte. Un cadre champêtre avec des guirlandes lumineuses en terrasse apporte à ce lieu une ambiance chaleureuse. Nous entrons dans la partie réservée au bar. Can, qui paraît être un habitué, échange quelques mots dans sa langue natale avec le patron. Je ne me sens pas offensée et nous commande en anglais, deux grands verres d’eau et autant de bières. 

— Comment dit-on « merci » en turc ? lui demandé-je.

— Teşekkür ederim. 

À ses souhaits ! Je le répète plusieurs fois avant de le prononcer au patron lorsqu'il nous délivre nos commandes. À la contorsion de sa bouche, je devine que mon accent est aussi douloureux qu’une luxation de la hanche. Cependant, même s'il est loin d'être parfait, il semble contenter Can. Il ébauche un sourire à ma tentative de m'accommoder aux origines turques. 

 Après le premier contenant vidé d'une traite, nous décidons d'arpenter la plage, nos bières à la mains et les pieds dans l'eau.

— Je peux te poser une question ? 

En réalité, ma curiosité aimerait lui en poser des tonnes. Mais j'ai remarqué que ce n'était pas le genre de personne à combler les silences. 

— Je t'écoute. 

— Pourquoi cette envie incessante de voyager ?

— Je serai éternellement reconnaissant pour la façon dont Ibrahim et Karen m'ont élevé. Mais, malgré leur amour, j'ai toujours ressenti un vide, un sentiment d'ancrage manquant, comme si je n'appartenais plus vraiment à aucun lieu précis. Plutôt que de vivre dans le ressentiment ou la tristesse, j'ai choisi de transformer ce vide en liberté. D'être constamment en mouvement, vivre pleinement. J'ai fait le choix d'être un citoyen du monde, pas uniquement des Etats-Unis ou de la Turquie. Et puis les mois où je m'isole, loin de tout, me rappellent l'importance des liens que je laisse derrière moi.

— Comme ton oncle et ta tante.

Il hoche légèrement tête. Ma curiosité se décuple. Elle gigote dans mon esprit et ne peux empêcher de nouvelles interrogations se frayer un chemin jusque sur le bout de ma langue. Je dois serrer les dents et museler mes lèvres pour les réfréner.  

Can rit franchement. 

— Tu as l’air de livrer une bataille interne, lance-t-il sur la plaisanterie, laisse ta langue se délier avant de mettre ta santé mentale en danger. 

Je grogne pour son ton chineur mais relâche la pression avec la prochaine question qui parvient à s’expulser de ma bouche :

— J'aimerais quand même comprendre ce qui t'amène à prendre autant de risque dans tes escapades. 

J'essaie d'employer un ton neutre qui ne s'apparenterait pas à un reproche. 

— Pour travailler mon mentale. Connaître mes peurs, les écouter et les canaliser. La satisfaction de les surmonter me procure une émotion intense. Les risques me font me sentir vivant.  

Sa transparence atteint ma sensibilité. J'accueille ses confidences comme une petite victoire sur l'évolution de notre relation. Avec prudence, je continue d’épancher ma curiosité. 

— Tu n'as jamais envisagé d’exister définitivement quelque part ? 

Il se fige un instant, me dévisage et fixe ma bouche comme s'il devait en extraire la réponse. L'air s'épaissit et le silence s'étire, rompu seulement par sa profonde inspiration et le son de sa bière qu'il écoule de moitié par grandes gorgées. J'ai franchi la frontière entre la curiosité et l'indiscrétion. Après de longues secondes, où je craignais avoir franchi une limite, l'Explorateur m'invite à le rejoindre sur un ponton adjacent au restaurant d'où nous venons. 

Nous nous asseyons côte à côte, pieds dans le vide au-dessus de l’eau. La lumière argentée de la lune se reflète sur les vaguelettes. Et alors que je n'attendais plus de réponses, il se met à parler :

— C’est certainement la question éthique la plus fondamentale que l’on se pose tous un jour : quel est le sens de notre vie ? Est-ce  d'exercer un métier ? Fonder une famille ? Manger équilibré ? L'épargne ? S’occuper de nos parents dans leurs vieux jours ?  Exister quelque part à long terme revient à bénéficier d’une vie centrée sur les attentes de la société. Dans mes différents métiers exercés, selon les continents, j'ai côtoyé la beauté comme la misère de familles très pauvres, observé avec effroi l’impact de l’Homme sur notre planète. En terre inconnue, je vagabonde, partage des expériences avec la Terre, sa richesse naturelle et ses peuples. Je ne suis pas de schéma préétabli, je n’emprunte pas le chemin d’un autre, mais découvre des guides, des êtres rares qui m’aident à me trouver moi-même. Mon oncle et ma tante sont l'unique promesse d'un rapatriement occasionnel.  

L'écho des paroles d'Elly prend désormais tout son sens lorsqu’elle m'a dépeint le portrait de Can. C'est un homme qui porte la solitude comme compagne de route, mais même s'il est seul en surface, il s'entoure de la richesse du Monde. Il est impreint d'intégrité et d'un code morale rigoureux.

Ses yeux se tournent vers moi, son regard perçant m'expertise.

— Et toi, alors ? Est-ce que tu existes quelque part avec quelqu'un ? Un certain Jeremy, par exemple ? 

Je ris doucement, surprise.

— Jeremy ? Il n’est rien que le plus fidèle des amis. Le meilleur depuis que je dois avoir dix ans. Je n'ai pas vraiment eu beaucoup d'expérience dans le domaine sentimental... 

Je m'avance sur un terrain glissant. Je ne sais pas si ses révélations poussent aux miennes, mais cette confession s’est échappée sans réflexion préalable. 

— Combien ? se renseigne-t-il, un désir attentif d’en savoir davantage. 

Je déglutis. Dire que j'ai connu seulement trois minuscules semblants de relation n’ai pas un exposé sentimental mémorable.

— J'ai eu sept petits amis.

Ses yeux me sondent mieux qu'un détecteur de mensonges. 

— Bon, si on retire les flirts innocents du primaire, disons... cinq ?

Il penche sa tête sur le côté et sort un cure-dent pour mieux examiner mon tissu de mensonges. 

— Ou quatre ? murmuré-je.

— Combien, Arizona ? 

Sa voix est basse, impérieuse. 

— À moins que ce soit trois... avoué-je finalement.

— Tu me fais quoi ? Le décompte d’un lancement de fusée ? 

Je fuis son regard et rougis aussitôt. Mon expérience se résume à trois rencontres insignifiantes, et la dernière remonte à mes seize ans. Rien de sérieux. Une histoire liée à un pari avec Jeremy qui n'a pas volé bien haut. 

— Tu recommences, annonce-t-il. 

— Je recommence ? 

— Parfois, tu relaies l’adulte à l’enfant avec une innocence désarmante. Comment arrives-tu à préserver cette candeur ? 

La douceur de sa demande me fait tressaillir. Je botte en touche et me mure dans le silence.  Qui a-t-il d’honorable à être une enfant ? Je l'ai toujours ressenti comme une faiblesse. Je calfeutre cette infirmité dans l’espoir  qu'elle se transforme en force avec le temps. Parce qu’ici, en Amérique plus qu’ailleurs, mon manque d’état d’esprit relatif à celui d’une femme adulte me dérange.  

— Il n’y a pas de honte à perdre son assurance ou jaillir un flow de mots dans la minute. Arizona, regarde-moi.

Nos regards se percutent. Une fois que ses yeux vous accrochent, ils peuvent saisir votre âme.

— Manquer d’expérience ne sera jamais l’empreinte d’une infamie, reprend-il, sérieusement. Ça ne diminue en rien ta valeur.

Alors que je cherche une réponse au phénomène qui s'opère en moi, tout s'impose comme une évidence. Les signaux de mon corps, chacune de mes réactions exagérées, chacune de mes tentatives de le fuir. 

La foudre s’est implantée dans mon cœur par une flèche tirée à grande puissance par Cupidon.

¤¤¤¤¤

[1] Lust signifie « la luxure » en anglais.

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AmandineQ
Posté le 30/08/2023
Pas mal la scène où Can surprend Arizona en pleine conversation avec sa moto. En même temps, je ne sais pas pourquoi, je ne doutais qu'elle ne serait pas très discrète.
Cette conversation de fin est vraiment intéréssante. Elle permet de mieux cerner Can et d'envisager une facette plus douce . Même si il a toujours fait preuve de bienveillance envers Arizona, je le trouve là, beaucoup plus sincère et moins dans cette espèce de quête de trophée .
Joy Quinn
Posté le 14/09/2023
Je vois ce que tu veux dire. Au fil des chapitres, leurs interactions permettront de définir un peu plus le profil de Can.
Zephililoute
Posté le 28/07/2022
Hahaha Arizona qui n'est pas à l'aise de le laisser payer, qui trouve une explication et qui s'enfonce avant d'avouer ce qu'elle pense :D
Avant en prime une futur invitation ^^

Can m'éclate, il entend tout ! Bon en même temps, pas sûr qu'Arizona soit très discrète.
D'ailleurs, je ne suis pas d'accord avec elle ! Can est plutôt charmant je trouve :D :D

J'aime beaucoup ces rapprochements entre eux, ils sont doux.
Et enfin, Arizona pose les questions sur la façon de vivre/penser de Can ! Pas de jugement, des questions et des réponses.
Ha Can en profite pour se renseigner sur un certain Jeremy humhum ^^
Roo la chipie !!! J'ai toujours entendu dire que les hommes gonflent les chiffres au contraire des femmes qui le diminuent.
Can qui a bien compris le petit jeu d'Arizona, j'adore vraiment !

Et surtout Can qui la rassure, vraiment trop charmant !!!

J'aime beaucoup ce chapitre, il est assez calme, mais il est top ! Ce rapprochement entre les deux est très joli et agréable à lire !
Joy Quinn
Posté le 30/07/2022
Arizona et ses péripéties verbales... C’est une histoire qui se répète depuis des décennies. Haha

Can, c'est le petit doigt qui voit et entend tout ! Ne jamais le sous-estimé ^^

Ce chapitre leur est consacré, à eux et leurs questions. À des petits moments qui amènent à un grand quelque chose...

Ce qui est toujours aussi agréable à lire, c'est ton éloquence ! Un véritable shoot de motivation directement en intraveineuse ! <3


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